CHAPITRE V
Le député de Hull.
De 1659 à sa mort en 1678, Marvell représente dans trois législatures successives la ville de Hull à la Chambre des Communes. Ce mandat fait l’unité des vingt dernières années de sa vie; unité relative, traversée d'épisodes comme son voyage en Russie, compliquée par une activité extra-parlementaire qui prend la forme d’écrits anonymes ou avoués; unité suffisante toutefois pour qu’il y ait avantage à ne pas fractionner cette période; on y arriverait d’ailleurs difficilement, car l'enchevêtrement des attitudes, selon que le député, le satirique masqué, ou le polémiste bien vu du Roi et d’une partie de la cour, occupe le devant de la scène, rend illusoire l'application rigoureuse d’une méthode chronolo-
gique.
Les deux années qui vont de la mort d'Olivier à la Restauration de Charles II, constituent pour l'historien, selon le point de vue auquel il se place, un épilogue ou un prologue. Cette dualité se reflète en miniature dans la vie de Marvell : il continue pendant plus d’un an à remplir ses fonctions antérieures de secrétaire latin; mais c’est alors aussi qu’il entre au parlement pour y faire trois mois durant un apprentissage instructif quoique compromettant.
Un certain mystère enveloppe la première élection de Marvell qui eut lieu le 10 janvier 1658/0. Le rapport officiel indique que l'élection fut « disputée » [contested], c’est-à-dire qu’il y eut plus de candidats que de sièges; que le vieux procédé de la désignation par la clameur publique ne suffit pas à les départager, et qu'on dut recourir au scrutin écrit [ballot]. I1 conclut que « Jean Ramsden et André Marvell, écuyers, par la majorité desdits maire, échevins et bourgeois, furent élus pour servir comme députés [burgesses] à la prochaine législature cette ville de Kingston-sur-Hull ». Mais le chiffre des voix obtenues par les divers candidats est passé sous silence. Cette circonstance et plusieurs autres, dont aucune par elle-même n’est décisive, prêtent quelque vraisemblance à l'affirmation d’un adversaire du protectorat, l’honnête, courageux et obstiné Ludlow, que les « officiers >» du Protecteur (justement le beau-frère de Marvell, Edmond Popple était alors shérif de Hull), avaient falsifié les résultats du scrutin, et qu’en réalité le choix
du coilège électoral s'était porté sur un opposant notoire, le chevalier Henri Vane qui avait déjà représenté la ville au Long Parlement. fl serait aussi aventureux que vain d’invalider Marvell rétrospectivement. On peut affirmer qu’il bénéficia, comme tous les candidats gouvernementaux, mais peut-être d’une façon plus accentuée en raison de ses fonctions quasi-ministérielles, d’une pression officielle avouée. D'autre part il semble bien qu’il n’alla même pas à Hull pendant la campagne électorale, et que s’il y eut des fraudes de commises, elles le furent non par lui, mais par ses amis à son avantage. Enfin si pendant les seize années qui précèdent l’élection nous ne trouvons qu’une seule allusion faite par Marvell, et de façon très fugitive, à la ville qu’il devait représenter, cela tient peut-être moins à son éloignement et à son indifférence qu'aux destructions de documents que la prudence provoqua au moment de la Restauration. Mieux vaut pour la réputation de notre poète, pour celle de Hull et du parlement anglais, supposer que les longs services et la fin tragique de son père emportèrent le vote des habitants (1).
