ES PRÈS
Charles II : allusion malicieuse aux fonctions remplies naguère auprès de l’usurpateur par le député de Hull (23 juillet 1660) (14).
Mais celui-ci eut lieu de craindre, sinon pour lui-même du moins pour son ancien chef, Thurloe, et surtout pour son collègue Milton. Le premier, accusé de haute trahison et arrêté le 15 mai, s’en tira assez facilement, car les nouveaux secrétaires d'état avaient besoin de lui pour démêler les négociations en cours. Le danger de Milton fut plus grand. Dès le 7 mai il avait jugé prudent de se réfugier chez un ami; le 16 juin un mandat d'arrêt était décerné contre lui par la Chambre des Communes à son sergent d'armes (ou recors); le 13 août une proclamation royale ordonnait de brûler par la main du bourreau l’Eikonoclastes et la Defensio. Mais ensuite l'attention se détourna vers d’autres coupables, et lorsque l’amnistie entra en vigueur le 29 août, Milton ne figurait à aucun titre parmi les personnes exceptées de la clémence royale. Il crut . pouvoir rentrer chez lui, mais il avait compté sans le sergent d'armes qui, se prévalant du mandat d'arrêt que l’on avait négligé d'annuler, vint le chercher et l’emmena en prison. Il y resta, le Parlement étant alors en vacances, jusqu’au 15 décembre. À cette date la Chambre des Communes « ordonne que Monsieur Milton, actuellement sous la garde du sergent d'armes au service de cette Chambre, soit relâché sur le champ, après avoir payé le salaire [fees] >» du geôlier. Cette dernière clause devait soulever une nouvelle contestation :°le surlendemain, la Chambre « sur une plainte que le sergent d'armes aurait réclamé un salaire excessif pour l’emprisonnement de Monsieur Milton, — ordonne que cette plainte soit renvoyée à la commission des privilèges, pour examiner cette affaire, convoquer devant elle Monsieur Milton et le sergent, et déterminer le salaire qu’il convient de donner au sergent dans l'espèce ». Voilà ce que dit le compte-rendu officiel de la séance. De source moins sûre nous apprenons que la somme exigée par le sergent s'élevait à 150 livres, et que la réclamation de Milton fut présentée par « Monsieur André Marvell », soutenu par deux autres députés. L'avocat général, Finch, dont Marvell ne parlera jamais dans la suite sans ironie, aurait répondu « que Milton avait été secrétaire latin de Cromwell, et méritait la potence ». Cette réplique ne laisse pas de surprendre un peu, car si Milton, du point de vue royaliste, était digne du supplice le plus infamant, son crime principal résidait dans son apologie du régicide, et non dans la rédaction de la correspondance diplomatique du protecteur. Peutêtre Finch voulut-il faire sentir à Marvell que lui-même n’était pas blanc. L'intervention du député de Hull n’en apparaît que plus courageuse. Elle permet d’inférer que précédemment, quand il s'était agi non d'une somme d’argent mais de la vie de Milton, Marvell n'avait pas ménagé les efforts de sa fidèle amitié. Le neveu de Milton, Edouard Phillips, parmi ceux auxquels son oncle dut l'impunité, nomme « par-
(14) Journal of the H. of. C., sub die; nous avons signalé ce texte dans notre article Andrew Marvell; Further biographical points, pp. 420-1. Il convient de se rappeler que tous les poèmes politiques &e Marvell étaient inédits, sauf le First Anniversary, publié anonynement. Les royalistes ne pouvaient donc lui reprocher que son activité comme secrétaire latin. — Parmi les victimes, assez rares, de la Restauration la plus illustre est sans contredit l'ancien concurrent &e Marvell à l'élection de 1658/9, Vane, décapité le 14 juin 1662. Marvell était alors en Hollande.
ticulièrement, à la Chambre des Communes, Monsieur André Marvell, député de Hull, [qui] agit vigoureusement en sa faveur et forma pour le défendre, un parti considérable ». Toutefois, sous cette forme, le renseignement paraît cadrer assez mal avec ce que nous savons des débats sur l’amnistie : pour sauver un homme menacé, le plus sûr était alors de faire le silence sur son nom, et même parfois de lancer d’autres noms comme ceux de coupables plus désignés à la juste colère des royalistes (T5).
Que Marvell jouit, malgré son passé, d’une certaine influence dans le Parlement-Convention, la preuve en est dans sa désignation comme membre de plusieurs commissions dont deux au moins avaient une importance politique : la première devait examiner une manifestation de l’épiscopat jugée attentatoire à l'autorité du Parlement (30 juin); la seconde avait pour objet d'étudier la question du commandement suprême de la milice (6 novembre), question demeurée insoluble depuis la réunion du Long Parlement, et cependant vitale pour l'avenir de la constitution. Mais ces commissions étaient assez nombreuses. Plus significatif est le choix fait de Marvell comme rapporteur d’un projet de loi (15 et 27 novembre) : il s'agissait de corriger les abus les plus criants dans la répartition des revenus de l'Eglise, d'augmenter le nombre des desservants et de relever le montant de leur portion congrue au détriment des gros bénéficiers, y compris certaines personnes morales comme les collèges d'Oxford et de Cambridge que Marvell signale particulièrement à l'attention de la Chambre. Sur cette réforme modérée et pourtant efficace, nombre d’anglicans pouvaient s’accorder avec les presbytériens. Mais après avoir passé aux Communes, le projet de loi alla dormir à la Chambre Haute jusqu’au 20 décembre, jour de la dissolution (16).
L'intérêt que portait dès lors Marvell aux questions religieuses et qui allait dominer de plus en plus chez lui, se manifesta aussi lorsque la Chambre eut à se prononcer sur un texte législatif qui donnait une valeur juridique à la promesse de tolérance faite par Charles IT dans sa fameuse Déclaration de Bréda (4/14 avril 1660). Il ne s'agissait bien entendu de tolérer que les sectes protestantes, à l’exclusion des catholiques contre qui les lois d'exception resteraient en vigueur. Malgré cette restriction la Chambre des Communes où l’anglicanisme avait fait en sept mois des progrès marqués, se montra moins libérale que le Roi. Dans le vote décisif Marvell n’hésita pas à se mettre en avant : il fut l’un des deux scrutateurs de la minorité (28 novembre) (17). Mais le problème
(1x5) Journals of the H. of C., sub diebus; — Parliamentary or Comstitutional history of England from the carliest times to the dissolution of the Convention Parliament. vol. XXIII, Londres, 1761, page 55; — Phillips, The life of John Milton, 1694, p. xxxvirr. — Les faits résumés, dans ce paragraphe ont été longuement ‘étudiés par. Masson, op. cit, vol. VI, pp. 162-105. — Nous ignorons ce que décida la commission des privilèges (dont Marvell ne faisait d’ailleurs pas partie) au sujet du salaire du geôlier; la chambre fut dissoute le 29 du même mois, et peut-être aucune décision n’avait-elle encore été prise.
(16) Journals of the H. of C., sub diebus. — Nous avons signalé ces faits r'ans notre article précité, Pp. 421-423. ù pue (17) Voir notre article, ut supra, p. 423. — On sait que dans les votes par division
(c'était le cas) les ouis et les nons passent par des portes différentes et, qu'ils sont comptés au passage par deux députés représentant les deux partis opposés, les tellers. Le journal de la chambre indique toujours le nom de ces scrutateurs qui sont en
devait se poser de nouveau : douze ans plus tard le Roi et Marvell uniront de nouveau leurs efforts au service de la même cause contre l’intolérance de la majorité parlementaire.
Avant de poursuivre le récit des évènements qui remplirent la vie de Marvell au cours de son dernier mandat législatif, mandat interrompu dans sa dix-huitième année par la mort seule, il importe de définir les droits et les devoirs que lui créaient sa qualité de député, le rang social et les avantages que lui conférait ce titre, et aussi les dangers qu’il comportait. ;
Si notre poète a jamais possédé une fortune personnelle, ce qui est douteux, il n’est-guère vraisemblable qu’il lui en restât grand chose dès le moment où il accepta d’entrer au service de Fairfax (17b#). De 1650 à 1660 ses préceptorats, puis son poste de secrétaire lui assurèrent au jour le jour des moyens d’existence suffisants pour ses goûts modestes et son état de célibataire. Sous la Restauration nous ne lui connaissons d’autre revenu régulier que son indemnité parlementaire. Celle-ci n'était point payée comme aujourd’hui par l’état, mais par les électeurs, dans l’espèce les maire, échevins et bourgeois de Hull. La caisse municipale versait à Marvell six schellings huit deniers par jour, mais seulement pour la durée des sessions parlementaires. Par exemple le 29 août 1661 elle lui paya 28 1. st., soit l'indemnité due pour la première session du Parlement- Cavalier, qui avait duré 84 jours du 8 mai au 30 juillet (18). Si le Parlement avait siégé en permanence, Marvell n'aurait pu toucher plus de 120 1. st. par an. En fait les intersessions duraient beaucoup plus longtemps que les sessions; l’une d’elles par des prorogations successives se prolongea pendant vingt-deux mois (du 22 avril 1671 au 4 février 1672/3). Le taux de l'indemnité fixé anciennement n'avait pas changé avec la dépréciation de l’argent; aussi beaucoup de députés faisaient-ils abandon à leurs électeurs d’une somme pour eux insignifiante (10). La légende à même fait de Marvell le dernier député à toucher l’indem-
général des personnages représentatifs et influents, surtout lorsque la question est d'importance. Quant au vote des autres députés il n’en subsiste aucune trace dans le journal, et Marvell indique ‘très rarenent à ses électeurs la façon dont lui-même a voté; voyez infra.
(17 bis) Cooke. I, 35, dit bien : « He left a small paternal estate, which, as he never diminished it by any extravagance, he took no Care to increase ». Mais ce biographe, renseigné par les nièces de Marvell, cherche plus ou moins consciemment à faire de celui-ci un modèle de respectabilité bourgeoise (Cf. chap. IV, n. 56, et infra, n. 40). D'ailleurs il se contredit lui-même lorsqu'il montre le député de Hull obligé d'emprunter une guinée tout de suite après avoir repoussé un présent corrupteur (voir infra, n. 26). La vérité semble se trouver entre ces deux affirmations d’économie prévoyante et d’existence au jour le jour.
(18) Bench-book, s. d., cité par Grosart. vol. II, p. xxxv-xxxvi. Birrell, p. 06, imagine à tort que cette indemnité de 28 1. st. se rapporte à l’année précédente; il a été trompé par l'expression : «the length of the last Parliament » qui veut dire ici « la Gurée de la dernière session » comme le prouve le nom de Gilby accolé à celui de Marvell.
(19) Vers la fin du Parlement-Cavalier certains membres qui craignaient de n'être pas réélus, menacèrent leur circonscription de l’actionner en justice pour obtenir le paiement de leur indemnité depuis 1661 dont ils avaient jusqu'alors fait remise à
nité jusqu'à ce qu elle fût rétablie sous une forme moderne il y a une quinzaine d'années; la vérité est que plusieurs de ses collègues faisaient comme lui (20), mais que la coutume se perdait rapidement ; aussi ceux qui en profitaient encore se signalaient-ils à l’étonnement et à ja risée. Quelques années après la mort du député de Hull son plus grand enneini écrira de lui dans un latin plein de verdeur : « Restituto Rege homo misellus in pristinam inopiam rejectus, municipio quodam.… se in senatum deligi procuravit, quo vitam sustineret. Mos enim antiquus fuerat ut delectis in Senatum impensae ab ipso municipio, à quo legati, solverentur ; quinis solidis in diem impensis. Hic mos e longinquo antiquatus est, cum homines generosi tam vile stipendium quasi erogatam in paupetes Eleemosynam spreverint. Hic tamen in victum potumque exegit ; quanquam in ista tam turpi paupertate nihilo minus insolens et superbus » (21). Pauvreté n'est pas vice, dit le proverbe : celui qui rédigea ces lignes était évêque et avait une autre idée de la charité évangélique. Mais si nous ne songeons pas aujourd’hui à faire grief au poète d’avoir accepté un modique subside, il est excessif d’y voir comme certains l’ont fait son principal titre à l’immortalité (22).
La générosité ou la reconnaissance des bourgeois de Hull ajoutait parfois à cette indemnité en argent des cadeaux en nature, généralement un baril de bière que Marvell recevait avec force remerciements (23). Ce sont là marques de bonne amitié entre les électeurs et leur élu; mais nous n’en comprenons pas mieux de quoi vivait le poète pendant les longues vacances parlementaires (24). Tout ce que nous
leurs électeurs, au cas où on ne renouvellerait pas leur mandat. Une loi fut passée pour rendre impossible cette pression. Marvell raconte le fait dans ses lettres Ces 3 et 13 mars 1676/7 à ses électeurs.
(20) Entre autres son collègue dans Î1a représentation de Hull, Gïlby, en dépit du titre de colonel @ont il se paraît. Gilby commence par renvoyer son indemnité en 1661; la municipalité consacre l'argent à l'achat d’une pièce d’argenterie pour sa femme. Dès 1663 le colonel s’est ravisé et en 1677 il partage encore avec Marvell la somme de 40 1. st. 14 s. par moitié, chacun d’eux ayant siégé 61 jours (Grosart, II, pp. xxxv- XXXVI. — Margoliouth, Il, 343, signale que Guillaume Ramsden, qui remplaça Marvell comme député de Hull. toucha 38 1. st. d’indemnité parlementaire le 9 octobre 1670. — Pepys dans son journal aborde cette question à trois reprises, les 8 janvier 1667/8, 30 mars et 12 mai 1668. Les opinions qu'il rapporte sont intéressantes mais contradictoires.
(21) Parker, Reverendi admodum.…. pp. 276-7.
(22) Au cours des cérémonies du tricentenaire en 1921, nul orateur ne se serait permis de passer ce fait sous silence. Une telle insistance explique la boutade du chevalier Sidney Low dans un toast au club des auteurs (voir bibliog. n° 192) où il se @emande si les raisons d’admirer Marvell qu'ont proposées les autres orateurs sont bien solides : « He took his parliamentary salary with rigorous exactitude. He was the man who stuck to it to the last, and received his 6/8 a day longer than anybody else (Laughter) ». Le vrai mérite de Marvell est de s'être contenté de cette modeste inemnité alors qu’il aurait pu obtenir de grasses sinécures en vendant sa voix. La conduite du poète-député n’est pas sans analogie avec celle de son père, préférant des fonctions rétribuées annuellement par les bourgeois de Hull à un bénéfice,
(23) Le 8 décembre 1660 : « We [Ramsden et Marvelll must first give you thanks for the kind present you have pleast to send us which will give occasion to us to remember you often, but the ‘quantity is so great that it might make sober men forgetfull ». Le 15 décembre 1670 : & ÎÏ humbly thank you for my ale ». Le 1° janvier 1677/8 : & I thank you [for your Alel… wishing that part however of a warre with France that by prohibiting their wines we were obliged to drinke so good liquor ». Après cet exemple on peut tirer l'échelle. — Voir aussi la note de Margoliouth (extraits des Bench books), vol. II, p. 330.
(24) Macaulay, dans son Aistoire d'Angleterre, chap. III, évalue le revenu moyen d’un membre de la Chambre des Communes sous la Restauration à près de 800 livres sterling. Marvell en était loin, — Aubrey, op. cit. Il, 53, @it bien : & His native towne
savons c’est que son beau-frère Edmond Popple était un des riches négociants de Hull, (les charges occupées par lui le prouvent) et que son neveu Guillaume Popple, installé à Londres puis à Bordeaux, cherchait fortune dans la même voie (25). En face de cette certitude il convient de placer une anecdote agréable, mais malheureusement d’authenticité douteuse, qui vise à nous montrer un Marvell incorruptible en dépit des tentations de la pauvreté. La version la plus ancienne (26) est aussi la plus simple; pourtant elle excite le soupçon par l'intimité qu’elle: suppose entre Marvell et Charles II, qui se serait « souvent complu dans la compagnie >» du poète. Le lendemain d’une de ces rencontres &« Sa Majesté envoya le trésorier Danby (27) découvrir son logis ». Celui-ci trouva Marvell « à la seconde chambre, sur une petite cour du Strand », en train d'écrire, et lui annonça « qu’il venait avec un message de Sa Majesté, qui était de savoir ce qu’il pourrait faire pour son service ». Le député de Hull répondit « de la manière facétieuse qui lui était habituelle, qu’il n’était pas au pouvoir de Sa Majesté de lui rendre service >». Alors Danby fit l'offre ouverte d’une place à la Cour. Marvell refusa, disant « qu’il ne pouvait l’accepter sans déshonneur, car il lui faudrait se montrer ingrat à l’égard du Roi en votant contre ses désirs, ou traître au pays en cédant aux volontés de la Cour; aussi la seule faveur qu’il demandât à S. M. était de l’estimer aussi fidèle sujet qu'aucun, et plus dévoué à ses véritables intérêts en refusant ses offres que s’il les avait accueillies >». Avant de s’avouer battu Danby annonça que le Roi « avait ordonné qu’on payât à Marvell mille livres. sterling » en attendant de savoir quelle autre demande il pourrait faire. Mais cette dernière proposition « fut repoussée avec la même fermeté d'esprit que la première, quoique dès le départ du trésorier le poète fût obligé d'envoyer emprunter une guinée à un ami >». Trente ans plus tard on était encore mieux renseigné (28) : Danby, ancien condisciple (29) de Marvell, va voir celui-ci dans son « galetas > [garret]
of Hull loved him: so well that they elected him for their representative in Parliament, and gave him an honourable pension to maïintaine him ». Laissons de côté l'erreur relative au lieu de naissance de Marvell. La « pension honorable » n’apparaît pas sur: les registres de la municipalité, à moins qu’on n’entende par 1à l’indemnité traditionnelle dont nous avons parlé plus haut. De même il re faut pas croire sur la foi c’un pamphlet hostile, À Letter from Amsterdam to a Friend in England (voir infra), que Marvell avait essayé «to live upon poetry ». La seule façon pour un poète antérieur à Pope de vivre de ses vers était de les dédier à un patron généreux; or depuis la Restauration jusqu’à sa mort Marvell n’a jamais, que nous sachions, recouru à ce procédé, et les vers qui nous ont été conservés n'étaient pas de ceux qui pouvaient rapporter à leur auteur, s'il eût été découvert, autre chose que des coups ou de la prison.
(25) Voir la lettre de Marvell à Guïill. Popple du 17 juillet 1676: « Ignoscas Guglielme curiositati meae... » Il lui demande « quantum effacerit pecuniae et in solico collocaverit ».
(26) On la trouve chez Cooke (p. 11) en 1726. Elle est citée im extenso par Margoliouth, I, 307.
(27) Le chevalier Thomas Osborne devient Trésorier en juin 1673 et réçoit le titre de comte de Danby un an après. Il est célèbre par l’usage qu’il fit ce la corruption parlementaire. L’anecdote se placerait donc dans les quatre ou ciny dernières années de la vie de Marvell, à un moment où sa réputation de pamphlétaire était brillamment établie.
(28) Thompson, III, 462-3, écrivant en 1776, cite cette version d’après « a pamphlet printed in Irelan@ in 1754 », que nul n’a revu depuis. On trouvera l’anecdote sous cette forme dans Grosart, I, xLix, et dans Birrell, p. 2009-10.
(29) « schoolfellow ». Thomas Osborne était du comté d'York; d’où probablement cette idée qu’il avait été élevé avec Marvell à Hull; mais Osborne avait deux ans quand notre poète quitta l’école pour l’université,
sous couleur de renouer connaissance. « Au moment de partir, le trésorier, par pure affection, glissa dans la main du député un mandat sur le trésor de mille livres sterling, et descendit à son carrosse. Marvell regarda le papier et rappela le trésorier : « Monsieur le comte, je vous demande une minute ». Ils remontèrent au galetas, et Marvell appela Jeannot, son petit laquais : « Jeannot, mon enfant, qu’ai-je mangé hier à diner ? >» — « Ne vous rappelez-vous pas, Monsieur ? La petite épaule de mouton que vous m'avez commandé d’acheter au marché. » — « Très bien, mon enfant. Et pour aujourd’hui ? >» — « Vous savez bien, Monsieur, que vous m'avez ordonné de mettre de côté l’os pour le faire griller (30) ». — « Tout à fait exact, mon enfant; retire-toi. — Monsieur le comte, entendez-vous cela ? Le dîner d'André Marvell est assuré, voici votre morceau de papier. Je n’en ai pas besoin. Je vis ici pour servir nos électeurs; le ministère peut chercher des gens qui se prêteront à son dessein. Je ne suis pas de ceux-là. >» Au XVIITS siècle pareil trait de vertu évoquait nécessairement Curius et ses navets (31). Au XIX® siècle on loua moins l’austérité que l’humour du député incorruptible (32). Aujourd’hui il nous est difficile d'accorder à cette épaule de mouton plus qu'une valeur mythique. Que le gouvernement, à un moment ou à un autre, ait cherché à corrompre un tel opposant, c’est non seulement possible, mais probable; que cette tentative ait échoué, cela ne fait pas de doute.