Toujours est-il que la fidélité de Marvell répondit à l'attente du gouvernement. L’éloge funèbre du protecteur défunt se terminait par celui de son successeur. À défaut d’exploits personnels, Richard pouvait invoquer l’exemple d'Olivier qui lui aussi avait vécu longtemps à l'écart des affaires publiques avant de donner sa mesure :
Une fois découvert, quelle splendeur ne jette-t-il pas ! Un Cromwell devient prince en une heure (2)
Le poète pouvait avoir ses doutes sur ja sagesse de cette application du principe héréditaire et du droit d’aînesse, doutes trop justifiés par l’évènement. Mais le fonctionnaire désireux de stabilité faisait tout son possible pour éviter de nouvelles convulsions politiques. Son siège au parlement était pour lui un moyen de servir plus efficacement le nouveau Protecteur. Il ne faut pas parler ici de servilité; le ministère au sens actuel n'existait pas encore, mais dans l’état de choses qui précédait et préparait l'avènement du régime parlementaire, Marvell jouait le rôle que jouera plus tard l'occupant de tel ou tel poste ministériel subalterne, avec une initative et une responsabilité très limitées. Nous le voyons dans ce rôle grâce à deux lettres écrites par lui pendant la
(1) Nous avons consacré à ce problème une partie de notre article déjà cité : A4ndrew Marvell, Further biographical points. On y trouvera les textes des documenits. Notons seulement ici les principales références : Bench-book IV, pp. 264 et 267: Ludlow, Memoirs, edited by C. H. Firth, Oxfor&, 1894 vol. Il, p. 51. — Mharvell n'avait obtenu la « franchise » de Hull (concition nécessaire de l’éligibilité — voir Pepys à la date du 14 avril 1660) que le 28 décembre précédent; sa demande présentée par son beau-frère Popple avait été accueillie favorablentent par la municipalité « en considération des bons services qu’il a @éjà rendus à cette ville ». — Vaneavait été élu député de Hull en octobre 1640. et considérait cette élection comme toujours valide puisque le Long Parlement ne pouvait être dissous qu'avec son consentement et que ce consentement n'avait jamais été donné; toutefois, moins intransigeant que certains de ses amis républicains, Vane s'était plié aux circonstances ef proposé de nouveau aw choix de ses électeurs. — Notre thèse sur l'élection de Marvel! a été combattue par Robbins, op. cit., pp. 35-40, qui récuse le témoignage de Ludiow. — Le collègue de Marvell, Jean Ramsden, était le fils du maire enterré en 1637 par le Révérend Marvell au cours de la peste (Grosart, vol. II, p. 645).
(2) Vers 311-2 : But open’d once, what splendour does he throw ?
A Cromwell in an houre a prince will grow.
session parlementaire, le 11 février 1658/0 et le 25 mars 1650, et adressées à un agent diplomatique, Georges Downing, qui représentait le Protecteur auprès des Etats-Généraux des Provinces-Unies (4): Chaque fois Marvell commence sa lettre en indiquant qu’il tient la plume sur l’ordre et à la place de son chef, Thurloe, fatigué ou trop pris par d’autres affaires. Mais le style n’est pas celui d’un simple commis. Le résumé des débats parlementaires pendant la semaine précédente est fait par un homme qui y a pris part, une part silencieuse peut-être, mais non passive. L'opposition républicaine, au premier rang de laquelle brille son adversaire malheureux, le chevalier Henri Vane, élu par une autre circonscription, force l’admiration du parlementaire novice par sa supériorité oratoire, et par son habileté à utiliser les règlements pour faire de l'obstruction (4). Mais il compte pour « user à la longue » ces efforts, sur « la justice de la cause » gouvernementale, et encore plus sur « la fidélité et le nombre (qui est au moins des deux tiers de l’assemblée) » de cette majorité peu éloquente dans laquelle il se range modestement (5). Surtout on sent une ironie qui est bien de Marvell et non de Thurloe dans la façon d’exposer les théories politiques des républicains : « Leur doctrine s’est appuyée surtout sur cette maxime qui leur est chère, à savoir que tout pouvoir réside dans le peuple. Ce pouvoir selon eux est revenu à la Chambre des communes par la mort de Son Altesse [Olivier] ; l’'Orateur de la Chambre est de droit Protecteur, et fera preuve de sagesse en ne renonçant pas à ce titre sans conditions; cette Chambre est toute l’Angleterre » (6). Le mépris du réaliste pour les doctrinaires perce discrètement, mais d’une façon qui ne saurait tromper. Au reste ces intransigeants n'hésitent pas à feindre le loyalisme envers Richard pour le désarmer plus facilement : « Pourtant ils prétendent être en faveur du gouvernement d’un seul [le protectorat] et même du Protecteur actuel, mais sans droit de veto, sans le commandement de la milice, et non en vertu de la Pétition et Avis {la constitution de 1656] mais par adoption et donation de cette Chambre-ci, et ils exigent que tous les droits du peuple soient spécifiés et inscrits sur cette donation. Mais nous connaissons trop bien leurs intentions » (7). Dans la seconde lettre Marvell marque une satisfaction qui ne semble pas purement officielle de ce que la Chambre après une in-
(3) On les trouvera dans l'édition Margoliouth précédées &un court billet de même nature adressé par Marvell à l'ambassadeur anglais en France, Lockhart, le 11 janvier 1657/8.