Quant au mot de galetas, il donne une idée plus pittoresque qu’exacte, semble-t-il, du iogement de Marvell. Celui-ci à vrai dire changeait assez souvent de domicile. Ses lettres sont datées tantôt de Londres (enten-
(30) « You bid me lay by the blade-bone to broil »,
(31) Thompson, loc. cit. — Même en 1832 Dove Gans son exorde présente Marvell comme un patriote digne &d’avoir mangé des navets avec Curtius [sic] et d’avoir versé son sang à Philippes » avec Brutus et Cassius (Life. p. 1). — Voir aussi un article de Marie Meredith paru dans Frasers Magazine en 1851 (cité par René Galland, George Meredith, 1923, pp. 85 et 425) : « La vertu républicaine a prospéré grâce à un simple régime, depuis les navets de Cincinnatus [sicl jusqu'à l'épaule de mouton froide d'André Marvell ».
Nous soupçonnons Thompson d’avoir combiné avec le récit de Cooke un passage d’un essai du Gentlemans Magazine sur .la frugalité qui loue en des termes aujourd’hui délicieusement surannés celle @André Marvell (volume VIII - année 1738, p. 255, reprinte& from the London Journal, May 13 - n° 078 », mais ce périodique ne se trouve pas au Musée britannique) : « Andrew Marvel, one of the most disinteræsted patriots in the reign of Charles IT, by mañaging a very narrow patrimony, kept himself above corruption : and there is a story of him which though it may seem but ordinary, deserves to be everlastingly remembered : he dined usually at a great ordinary in the Strand, where having eat heartily of boile& beef, and some roast pigeons and asparagus, he drank his pint of port; and on the coming in of the reckoning, taking a piece out of his pocket, and holding it between his thumb and finger « Gentlemen, said he, who would let himself for hire while he can have such a dinner for half à crown ? ». L’essai porte la signature R. Freeman.
(32) Hartley Coleridge (1833) : « A piece of dry English humour mistaken for a stoical exhibition of virtue ». Coleridge remarque plaisamment que sans l'épaule de mouton une Wie de Marvell serait aussi incomplète « qu'une histoire du roi Alfred sans la chaumière du bouvier et les gâteaux brûlés »; nous dirions : qu’une histoire d'Henri IV sans la poule au pot. — Coleriëge lui-même à la page précédente vient de donner un bel exemple d’embellissement biographique : « Marvell was way-laid by ruffians and courted by bheauties. But no Dalilah could discover the secret of his strength ». On serait heureux de connaître le non: de ces Dalilas éconcuites par le poète : dans l'imagination de Coleridge, Charles Il après l’insuccès de Danby auraitil envoyé Barbara Palmer, Nell Gwyn ou Louise de Kéroualle faire à Marvell des pro- “æositions d’un autre genre ?
dez par là de la Cité), tantôt de Westminster où il se trouvait plus près du palais du Parlement (33). Sans doute louait-il à court terme une ou deux chambres en garni. Parfois il se fait adresser sa correspondance dans une hôtellerie (34). Ces indications suggèrent une existerice de célibataire assez bohème. Mais à partir de 1673, cette physionomie se modifie quelque peu, et l’on aperçoit un Marvell propriétaire ou du moins locataire à long terme d’une maison de campagne, située sur la colline alors agreste de Highgate. Quelque deux lieues séparaient ce village des murs de la Cité. Aussi le député de Hull ne s’y rendait-il pas chaque soir lorsque la Chambre avait siégé dans la journée; mais il y passait la plus grande partie de ses loisirs (35). La maison à laquelle la tradition attachait le nom de « chaumière de Marvell » ne fut démolie qu’en 1869, et l’on en possède des dessins et des descriptions précises : elle était construite en bois et en plâtre, selon la coutume du temps, mais la disposition horizontale des poutres apparentes de la façade lui conférait, paraît-il, une certaine originalité. Un jardin l’entourait (36). Cette retraite de Marvell s’explique-t-elle uniquement par le besoin de se retremper dans la nature ? Certes, dans une lettre à un ami, il parlera de vacances qu’il va prendre à la campagne, sans doute à Highgate, pour « jouir du printemps et de la solitude » (37). Mais était-il aussi seul dans sa chaumière qu’il le laisse croire ? N’y avait-il pas installé une compagne ? C'est ici que se pose la question du mariage de Marvell; mystère qui ne sera sans doute jamais éclairci. Marie Marvell, épouse discrète s’il en fut, ne nous apparaît qu’en qualité de veuve, et seulement dans deux documents susceptibles d’être interprétés comme des fictions juridiques ou bibliographiques (38). C’est ce que n’ont pas man-
(33) Il est possible que beaucoup des lettres datées &e Westminster (et qui sont la grande majorité) aient été écrites dans le palais du parlement. — Quant aux lettres datées de Londres, bien peu précisent le quartier. Voir la lettre du 19 mai 1663 à la municipalité &e Hull, datée de « St-Jones » et la note de Margoliouth sur ce lieu. La lettre du 21 avril 1677 (même destinataire) est datée de « Maïden-lane »; du 4 décembre 1677 au 25 avril 1678 une série de lettres est datée &e « Covent Garden » ; ces deux adresses semblent n’en faire qu’une, car Margoliouth, Il, 346, cite une lettre du 9 janvier 1676/7 adressée à Marve!l « at his Lodgings at Mr Janxs Shawes house in Maiden Lane in Covent Garden ». On peut noter aussi que Marvell mourut dans la paroisse &e Saiïint-Giles des Champs qui englobe Covent Garden.
(34) Une lettre de la confrérie de la Trinité à Marvell, datée du 5 mars 1668/9 porte cette adresse : @ att the Crowne over against the Greyhound Taverne neere Charing Cross London » (cité par Margoliouth, II, 345). La lettre de Marvell à Harley Cu 3 mai 1673 contient cette recommandation : « If you please to favor me with any letter I pray (till you find that the Posts are cleare) inclose it unéer a Cover to Mr. Richard Thompson [banquier, voir infral at the Signe of the Golden Cock in Wooll-Church Market : London. » — Marvell se fit aussi envoyer des lettres chez son neveu Popple quand celui-ci habitait encore Londres (voir la lettre à:1a municipalité du ?6 mars 1661).
(35) Une seule de ses lettres est explicitement datée de Highgate, cellé u 26 juin 1673 à la société de la Trinité. Il y parle de lui-même comme « being out of Town ». Voir aussi la lettre Gu 24 juillet 1675 à Guillaume Popple où il dit qu’il a résolu « to sequester my self one whole day at Highgate » pour écrire une longue lettre. Souvent quand il ne précise pas le lieu où il s’est rendu en «quittant Londres on peut croire qu'il s’agit Ce Highgate; ainsi dans la lettre à Harley du 1° juillet 1676 : « Sir, to make the Town new to me I have been airing my selfe for neare three weeks in ‘the Country. ».
(36) Article de T. Tindall Wildridge dans le Hull Times du 19 mars 1921.
(37) Lettre à Harley du 3 mai 1673 : & I intend by the end of the next week to betake my selfe some five miles of to injoy the spring and my privacy ». La distance (Marvell écrit &e Londres) correspond bien à celle qui séparait Highgate de la capitaie.
(38) Le premier en date de ces documents se rapporte à la succession de Marvel
qué de faire certains admirateurs anglais (30) du poète, soucieux à l’extrême de la pureté de ses mœurs, et inquiets ou indignés du discrédit que pourrait jeter sur leur héros une union plus ou moins clandestine (40).
qui mourut intestat: selon la loi anglaise d'alors la connaissance de ce cas appartenait à la Prerogative court de l'archevêque de Cantorbéry qui en 1679 accorda « Mariae Marvel relictae et Jofi Greene creditori » l'autorisation d’ « aéministrer » les biens du défunt. Voir Grosart, vol. I, p. Liz. — Mais Birrell, lui-même homme de loi, p. 222, explique que « a creditor of a deceased person could not obtain administration without citing the next of kin, but a widow was entitled, under a statute of Henry VIII as of right, to administration ». Il se pourrait que Greene eût « inventé une veuve » pour se faire payer plus rapidement. La jurisprudence de la Cour exigeait seulement de la veuve une attestation sous serment de sa qualité et le paiément de certains droits. — En outre Margoliouth, I, 218, signale que dès le 30 septembre 1678 le « Cash Book » &e la municipalité de Hull enregistre le paiement aux « Adminrs of Mr. Andr; Marvel » qui semblent être aussi & his Relacons », c’està-dire probablement les Popple, 50 livres sterling. Hull étant dans l’archidiocèse d’'York ne relevait pas de la même Prerogative Court que Londres; néanmoins ce paiement montre que la municipalité de Hull ignorait ou refusait de connaître la veuve véritable ou supposée du député.
Le second document cité à l'appui du mariage est l’à qui lit de l’édition posthume des poèmes de Marvell, daté du 15 octobre 1680 et signé &« Mary Marvell » ; il certifie que tout le contenu du volume est imprimé « according to the exact Copies of my late dear Husband ». Les éditeurs du XVII® siècle ne reculaient pas à vrai dire devant des supercheries plus graves que l'invention d’une veuve, mais Grosart fait remarquer que celui de jl’in-folio de 1681, Robert Boulter, avait meilleure réputation que la masse de ses confrères.
(39) Cooke, I, 34, affirme que la prétendue veuve était simplenxent la logeuse de Marvell à son dernier domicile. — Thompson, III, 480, déclare avec beaucoup de discrétion : « He had no wife and his gallantries are not known ». — Dove, p. 85, répète docilement que Marvell n’était pas marié. — Par contre Grosart, loc. cit., incline à reconnaître à Marie Marvell la qualité d’épouse du poète. — De même Firth dans le D.N.B. — Aïtken, vol. I, p. xLix, n’élève aucun doute sur ce mariage. — Birrell ne se prononce pas dans son livre (pp. 222-3), mais au moment du tricentenaire, dans la chaleur communicative d’un banquet, il se déclara convaincu que Marie Marvell n'avait jamais existé (Daily Telegraph, 31 mai 1921). — Gosse vers la même date (Tercentenary tributes, p. 100) compare Madame Marvell à Madame Harris, ce personnage de Martin Chuzslewit qui n’a jamais existé que dans l'imagination d’un autre personnage du même roman. — Par contre c’est à Marvell lui-même que Sidney Low, dans le toast déjà cité, décoche ses traits : « He lived a bachelor and die leaving a widow (Laughter). Well, that sort of thing was not unknown (Laughter). Other gentlemen had done it (Laughter) ». — Margoliouth, loc. cit., incline à nier l'existence de Madame Marvell en s'appuyant (1) sur l'inscription &écouverte par lui dans le Cash-Book (2) sur l'insuccès de ses recherches dans les registres paroïissiaux pour y trouver l'attestation du mariage (3) sur l'accusation d’impuissance sexuelle portée contre Marvell Gans divers pamphlets contemporains (voir infra, ch. ‘VII), accusation qui aurait été accompagnée d’une allusion à son mariage si celui-ci avait été connu. Mais, nous le disons plus loin, il n’a pu s'agir que d’une union très discrète, sinon secrète, et peut-être postérieure aux pamphlets en question qui sont de 1673. Le second argument de Margoliouth ne manque pas de force mais ne peut prétendre à une valeur absolue, un examen complet des registres étant, au moins actuellement, impossible. — Robbins, pp. 12-13, s'appuyant sur le libellé du retrait de la bourse de Marvell en 1641, suppose qu'il a pu être marié dès cette Gate; s’il en fut ainsi on ne saurait reprocher à sa femme d’avoir encombré son existence.
Dans An Account of the Growth of Popery… (Grosart, IV, 257) on lit ce regret : & that such millions of their people [the popish nations] as the clergy, should, by remaining unmarried, either frustrate human nature if they live chastly, or if otherwise. adulterate it ». Etrange déclaration sous la plume d’un célibataire de cin- «uante-six ans !
(40) Si la famille a connu le mariage elle ne l’a en tout cas pas reconnu. Cooke avait recueilli des renseignements sur Marvell auprès des nièces de celui-ci, et sans coute son démenti indigné vient-il de ces dames. — D'ailleurs jamais Cans sa correspondance privée le poète ne fait allusion à sa qualité d'homme marié; il se peint n'ême implicitement comme un vieux garçon type; or ses relations avec son beau-frère et son neveu Popple restent excellentes jusqu’au bout, sa dernière lettre à celui-ci portant la date du 10 juin 1678 (il est vrai que les mss. de ces lettres ont disparu et que nous n’en connaissons le texte que par Cooke à qui les nièces du poète, sœurs de Guillaume Pogple, n’ont communiqué que ce qu’elles ont bien voulu).
Un biographe français n'a pas les mêmes raisons patriotiques de nier l'existence de Marie Marvell, et ne peut s'empêcher de remarquer que la maison de Highgate,.telle qu'on nous la décrit, était bien grande pour un célibataire dont tout le domestique se serait réduit à un seul petit laquais, signe alors de pauvreté chez un bourgeois (41). Cette maison évoque un Marvell qui n'aurait été ni solitaire, ni dépourvu d'argent comme le veut la légende (42). :
Qu'il eût femme ou non, le député de Hull avait du moins des amis (43). Certains ont déjà paru dans les précédents chapitres, groupe que domine de toute sa taille Milton. Après sa sortie de prison, celui-ci continua jusqu’à sa mort à habiter la capitale sauf pendant la peste de 1665. C’est sans doute dans son logis de la rue Jewin, en 1662 ou 1663, que Marvell fit la connaissance d'un jeune puritain, Samuel Parker, à la veille d’une apostasie qui devait faire de lui un dignitaire de l’église anglicane, mais aussi la victime, dans une controverse retentissante, de notre poète devenu pour l’occasion polémiste en prose (44). Quand Parker répondit à la première attaque de Marvell il eut l’imprudence de rappeler ces relations, d’ailleurs fort courtes, pour accuser son adversaire d’avoir trahi une ancienne amitié (45); en même temps ses partisans insinuèrent que Milton avait participé à la rédaction du pamphlet anonyme, La Répétition transprosée, où Parker était tourné en ridicule (46). Dans une réplique signée Marvell revendiqua pour lui seul la responsabilité du précédent ouvrage (47), et consacra à la défense du poète aveugle une de ses pages les plus célèbres. Cette apologie en l’an 1673 demandait beaucoup de prudence et de tact; le nom même de Milton n’est indiqué que par ses initiales, aussi bien chez Marvell que chez Parker : « J. M. était et est encore un homme d’un grand savoir
(41) The Transproser Rehearsed, pp. 145-6. soupçonne que Marvell « never had the government of so large a family as that of a single m'an and a horse ». Ce pamphlet fut écrit au début de 1673, avant la lettre &e Marvell datée de Highgate.
(42) Le fait qu'il a laissé des dettes ne prouve pas sa pauvreté, car il mourut subitement (voir infra). Û
(43) Il avait aussi des amies, ou du moins des relations féminines : & Som Ladyes tell me that there is a Collection of Pearls making in all Parts to make a Necklace of 8000 li. which the King will present to the Countesse of Sussex » (lettre au chevalier Henri Thompson du 19 décembre 1674).
(44) Voir Masson, op. cit, VI, 453-4.
(45) Reproof.…., p. 18 et passim.
(46) Parker lui-même se contente de &écocher quelques traits à Milton (Reproof, PP. 125, 191, 212, 340 — Où « a modern casuist » désigne probablement l’auteur des Considerations touching the hkeliest means to remove bhirelings out of the Church wherein is also discoursed of Tithes, Church-Fees, and Church-Revenues, 1659) apologiste de la liberté de la presse, de la rébellion, du régicite et mème de la confiscation des dimes ecclésiastiques, mais ne l’accuse pas d’avoir collaboré à la Répétition transprosée. Cette accusation se trouve dans d’autres réponses à ce pamphlet que Marvell feint de croire écrites aussi par son principal adversaire. Voir par exemple The Transproser Rehearsed, p. 128 : « There has happened a prodigious conjunction of à Latin secretary 1Marvell]l and an English schoolmaster [Milton]. » (voir infra, ch. VII, pour l'accusation de sodomie lancée contre les deux poètes par le même pamphlet où Milton n’est pas mis en cause moins de dix-neuf fois).
(47) Dans son désir de mettre Milton hors de cause Marvell déclare : & … by chance I had not seen him of two years before ». On ne voit pas bien quel hasard aurait pu empêcher si longtemps la rencontre de deux amis qui vivaient dans, la même ville. Ce qui suit est plus croyable : & but after I undertook writing, IL did more carefully avoid either visiting or sencing to him least I should any way involve him in my consequences ». (Grosart, III, 408).
et d’un esprit aussi pénétrant qu'homme du monde. Il eut le malheur de vivre en un temps de tumultes,et d’être jeté par le destin dans le mauvais parti; il écrivit flagrante bello certains traités dangereux. Pour ce qui est de ses livres sur le divorce, je ne sais s’ils ne vous seront pas un jour de quelque utilité (48); mais quant à ceux dont vous profitez pour l'attaquer, ils n'étaient pas d’autre sorte que celui de votre père que je vous ai déjà rappelé (49); avec cette seule différence que le livre de votre père, dont j'ai un exemplaire devant moi, s’il avait le même objet montrait beaucoup moins d'esprit et de jugement, défaut sans remède... Lors de l’heureux retour de Sa Majesté, J. M. eut part, tout comme vous en dépit de vos fanfaronnades, à la clémence royale et depuis n’a cessé d’expier sa conduite passée dans le silence et la retraite. » (50). Marvell rappelle ensuite à Parker les discours compromettants que celui-ci tenait alors; Milton, lui, « a trop de générosité pour s’en souvenir ». Aussi est-ce « un acte inhumain et inhospitalier » que d’insulter gratuitement un vieillard, en lui attribuant « le pauvre livre » de Marvell [my simple book] et surtout en le traitant de « maitre d’école, lui dont la naissance et le genre de vie sont bien plus honorables et libéraux » que ceux de son diffamateur (51). Si l’on tient compte des circonstances l'attitude de Marvell est aussi courageuse qu’habile; certes un moderne s'étonne de voir Milton représenté comme repentant alors que ce grand orgueilleux conserve intacte une foi que ni les revers ni l’expérience n’ont entamée; mais en 1673 Marvell ne pouvait pas abréger plus qu’il n’a fait le chapitre des regrets. On est aussi tenté aujourd’hui de trouver faible la valeur du fu quoque et surtout du pater quoque tuus qu'il oppose à Parker, mais les mœurs polémiques manquaient encore de politesse. Enfin dans les accusations lancées par Parker et ses acolvtes (et il en était d’infâmes) nous nous étonnons que la plus cuisante pour le grand poète et son ami soit celle d’avoir tenu une école, occupation à laquelle un honnête homme ne pouvait, semble-t-il, s’adonner sans déroger.
D'un intérêt plus permanent devait être la dernière marque d'amitié donnée par Marvell à Milton du vivant de celui-ci. En 1674 parut la deuxième édition du Paradis perdu (la première datait de sept ans déjà); ce poème y est précédé de deux pièces de vers adressées à l’auteur, l’une par un médecin de la cour, Samuel Barrow, l’autre par le député de Hull. Celle-ci loue sans réserve le choix du vers blanc qui avait surpris
(48) Marvell ne se lasse pas d’accuser Parker c’incontinence.
(49) Le père de Parker, homme de loi rapace, avait écrit un livre ultra-républicain après l’établissement de la République.
(50) Zbid., 499-500 : « J. M. was. and is, a man of great learning and sharpness of wit as any man. Ît was his misfortune, living in a tumultuous time to be toss’d on the wrong side, and he writ flagrante bello certain dangerous treatises. His books of Divorce I know not whether you may have use of; but those upon which you take him at avantage were of no other nature then that which I mentioned to you, writ by your own father; only with this difference, that your father’s, which I have by me, was written with the same design, but with much less wit or judgment, for which there was no remedy… At his Majestie’s happy return, J. M. did partake. even as you yourself did for all your huffing, of his regal clenency, and has ever since expiated himself in a retired silence. ».
(51) Ibid., 500 : « to traduce him. as a schocl master, who was born and hath lived much more ingenuously and liberally then your self. »
et choqué beaucoup de contemporains; Marvell, critique, accepte docilement la proscription de la rime dont, poète, il ne s’est jamais passé; il souscrit au dogme proclamé par son grand aîné dans sa préface avec une arrogance caractéristique que cette invention gothique ne procure «€ nul véritable plaisir musical »; il se raïlle lui-même de substituer le mot « commend » au mot « praise », plus simple et plus fort à la fois, pour rimer (52). Par contre il fait preuve de plus d'indépendance lorsqu’il s’agit d'apprécier le choix du sujet, qu’il résume et critique à la fois en une période de dix vers, digne par sa majestueuse ampleur du Paradis perdu iui-même
Quand je vis le poète aveugle et pourtant hardi,
dans un mince volume dérouler ce vaste dessein,
le Messie couronné, les décrets de Dieu conciliés avec la raison,
les Anges rebelles, l'arbre au fruit défendu,
le Ciel, l'Enfer, la Terre, le Chaos, Tout; ce sujet
me tint quelque temps dans le doute sur la sagesse d’une telle ME [tentative,
craignant que le poète ne fit crouler (je le voyais si fort)
les vérités sacrées, qu’il ne les transformât en fables et vieilles
[chansons, (tel Samson dans sa haine saisit à tâtons les piliers du temple) et n’écrasät le monde pour venger la perte de sa vue (53).