(4) Lettre du 11 février : & For they speak eternally to the question, to the orders of the house and in all the tricks of Parliament ». C'est la manœuvre que Carlyle flagellera de cette définition : « putting the question whether the question shall be ut ». L " (5) Ibid : « They have much the odds in speaking but ît is to be hoped that our justice our affection and our number which is at least two thirds will weare them out at the long runne ».
(6) Ibid. : « Tlieir Doctrine hath moved most upon their Maxime that all pow’r is in the people That it is reverted into this house by the death of his Highnesse, that Mr Speaker is Protector in possession and it will not be his wisdome to part with it easily, that this house is all England ».
(7) Ibid. : « Yet they preten& that they are for a single person and this single person but without negative voice without militia not upon the petition and advice but by adoption and donation of this House and that all the rights of the people should be specifyd and indorsed upon that Donation. But we know well enough what
they mean ».
terminable discussion a confirmé le droit à siéger des députés écossais et irlandais, fermes appuis du gouvernement et pour cause : ceux-ci sont choisis en fait par Henri Cromwell, et ceux-là par Monck. Mais l’auxiliaire de Thurloe laisse voir quelque inquiétude au sujet d’une pétition émanant d’un certain « Thomas, agent autrefois de C. Steward [désignation officielle de Charles II] », d’après laquelle ce Thomas aurait été emprisonné illégalement « par ordre de Monsieur le secrétaire d'état et envoyé aux Barbades ». D'ailleurs « d’autres personnes du même acabit » (8) ont présenté des pétitions analogues : sous ce vocable méprisant Marvell englobe non moins de soixante-douze royalistes anglais vendus comme esclaves aux planteurs par son supérieur direct « au taux moyen de 1.550 livres pesant de sucre, plus ou moins selon leur faculté de travail >» (0). On voit que pour assurer l’ordre et la paix intérieure le député de Hull faisait alors bon marché des libertés individuelles comme de l'indépendance du parlement.
Tandis qu’à la Chambre une opposition tenace, tour à tour dogmatique et hypocrite, paralysait un gouvernement sans prestige, le mécontentement se répandait dans l’armée. Le jour où un accord, d’ailleurs fragile, se fit entre les parlementaires républicains et le conseil général des officiers, le protectorat fut condamné. Dès le 22 avril, Richard se voyait contraint de dissoudre le parlement convoqué par lui trois mois plus tôt ; il ne conservait plus que l'ombre du pouvoir et pour peu de semaines.
Le 7 mai le parlement-croupion rentrait à Westminster et Vane y reprenait, en vertu de l'élection d'octobre 1640, son siège comme député de Hull. En juin la municipalité de cette ville envoyait au nouveau régime une adresse de félicitations qui constituait un désaveu de Marvell et une amende honorable à son adversaire (10). Celui-ci fut jusqu’à la fin de l’année 1659 le personnage civil le plus influent d'Angleterre. Disons-le à sa louange, il ne profita pas de son pouvoir pour se venger. Alors que Thurloe s’effaçait momentanément, notre poète et Milton conservaient leurs fonctions et leur traitement dans la mesure où la détresse financière permettait de le payer. Et même, le 14 juillet, une décision du conseil d'état, c’est-à-dire du pouvoir exécutif où Vane jouait un rôle de premier plan (la direction des affaires étrangères se trouvait entièrement entre ses mains), accordait à Marvell parmi quelques autres un logement dans le palais de Whitehall (11). Pareille magnanimité semblerait quelque peu insultante s’il ne fallait sans doute l’attribuer au désir qu'éprouvait Vane de ménager un ami de Milton. De fait celui-ci qui avait Soutenu le protectorat, non sans le critiquer librement, redevient vers ce moment un pur républicain et reprend après un silence de cinq ans son rôle de pamphlétaire au service de la « bonne vieille cause ».