La réserve exprimée ici a trouvé depuis maïint écho, moins il est vrai chez les croyants que chez les incrédules, ce qui est paradoxal mais assez humain. Ce serait d’ailleurs tromper le lecteur que d’arrêter ici la citation, comme on le fait souvent, sans ajouter que Marvell s'excuse ensuite de ce doute injurieux : il se déclare convaincu que Jes choses divines sont traitées dans le Paradis perdu avec une pompe [state] qui empêche toute profanation. L’hésitation initiale de Marvell, sincère sans doute, est aussi un procédé de rhétorique pour rehausser le mérite de celui qui a triomphé de telles difficultés. D'ailleurs Milton, si sûr de son propre génie, n'aurait guère accepté, füt-ce de son meilleur ami, une appréciation où l'éloge ne l’eût pas nettement emporté. Le 8 novembre de la même année le grand poète mourait et Marvell promettait à l’anecdotier Aubrey d’écrire sa vie, promesse qui ne fut malheureusement pas tenue (54).
Après Milton on peut citer parmi les amis de Marvell, longo sed
(s2) On Mr. Milion’s Paradise Lost, v. 51-2.
(53) Ibid., v. 1-10 : When I beheld the Poet blind, yet bold, In slender Book his vast Design unfold, Messiah Crown'd, Gods Reconcil'd Decree, Rebelling Angels, the Forbidden Tree, Heav'n, Hell, Earth, Chaos, All; the Argument Held me a while misdoubting his Intent, That he would ruine (for I saw him strong) The sacred Truths to Fable and old Song, (So Sampson groap’d the Temples Posts in spight) The World o’rewhelming to revenge his Sight.
(54) Aïtken, vol. I, p. Lxvir. — Nous n'avons pu retrouver la source de cette anecdote. Aubrey, op. cit., II, 72, nomme seulement Marvell parmi « his [Milton’s] familiar learned acquaintance ».
Proximus intervallo, Harrington, l’auteur de cette Oceana, à la fois utopie et programme minutieux de gouvernement pour Olivier Cromwell qui ne mit pas à profit les conseils de son chimérique admirateur. Au reste Harrington semble avoir été le plus inoffensif des hommes; serviteur dévoué de Charles I® qu’il essayait de convertir à ses idées républicaines pendant la captivité du monarque; accompagnant celui-ci sur l’échafaud et ressentant la plus grande douleur de sa vie lorsque la tête sacrée fut séparée du tronc; amant fidèle et mari platonique après. une longue attente, de crainte que la réalité ne valût pas le rêve; d’ailleurs « vif, gai, facétieux, hospitalier ». Les relations entre Marvell et cet original commencèrent sans doute sous le protectorat (un peu plus jeune que Milton, Harrington était de dix ans l’aîiné de Marvell) et lon peut supposer que notre poète, dans les loisirs de ses fonctions de secrétaire latin, trouvait le temps d’écouter « les brillants discours et inculcations >» que l’auteur d'Oceana tenait alors dans les cafés de la capitale; mais faut-il le ranger parmi les « nombreux prosélytes > que faisait Harrington ? C'est plus que douteux car l'esprit pratique dominait dès lors chez le député fraîchement élu de Hull, et nous avons vu avec quelle ironie celui-ci parlait au début de 1659 des doctrinaires républicains. A la fin de la même année, alors que le gouvernement de l’Angleterre changeait sans cesse de mains et que la différence entre le virtuel et l'actuel disparaissait presque en matière de constitution, le ciub de la Rota commença à tenir séance au café de la Tête de Turc, et l’éloquence des réformateurs qui le composaient éclipsa celle des députés du parlement-croupion. Dans la liste des membres ni dans celle des simples auditeurs données par Aubrey qui fut l’un de ces derniers, ne figure Marvell; mais ces deux listes s’avouent incomplètes, et il serait bien étonnant que le secrétaire latin en disponibilité, célibataire et curieux d'esprit, se fût refusé un divertissement aussi délicat. L’éclat jeté par le club fut brillant mais court; dès le 20 février 1659/60 l’arrivée de Monck à Londres suspendait pour toujours les séances. Le pauvre Harrington ne devait pas en être quitte lors de la Restauration pour la perte de ses illusions politiques : à la fin de 16617 il était envoyé sous des prétextes futiles à la Tour de Londres, d’où il passa ensuite dans des prisons de province; libéré mais atteint d’une douce folie intermittente il revint vivre à Westminster où 1l mourut le 11 septembre 1677. Marvell continua sans doute de le fréquenter jusqu’à la fin, même dans la dernière année de son existence, lorsque la mémoire et la parole eurent abandonné le « joyeux cavalier > de naguère; car il composa pour son ami « une bonne épitaphe, mais qui aurait offensé », nous dit Aubrey, probablement le gouvernement, si elle avait été gravée sur la tombe; ultime témoignage d’une « intimité » [intimate acquaintance] sur laquelle nous aimerions posséder plus de détails (55).
(55) Presque toute la substance de ce paragraphe est tirée d’Aubrey, op. cit. I, 288-04 et Il, 54 Nous avons seulement corrigé d’après le D. N. B. la date de l’emprisonnenent de Harrington (1660 dans Aubrey). — Harrington était, dit Aubrey, très lié avec Henri Nevil, républicain à l'antique et l'un des membres les plus marquants du Parlement-Croupion (Hobbes aurait attribué à Nevil une part dans la composition d'Oceana): or Marvell dans sa lettre précitée du 11 février 1658/9 cite Nevil parmi les chefs de cette opposition dont il loue avec ironie l’éloquence et l'attachement au
Si cette épitaphe s'est perdue nous en possédons deux autres composées par Marvell pour les enfants d’un baronnet et député de ses amis, Jean et Edmond Trott, dont le second mourut en 1667. Malgré l'élégance du latin dans lequel elles sont couchées, elles ne nous arrêteraient pas si la.seconde n’était accompagnée d’une lettre d'envoi en anglais, seul exemple d'exercice épistolaire à la Balzac que Marvell nous ait laissé. La compassion sincère, le sentiment personnel s’y transmuent étrangement pour nous en généralisations abstraites étayées de citations bibliques que l’élève de Donne commente avec une subtilité digne du doyen de Saint-Paul. Cette phrase montrera que le goût métaphysique vivait toujours chez Marvell : « Il est vrai que c’est une tâche difficile d'apprendre et d'enseigner à la fois [la résignation] ; et quand l'on est soi-même le terrain de l'expérience, c’est comme si un homme disséquait son propre corps tout en professant une leçon d’anatomie » (56). Après cette lueur étrange nous tombons dans la banalité qui recommande comme secours extérieurs « la parole de Dieu, la société des gens de bien et les livres anciens » et aussi « le divertissement des affaires et de l’activité ».
Les autres lettres de Marvell à ses amis sont d’un style tout différent. Parmi ses correspondants on connaif aujourd’hui Philippe, quatrième baron Wharton, ancien cromwellien qui jouera, surtout à partir de 1675, un rôle important dans l’opposition, — le chevalier Edouard Harley, gentilhomme campagnard du comté de Hereford mais presbytérien de sympathies et futur whig, entré dans l’histoire grâce à la fortune politique de son fils, Robert, comte d'Oxford, ami de Swift, patron de De Foe et premier ministre de la reine Anne, — les deux. frères Thompson, négociants en vins des environs d’York que Marvell protégera contre les tracasseries du fisc et dont l’aîné, élu dès 1673 à la chambre des communes par la cité d’York, n’y pourra siéger aux côtés de notre poète qu'après le 15 mars 1676/7, par suite de manœuvres gouvernementales, — enfin et surtout le neveu de Marvell, Guillaume Popple, à partir de son installation à Bordeaux vers la fin de 1669 (57). Avec des nuances dans la familiarité toutes ces lettres
principe représentatif; on peut en inférer son attitude à l'égard des théories de Harrington : une curiosité amusée mais sceptique. — Parmi les satires politiques longtemps attribuées à Marvell l’une au moins porte indiscutablement la marque de la pensée de Harrington; c’est Oceana and Britannia, mais cette pièce n’a été écrite que trois ans après la mort de Marvell. -L’auteur inconnu &@Oceana and Britannia est peut-être aussi celui de Britannia and Rawleigh, autre satire attribuée à Marveil sans preuve décisive et où l’on trouve aussi, mais beaucoup moins nettement, l'influence de Harrington. — The Transproser Rchearsed, p. 146, dit en faisant allusion à la carrière de Marvell : « Certainly, not every Man that has set his foot in Æolland and Venice, or read over Baxters Holy Commonwealth and Harringtons Oceana and made a speech once in the RoTA, is Statesman compleat.… ». Ce pamphlet injurieux ne mérite guère créance, mais ici n'avance rien d’invraisemblable. Parmi les membres du club nommés par Aubrey nous relevons les noms de Cyriak Skinner, qui gprésidait les séances, et de « Mr. [Roger] Coke, grandson of Sir Edward », donc cousin germain de Cyriak et neveu comme lui &e la royaliste Madame Sadleir,
(56) Margoliouth, II, 299 : « ’Tis true, it is an hard task to learn and teach at
the same time. And, where your self are the experiment, it is as if a man should dissect his own body and read the Anatomy Lecture ».
(57) Sur ces correspondants de Marvell consulter le D. N. B. et l’in&ex de l'édition Margoliouth. — Il serait intéressant de préciser les relations d’affaires entre les Popple et les Thompson, où Marvell semble avoir été impliqué au moins à l’occasion. Voir
sa lettre du 17 décembre 1670 à Edouard Thompson où il raconte une séance d’une
ont un caractère commun : elles sont l’œuvre d’un londonien qui met des provinciaux permanents ou temporaires au courant des évènements politiques et mondains. A Wharton, Marvell écrit le 2 avril 1667 : « Monsieur le baron, je crois que votre curiosité d'apprendre les nouvelles est moindre que mon inclination à les raconter. Mais elles sont devenues un ingrédient aussi constant des lettres de Londres que l’image l’est de l’almanac ». Une missive à un ami qui habite la Perse, en date du 9 août 1671, commence par des réflexions morales sur l'absence et sur le magnétisme spirituel qui font songer à Donne et au Couple assorti, mais bientôt : « Et maintenant, selon ma méthode habituelle, laissant à d’autres le soin de vous parler d’affaires, je vais me faire (je ne suis pas bon à autre chose) votre gazetier ». En juin 1672 Marvell, après avoir: rapporté à son neveu les bruits qui courent à Londres sur la guerre de Hollande, conclut plaisamment
« L'autre jour a été publiée une proclamation très sévère contre tous
commission parlementaire d'enquêté sur les importations de vins et se représente remettant à sa place le président de la commission (& … I took him up. ») coupable d’une insinuation fâcheuse contre le chevalier Henri Thompson, frère aîné d’Edouard. —- Monsieur Margoliouth nous communique une note où il reconstitue ainsi ce cycle com-
mercial : (1) Guillaume Popple achetait des vins à Bordeaux. — (2). Des navires armés par Edmond Popple amtenaient ces vins à Londres et à Hull. — (3). Les trois frères Henri, Edouard et Etienne Thompson (voir la lettre citée ci-dessus) étaient les négociants pour le compte &e qui les vins étaient importés. — (4) Richard
Thompson, autre frère des précédents et leur cousin Edouard Nelthorpe, établis à Londres, étaient les banquiers de la combinaison. (Dans la lettre à Harley du 3 mai 1673 Marvell derrande à celui-ci de lui envoyer sa correspondance sous couvert de Richard Thompson. Sur Nelthorpe voir les lettres à Popple du 14 avril 1670 et à Edouard Thompson du 17 décemibre 1670. La lettre au maire de Hull du [12] février 1677/8 fait allusion à la faillite de & Mr. Thomson, Nelthorpe, etc. : and Company ». sans manifester d’ailleurs aucune émotion.
Dans la correspondance de Marvell sont aussi nommés d'autres amis ou relations intéressantes, le chevalier Jérémie Smith, dont nous parlons plus loin; — le chevalier Philippe Harcourt (père de Simon, qui sera vicomte Harcouwrt et chancelier de la reine Anne) qu'il visita dans son château de Stanton-Harcourt près d'Oxford (lettre à Harley du 3 mai 1673) et «qui fut l’occasion involontaire d’un péril couru par Marvell à la Chambre des Communes (voir infra); — Samuel Hartlib, fils indigne de l’ami polonais auquel Milton avait dédié son traité d'éducation; — Rushworth, compilateur des collections sur la guerre civile si précieuses pour l'historien et où Marvell luimême puisera pour ses polémiques; notre poète se porte garant de l'honnêteté de Rushworth mais non de sa tempérance; le pauvre homme pour se consoler de ses soucis d'argent a recours plus que de raison à la bouteille; aussi quand on veut lui parler d’affaires faut-il s'arranger pour le trouver à jeun, & fasting » (Lettres à Henri Thompson du 19 décembre 1674 et de janvier 1674/5).
Aubrey nous dit que Marvell avait pour ami intime, outre Harrington, le mathématicien Pell (voir supra, chap. III). — Cooke, I, pp. vi et 14, fait allusion à l'amitié qui aurait uni Marvell et le premier duc de Devonshire, père de celui auquel l'édition est dédiée. Jusqu'en 1684 ce personnage n’est encore que Lord Cavendish, et siège à la Chambre des Communes (depuis 1661); à partir de 1675 il fait au nuünistère une opposition active et même bruyante que Marvell enregistre avec sympathie (voir par exemple la lettre à Harley du 17 juillet 1677). Mais la différence d'âge — Cavendish avait vingt ans de moins que Marvell — et les mœurs peu régulières du jeune seigneur — «a patriot among the men, a Corydon among the ladies », au reste bon latiniste et poète à ses heures — font croire qu’il s’agit de relations surtout, sinon exclusivement, politiques. — Cooke (I, 10) affirme aussi que Marvell était l’ami du prince Rupert, neveu de Charles I et son meilleur général pendant ia guerre civile; peu au courant de la tactique parlementaire le prince aurait pris le député de Hull pour précepteur [tutor]. — De fait Rupert qui commanda à plusieurs reprises la flotte anglaise sous la Restauration, par ressentiment personnel contre les ministres et par jalousie à l'égard du duc d'Vork, bouda quelque temps le gouvernement vers 1673. Mais ül semble que Cooke ait fort exagéré, sinon inventé, l'influence de Marvell sur le prince (voir la vie de celui-ci par Firth dans le D. N. B.).
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ceux qui lanceront de fausses nouvelles ou tiendront des propos malveillants sur les affaires d'état. En vous écrivant je risque d’enfreindre cette ordonnance ». Et le 24 juillet 1675 il dit au même, toujours sur le ton badin : « Je me suis arrangé pour pouvoir vous faire une relation de la dernière session parlementaire [13 avril-O juin]. Si elle semble arriver trop tard, il suffira de vous imaginer que vous êtes dans les Indes orientales où elle n'aurait pu vous parvenir plus tôt. Du reste il n'y a nulle différence philosophique entre l'ignorance et la science de ces affaires publiques ». Tel étant leur objet, le style de ces lettres est pour l'ordinaire fort simple; le tour a de la vivacité; l’auteur ne s’interdit pas à l’occasion d'exprimer sa pensée propre sur les gens et les choses; l'humour apparait parfois; quelques formules concises sentent l’écrivain-né. Aussi doit-on regretter qu’à la fin de ce siècle ou au début du suivant un certain Guillaume Skinner ait donné toutes les lettres de Marvell que lui-même ou ses ancêtres avaient reçues, à sa cuisinière « pour les mettre sous le fond de ses pâtés » (58); mais il serait excessif de crier au sacrilège. Car la correspondance de notre auteur ne saurait. dans l’ensemble se comparer pour l'agrément littéraire à celles des épistoliers français contemporains, encore moins des épistolières; ses missives sont trop bourrées de petits faits juxtaposés sans art. Et l'intérêt du fond ne rachète la négligence de la forme que pour l'historien de profession, car cet intérêt même est réduit par la sécheresse des allusions. |
Sécheresse relative : Marvell était capable de faire beaucoup mieux, ou pis, dans le style que nous appellerions aujourd’hui télégraphique, comme le prouve la série des 294 lettres qu’il envoya à la municipalité de Hull et qui sont conservées dans les archives de cette ville. La première lettre porte la date du 17 novembre 1660, la dernière celle du 6 juillet 1678, alors que notre poète n'avait plus que six semaines à vivre. Il s’en faut d’ailleurs que la série soit ininterrompue, même si l’on tient compte des voyages de Marvell hors d'Angleterre; le député de Hull n’écrivait qu’exceptionnellement à ses électeurs dans l'intervalle des sessions, l’objet essentiel de ses lettres étant de les tenir au courant du travail parlementaire (59). Or nous savons que les intersessions duraient plus longtemps que les sessions. De plus il apparaît que certaines lettres isolées ne sont pas parvenues à leur destinataire, la poste s’acquittant mal de ses fonctions et le gouvernement opérant parfois des prélèvements sur le courrier (60). Mais lorsque toute la correspondance d’une session manque (c’est le cas pour la dizième, du 4 février 1672/3 au 20 mars 1673, l’une des plus orageuses de la législature, et nous savons pourtant que Marvell toucha son indemnité pour chacun de ces cinquante-trois jours de présence à Westminster) (61), il faut admettre
(58) Cf. chapitre LIL, supra. L
(59) Voir par exemple la lettre du 18 janvier 1676/7 qui commence ainsi : « not having in the intervalls of Parliament any frequent or proper occasion of writing to you, I am the more carefull.. not to interrupt you with unnecessary Letters », — et celle du 24 février suivant : @ It is a Tribute due from one in my Station to your Pru&ence to informe you from time to time of things that passe in Parliament ».
(6o)Lettre du 26 mars 1661 : « I wish you had mine too of 19. But all were stoppd ». — Voir aussi la lettre à Harley du 3 mai 1673.
(61) Au total l'interruption est de trois ans et demi, Gu 22 avril 1671 au 20 octobre
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que les lettres ont été jugées compromettantes et détruites, soit sur le champ, soit plutôt lors de la réaction royaliste de 1682. Pourtant de quelle prudence Marvell ne fait-il pas preuve dans sa manière de renseigner les bourgeois de Hull! C’est bien rarement qu'il hasarde le moindre commentaire sur les débats auxquels il a assisté et pris parfois une part active; ce commentaire, lorsqu'il existe, a le plus souvent une forme impersonnelle; nous ignorons presque toujours si le député de Hull a voté pour ou contre; nous en sommes réduits à le deviner d’après son tempérament et ses idées telles que nous les révèlent ses autres écrits. Même les mesures qui devaient exciter le plus violemment son indignation sont relatées avec une froideur qui va jusqu’à l’insensibilité apparente. L'exemple le plus frappant est celui des représailles contre les régicides morts ou vivants : « Aujourd’hui la Chambre s’est occupée de la mise hors la loi [b1ll of attainder| de ceux qui ont été exécutés, de ceux qui se sont enfuis et de Cromwell, Bradshaw, Ireton et Pride, et il a été ordonné que les cadavres et les cercueils de ceux-ci seraient traînés sur une claie à Tyburn dans le plus bref délai pour y rester pendus quelque temps et ensuite enterrés sous la potence. La loi sur la milice etc. » (62) et Marvell passe à d’autres sujets. Parfois ce caractère impersonnel des lettres s'explique par le fait qu’elles portent à la fois la signature des deux députés de Hull quoique le pius lettré seul ait tenu la plume. Mais la vraie raison est plus profonde : les électeurs, bons bourgeois anglais, attendaient de leurs mandataires, en retour des espèces sonnantes et trébuchantes qu'ils leur versaient, des faits et non des idées. Les questions religieuses les intéressaient fort, qu'ils fussent anglicans convaincus ou presbytériens plus ou moins avoués — l’incrédulité, si hardie dans la capitale, n'avait pas gagné la province — mais la religion elle-même quand elle apparaît dans ces lettres de Marvell (et c’est souvent le cas) y est considérée d’un point de vue étroitement légal et formel. Immédiatement après la religion venaient les finances publiques dans les préoccupations du député et de ses électeurs, et nul détail de taxation n’était trop infime pour les intéresser. Naturellement les questions économiques, surtout celles qui touchaient au commerce extérieur, passionnaient les négociants et les armateurs du grand port septentrional.
Une autre correspondance parallèle à celle-là se confine étroitement
1674, à l'exception d’un fragment de lettre découvert par Margoliouth (voir la note de celui-ci, vol. II, pp. 338-9). — La fréquence maxima des lettres est de trois par semaine, écrites les mardis, jeudis et samedis; le courrier partait de Lonéres pour York dans ja soirée de ces trois jours (Grosart, II, 521); il mettait environ quatre jours dans la belle saison et six dans la mauvaise (Macaulay, ut supra, stage-coaches). Il semble que le courrier arrivât plus vite à Hull qu'à York et ne mît à l'ordinaire que trois jours (Margoliouth, note sur la lettre 132). — Les députés jouissaient de la franchise postale à condition &e signer l’enveloppe, c’est-à-dire le plus souvent l'extérieur de la feuille sur laquelle la lettre est écrite, ce que Marvell ne manquait pas de faire. — Il a eu successivement deux sceaux; l’un représentant un profil romain (Jules César ?). l’autre un cerf. Le premier figure déjà sur les lettres de 1658/9 à Downing, le second apparaît pour la première fois sur la lettre du 1° février 1669-70 à la «confrérie de la Trinité.