Marvell, comme Milton, resta donc en fonctions au moins jusqu’au 25 octobre, jour où le conseil d'état élu par le Parlement-Croupion (celui-ci venait d’être de nouveau chassé par l’armée, le 13 octobre) tint
(8) « persons of the same stamp ».
(9) Guizot, Histoire du protectorat de Cromwell et du rétablissement des Stunrts. 1874, vol. I, pp. 95-6.
(to) Ibid!" p.152, nr.
(x) Calendar of State papers, domestic, 1659-60, p. 27 : « Mr. Bir&.…., Andrew Marvel to have lodgings in Whitehall ».
SR LFAES
sa dernière séance (12). En l'absence de toute preuve contraire, on peut même supposer que les deux poètes ne furent pas congédiés par le gouvernement du général Lambert, auquel s'était d’ailleurs rallié Vane et qui dura jusqu’au 26 décembre; rien ne démontre qu’ils ne restèrent pas au service du Parlement-Croupion rappelé une seconde fois par l’armée de Londres repentante, et dont l’un des premiers actes fut d'envoyer Vane en exil dans ses terres. Quand Monk fut arrivé à Londres avec l’armée d'Ecosse victorieuse, quand il eut obligé le Parlement-Croupion à recevoir de nouveau les membres expulsés douze ans auparavant par la Purge de Pride, c’est-à-dire les presbytériens royalistes (21 février 1659-60), la situation de Milton devint sans doute plus difficile. Pourtant Needham, aussi compromis que l’auteur de l’Etkonoclastes, conserva la direction du Mercurius Politicus avec l'agrément du nouveau conseil d'état jusqu’au 9 avril 1660. Thurloe lui-même était de nouveau secrétaire d’état (avec un collègue chargé de le surveiller) depuis le 21 février 1659/60. En tout cas, secrétaire latin ou non, Marvell eut peu de travail pendant cet hiver, car dans l'attente d’un gouvernement stable, la correspondance étrangère était presque nulle.
Le 16 mars 1659/60 le Long Parlement prononçait enfin sa propre dissolution, et convoquait les électeurs pour choisir une nouvelle assemblée qui se réunirait le 25 avril. À Hull l'élection eut lieu le 2 avril. Marvell fut le second des deux élus, très loin après Jean Ramsden; un candidat républicain fut battu à plates coutures (13).
Dans son ensemble la Convention était ardemment royaliste, mais sur les questions religieuses, du moins au début, plutôt presbytérienne qu’épiscopalienne. Marvell ne semble pas s’y être trouvé mal à l'aise, car beaucoup de ses collègues avaient un passé plus lourd que le sien. Il est vraisemblable, quoique aucun témoignage contemporain ne le prouve qu’il accueillit la Restauration comme le seul dénoïment possible de la crise ouverte par la mort d'Olivier, et que les républicains s'étaient montrés impuissants à résoudre. D'ailleurs cette Restauration, si calomniée, ne se montra guère vindicative. Le seul châtiment infligé à Marvell par le Parlement-Convention, fut de le charger nommément de rédiger une réponse en latin à une lettre de l’Electeur Palatin, cousin germain de
(12) Avec une louable sollicitude ce corps se préoccupa de régler ses dettes mui, à vrai dire, intéressaient ses propres employés. Un mandat sur le trésor fut établi où Milton et Marvell figurent côte à côte pour la somme de 86 I. st. 12 s. od. chacun. Tous ces faits été étudiés avec sa minutie habituelle par Masson, op. cit., vol V. pp. 623-5 et 672-3.
(13) Bench-book, VI, p. 293; cité par Grosart, vol. II, p. 15. Ramsc@en obtint 227 voix, Marvell 141; le colonel Alured, officier cassé par Cromwell pour son républicanisne anabaptiste, 55 voix. Trois autres candidats dont les opinions nous sont inconnues obtinrent respectivement 113, 80 et 35 voix. Ces chiffres montrent l'étroitesse de l'électorat surtout si l’on considère que Hull était alors une ville prospère et relativement peuplée (environ 9.000 habitants, selon les Tercentenary Tributes, p. 24).