(62) Lettre du 4 décembre 1660. — Le mot « carcasses » qu’emploie Marvell pour désigner les corps exhumés n'était pas nécessairement irrespecteux alors, et il n’y a aucune räison de croire que l’ex-secrétaire du protecteur y ait mis une intention méprisante.
dans les problèmes maritimes. Il existe aujourd’hui à Hull, comme dans d’autres ports anglais, avec les mêmes formes vénérables déjà archaïques du temps de Marvell, une confrérie de la Trinité, chargée de: faciliter la navigation le long des côtes en signalant les épaves, plaçant des bouées, opérant des sondages. Edmond Popple, remplit plusieurs fois les fonctions d’administrateur [æarden] de la Trinité de Hull. D'où le caractère mi-officiel, mi-privé, des lettres envoyées par Marvell aux confrères, ou à l’un d’entre eux, et dont soixante-neuf sont pieusement conservées dans les archives de la Société. Les trois-quarts d’entre elles se rapportent à la même affaire, et comme la première de cette série date du 18 mai 1661 et la dernière du 18 avril 1676, et que d’ailleurs Marvell quitta ce bas monde quatre mois plus tard sans avoir réussi à régler définitivement la question, son zèle et sa patience méritent en l’occurrence plus d’éloges que son habileté. Il s'agit d’un phare à construire près du cap Spurn qui surveille l’embouchure du Humber, et non loin du village natal de Marvell. Plusieurs aventuriers l’un après l’autre cherchent à obtenir et parfois obtiennent du Roi une patente ou concession les autorisant à entreprendre ce travail, et à se payer en imposant un péage aux navires qui pénétrent dans l'estuaire. La Société de la Trinité ne sait pas bien si elle veut bâtir le phare elle-même ou non, mais est décidée à empêcher autrui de le bâtir : « C’est le chien du jardinier qui ne mange pas de foin et n’en laisse pas manger aux autres > (63). Le parlement; jaloux de ses privilèges, considère avec méfiance l'octroi par le Roï de ces patentes qui imposent des charges financières à la nation sans son assentiment et rappellent fâcheusement les monopoles accordés par Jacques [°° à ses courtisans. Entre les adversaires du projet à Hull et à Londres Marvell sert d'agent de liaison, avec docilité presque toujours, parfois avec un machiavélisme dont l’expression naïve donne une saveur involontaire à une correspondance trop souvent insipide (64). La récompense de cette lecture ingrate, nous la trouvons aussi dans quelques remarques empreintes d’une ironie discrète : « Vous aurez du moins la consolation habituelle des plaideurs, à savoir que votre partie n’a pas eu moins de frais que vous à supporter » (65), ou plus mordante : « Les avocats de province, comme de mauvais ferblantiers, fournissent du travail à ceux de Londres » (66), — ou dans quelque: image, le plus souvent nautique comme ïl convient, dont se pare le style pour l'ordinaire si nu : « Après tous mes sondages je découvris qu'il n’y avait pas moyen de passer. Il n’est pas nécessaire de vous dresser un portulan des bas-fonds et des sables que nous rencontrons à la Cour... » (67). La récompense de ses peines, Marvell la trouvait
(63) Le duc de Richmond, dans une entrevue accordée par lui à Marvell, applique ce proverbe à l’un des aventuriers qui revendiquent le droit exclusif de construire le phare : « The duke said... that Sir Philip [Frowe&l was like the dog in the manger. » (Lettre du 21 février 1670/1). Mais nous ne croyons pas diffamer les confrères de la Trinité de Hull en leur appliquant la comparaison.
(64) Voir par exemple les lettres du 18 février 1670/1 et du 5 avril 1673.
(65) Lettre du 15 septen:bre 1677.
(66) Lettre du 30 décembre 1676.
(67) Lettre Gu 18 septembre 1669. — Cf. lettre du 12 décembre 1674 : € ..every mans lead is his best light. », mieux vaut se fier à sa propre sonde qu’au fanal d’ autrui
moins dans les présents de bière ou de saumon, et même une fois d’ar-
gent, que lui faisait la confrérie hulloise (68), que dans la popularité ainsi récoltée; popularité bourgeoise si l’on peut dire, car Marvell ne cache pas son dédain pour « la racaille des moindres mariniers » (69). Il préparait par sa complaisance envers l'élite une réélection que la mort seule empêcha. Du moins des services analogues rendus par lui à la Société londonienne de la Trinité lui avaient-ils valu d’être admis en 1674 dans le conseil de cette puissante organisation; et le 27 mai 1678 il fut élu l’un des administrateurs [junior svardens] pour l’année Suivante : cet honneur très recherché alors comme aujourd’hui fut l’une de ses dernières satisfactions en ce monde (70). Si la mer tient moins de place dans sa poésie que la campagne (71) elle en a tenu davantage, semble-t-il, dans ses préoccupations quotidiennes de bourgeois anglais (72).
(68) Lettre du 28 janvier 1667/8 : « We [Marvell and Gilby] are. obliged to you for your late friendly present'of your towne liquour… »; du 14 juin 1670 : @ I thank you for the salmon you have sent me »; du 25 février 1677/8 « I found my selfe “very much surprised lately by a Token which you were please to send me by Mr. Coates ». Le « token » était de 10 I. st. 15 s. od. en numéraire. Voir Grosart II, 585-6 et Margoliouth, Il, 346-7.
(69) Lettre du 5 avril 1673 : & the raffe of the meaner and n'ost unexperiented mariners ». — C'est bien aussi le bourgeois qui parle à des bourgeois dans cette lettre du 31 mars 1677 (au maire de Hull) : « The Bill against Hawkers and Pedlers… is now almost ready..., so that I hope the Country will not long be infested with those people ».
(7o) La lettre de Marvell du 22 octobre 1674 dit en parlant de la confrérie londonienne & our house » et & your house » de la confrérie hulloise. D’après Grosart, IT, 421, et Margoliouth, Il, 346, on trouve dans les archives de la confrérie hulloise trois lettres de la confrérie londonienne, en date des 29 octobre 1674, 1°" février et 18 mars 1674/5, signées, entre autres, par Marvell. — Le 8° rapport de la commission des MSS historigques (1881), I° partie, p. 255a, donne d’après les archives de la « Corporation of the Trinity House at Tower Hill » les renseignements suivants : € 1674, nov. 12. Andrew Marvill sat as one of the board. — 1678, May 27. Trinity Monday. Sir Joseph Jordan and Andrew Marvill were chosen younger wardens for the ensuing year ».
(71) Voir pourtant The Unfortunate Lover, str. 2-4; — The Character of Holland, passim (les vers 121-2 habillent au goût du temps la métaphore eschyléenne du rire de la ner : « And the torn Navy stagger’d with him home, — While the Sea laught it self into a foam » ; — Bermudas; — The First Anmversary, v. 211-4 et 265-78,; deux comparaisons maritimes dont la seconde se présente comme tirée d’un souvenir personnel : « So have I seen at sea, », et les vers 351-70, description de la puis-
sance navale anglaise; — On the V’ictory obtained by Blake. ; — À Poem on the Death .of O. C., v. 106; — The Last Instructions, v. 523-60, description épique de la flotte hollandaise remontant la Tamise,. etc... — Pour ce qui est des œuvres en prose de
Marvell on peut noter que Parker lui fait ce reproche : & as if you were the skipper to the state, [youl talk to them [Kings] of nothing but Sea-imarks and Buoys and Rocks, and Sans and Charts and Commpasses.. » (Reproof, p. 481). De même Hickeringill, autre adversaire de Marvell, dans Gregory, Father-Greybeard… pp. 140-2 (voir bibliog. n° 50) fait prononcer au député de Hull un discours burlesque plein de métaphores maritimes.
(72) Marvell était fier de pouvoir se dire l’ami d’un des plus braves marins anglais de son temps, le chevalier Jérémie Smith, bourgeois de Hull devenu commandant d’escacrille sous Cromwell. La correspondance du député avec ses électeurs, avec la confrérie de la Trinité et avec ses amis ou parents, nous parle souvent de Smith, et l’un de ses passages les plus pathétiques, le seul pathétique peut-être, est le récit’ de la mort paisible de celui qui avait tant de fois risqué sa vie dans la tempête et les combats : « I was yesternight againe with Sir Jer: and saw him expire at eleven a clock at night dying very peaceably and with perfect understanding memory and speech to the last gaspe. And a litle befor mentioned you with much kindnesse and respect desiring me to recommend to you his last wishes and prayers for your pro-
‘sperity and happinesse. Indeed both you and I have lost in him a very cordiall friena& -an& we may well condole with one another, such breaches being in these times very
difficult to be repaired. And now as to yours of the 26... » (Lettre à la municipalité
A la municipalité de Hull comme à la confrérie de la Trinité Marvell servait en mainte occasion de commissionnaire (73), et il ne manquait pas de souligner les services qu’il rendait ainsi : « Je vous assure que vos affaires m’empêchent de dormir » [break my sleep] écrit-il le 30 mai 1661; et deux jours après : « Messieurs, si je perdais la main droite je griffonnerais de la gauche plutôt que de ne pas vous écrire et de négliger vos affaires »; et le 15 juin suivant, quand il a obtenu de la Chambre un vote favorable aux intérêts de Hull : « En cette affaire (quoique je tienne tout ce que je puis faire pour votre service comme une simple bagatelle, indigne d’être signalée en regard des obligations que je vous ai) je dois me rendre cette justice de vous informer que moi et moi seul ai eu le bonheur de faire le peu qui a été fait jusqu'ici »; et enfin ce cri du cœur le 14 novembre 1667 : « Je perds mon diner pour que ma lettre parte aujourd’hui ». Mais nous ne sommes que trop familiers avec cette attitude du député anxieux de plaire et de se faire valoir (74). Aussi le trait distinctif comme l'intérêt historique de cette correspondance réside-t-il dans le compterendu des séances parlementaires. La presse est alors dans son enfance; de la Restauration à la mort de Marvell la censure sévit; impuissante ou peu s’en faut contre les livres et les brochures, elle empêche complètement l'existence de journaux indépendants et condamne ceux qui existent à la parfaite insignifiance. D'autre part les deux chambres entourent leurs délibérations d’un voile de mystère qui ne se lèvera tout à fait qu’un siècle plus tard; par exemple le 25 juin 1660 la chambre des Communes du Parlement-Convention décide : « Que nulle personne que ce soit n’ose (ou alors gare à elle !) imprimer aucun vote ou débat de cette assemblée sans sa permission et son ordre exprès ». On s'explique ainsi l'importance pour la municipalité de Hull des lettres de Marvell et aussi les recommandations de celui-ci, renouvelées fréquemment, de ne pas leur donner trop de publicité. Les adresses portent tantôt : « le maire et les échevins », tantôt, mais plus rarement : « le maire » seul; dans tous les cas le commun des bourgeois ne doit recevoir que des renseignements verbaux et sommaires (75).
de Hull, du 4 novembre 1675). Marvell, on le voit, était plus avare de pleurs en prose qu’en vers, mais son chagrin viril ne nous en paraît que plus émouvant. — Voir Margoliouth Il, 337 et 354, qui identifie le « Georges » des lettres privées auquel Marvell s'intéresse activement avec le fils aîné de Jérémie Smith.
(73) Pour ce qui est des questions locales traitées dans les lettres à la municipalité disons seulement que, comme les questions nationales d’alors, elles sont surtout (x) ecclésiastiques, par exemple en 1660-1 l'érection de l’église de la Trinité, celle où avait prêché le Révérend Marvell, en paroisse indépendante; — (2) financières (affermage ou perception ou répartition des impôts); — (3) militaires (plaintes de bourgeois contre la garnison, échanges &e prisonniers hullois au cours des guerres contre la Hollande). :
(74) Voir aussi la lettre du 8 mai 1662 à la confrérie de la Trinité : « … I for my part have been put more upon my incustry dexterity and courage herein [the Spurn Lights business] then I have almost in any thing through my whole life »; — et celle du 28 novembre 1672 (même destinataire, même sujet) : « … I think any one almost but my selfe would be tire& out with it ». Celle du 4 août 1675 est un curieux mélange de reproches assez vifs à la municipalité et d’éloges de sa propre incorruptibilité se terminant sur cette remarque que son intérêt lui commande de rendre à ses électeurs tous les services raisonnables.
(75) Lettres du 5 janvier 1666/7 : « These things [quarrels between Lords anc Commons] I Go not esteen: too high to intrust with your discretions but they may
Agir autrement exposerait le député à des sanctions prises par la Chambre elle-même dont il fait partie.
Du moins sa qualité de membre du Parlement lui confère-t-elle une immunité absolue au dehors de la Chambre ? En théorie, oui, mais seulement pendant la durée des sessions; en fait, quelque jalousement que veillent les Communes sur leurs privilèges, la Restauration offre plusieurs exemples de vengeances judiciaires ou extra-judiciaires contre les députés indépendants. Le plus criant est sans conteste le traitement infligé en 1670 au chevalier Jean Coventry, incident dramatique qui forme le sujet principal et presque unique d’une lettre de Marvell à son neveu (76) que nous citons toute entière pour donner du même coup un échantillon de sa correspondance privée, tout en prévenant le lecteur qu’il ne s’attende pas à trouver dans les autres la même unité d'intérêt « Cher Guillaume,
le parlement continue à s'occuper (mais sans y avoir fait grand progrès) des projets d'impôts nouveaux : huit cent mille livres sterling à prélever sur les fonds prêtés à intérêt, sur les revenus des places et emplois et sur la propriété foncière; et l’accise évaluée à quatre cent mille livres sterling par an. La première somme est destinée à la flotte que l’on n’équipera probablement pas; la seconde doit servir à payer un million trois cent mille livres que le Roi a empruntées à intérêt, et
be fit for your privacy if not secrecy » ; — du 27 avril 1675 (en envoyant des articles d'accusation contre de & très grands personnages », dont sans doute Lauderdale) : « … I need not admonish your prudence to be reserved in communicating them » ; — &u 19 octobre 1675 : &… many things very grievous which I mention not being only proper within the walls of the Parliament house »; — du 21
« …although I... do [notl write deliberately any thing which I feare to have divulged yet seeing it is possible that in writing to assured friends a man may give his pen some liberty and the times are somthing criticall beside that I am naturally an& now more by my Age inclined to keep my thoughts private, I desire that what I write down to you may not easily or unnecessarily returne to a third hand at London » ; — du 17 février 1676/7 et du 30 avril 1678, etc.
Quelque prix que la ville de Hull attachât aux lettres de ses députés elle n’en payaïit pas moins un agent à Londres qui avait le titre de « Town's Intelligencer ». Marvell semble avoir été en bons termes avec le titulaire de cet emploi, un certain Stockdale (voir Margoliouth, II, 337 et 338); le s mars 1669/70 il écrit : @ I must beg your parcon this Post being calld of by some unavoydable occasions But I have given Mr Stockdale my notes who I doubt not will informe you particularly of what hath passed this week [in Parliament] » ; et le 9 novembre 1671 la municipalité le consulte sur le choix d’un successeur éventuel de Stockdale, Pourtant il avait poussé l’obligeance dans sa lettre du 12 janvier 1660/1 jusqu'à s'offrir comme « Intelligencer » non rétribué, offre qui ne semble pas avoir été retenue malgré la formule engageante : «it may be a faire opportunity for you to spare henceforward that mony ». Peut-être Marvell ne faisait-il pas assez de place dans ses lettres aux évènements extra-parlementaires. Parfois cependant il donne des nouvelles de la cour et de la ville : le 17 juillet 1677, le parlement ne s'étant réuni la veille que pour s'entendre ajourner de nouveau, il remplace le récit @es débats supprimés par celui des assises qui viennent d’avoir lieu et raconte avec un plaisir triste les plus horribles outrages aux mœurs. L’un des criminels, un Français, croît Marvell, a malheureusement été acquitté du viol dont il était accusé, la loi anglaise exigeant des preuves bien difficiles à fournir.
La correspondance de Marvell avec ses électeurs, en dépit de quelques traits de caractère comme celui que nous venons de citer, ne peut guère être considérée aujourd’hui que comme une mine de renseignements sur les travaux du parlement d'alors; d’ailleurs dès 1808 Cobbett dans l'avertissement placé en tête du vol. IV de sa Parliamentary History, encore classique aujourd’hui, indique Marvell comme lune de ses sources principales
(76) La lettre ne porte pas de date mais a été écrite peu avant le 4 février 1670/7x.
elle sera accordée pour quatre, cinq ou six ans selon l’humeur dont sera la Chambre. Mais il s’est produit un accident qui a pensé tout gâter : le chevalier Jean Coventry ayant proposé une taxe sur les théâtres, le chevalier Jean Berkenhead pour la leur éviter dit qu'ils avaient rendu de grands services au Roi. Sur quoi Coventry demanda que son contradicteur expliquât s’il entendait parler de services rendus par les acteurs ou par les actrices (77). Là-dessus la Chambre s’ajourna du mardi avant au jeudi après Noël [20-29 décembre 1670], et la nuit même qui suivit l’ajournement vingt-cinq cavaliers de l’escadron du duc de Monmouth [l'aîné des bâtards royaux] et quelques fantassins se tinrent, croit-on, en embuscade de dix heures du soir à deux heures du matin, près de la rue Suffolk, et comme Coventry rentrait de la taverne du Coq, où il avait soupé, à son domicile, ils le jetèrent par terre, et avec un couteau lui enlévèrent presque tout le bout du nez; mais comme il venait du monde ils n’osèrent achever et décampèrent. C'était le chevalier Thomas Sands, lieutenant dans l’escadron de Monmouth, qui commandait le détachement, et Obrian, fils du comte d’Inchequin, était l’un des principaux criminels. Là-dessus la Cour crut quelque temps pouvoir mener l'affaire la main haute, incriminer Coventry pour ses paroles et justifier l'attentat. Maïs parfois sa décision chancelait. Pourtant le Roi commanda aux chevaliers Thomas Clarges et Guillaume Pultney de relàcher Wroth et Lake, deux des coupables, qui avaient été arrêtés. Mais la veille de la rentrée de la Chambre ils furent de nouveau livrés à la justice. Le lendemain la Chambre était plutôt maussade; aussi la Cour ne s’opposa-t-elle pas à une prolongation de l’ajournement pour permettre à la Chambre de se remplir [aux retardataires d’arriver]. Après l’ajournement la Chambre prit en mains l'affaire Coventry et vota qu’elle ne s’occuperait de rien autre avant d’avoir adopté un projet de loi (ce qu’elle fit) requérant Sands, Obrian, Parry et Reeves de se constituer prisonniers avant le 16 février, faute de quoi ils seraient condamnés sans pouvoir être jamais graciés que par une autre loi où leur nom serait inscrit : précaution inspirée par la crainte de les voir profiter d’une amnistie générale. De plus toute mutilation de ce genre faite à quiconque serait à l’avenir un crime capital pour lequel le bénéfice de clergie ne pourrait être invoqué; quant à celui qui donnerait à un parlementaire un coup ou le blesserait de façon quelconque pendant la session ou le voyage à l'aller et au retour, il serait puni d’un an de prison, de triples dommages et intérêts et de la privation de ses droits civils et politiques. En quelques jours ce projet fut voté et transmis aux Pairs; alors les. Communes ont passé à la discussion des articles du projet relatif aux huit cent mille livres, mais n’en ont pas encore examiné la moitié. Mais les Pairs viennent d’amender notre projet de loi; au lieu du 16 février, ils mettent : vingt-cinq jours après l’assentiment royal; et ils ont enregistré cette décision dans leur Journal; ils sont en désaccord avec nous sur d’autres points, mais ce qui est le plus important adhèrent à celuilà : par ce mot adhérer il faut entendre qu’ils s’interdisent de revenir sur leur vote, ce qui exclut la possibilité d’une conférence entre les deux
(77) « whether he meant the Men or Women Players ». — On sait que Nell Gwyn, entre autres, était dès lors la maîtresse du Roi.
Chambres. Si bien que le parlement semble en danger de se diviser iriémédiablement cette semaine, contre toute sagesse et au risque de perdre toute force. Car si l’on considère que le messager envoyé à Clarges et à Pultney [par le Roi pour faire relâcher les deux vrisonniers] fut Sands en personne, qu'Obrian était ‘aché. dans le logis du duc de Monmouth, que Wroth et Lake furent mis en liberté sous caution lors de la session judiciaire par ordre du procureur-général, ct que toutes les personnes et tous les faits sont parfaitement connus, cette loi n’entrera pas en vigueur sans produire de grandes conséquences. Le père de Georges [le chevalier Jérémie Smith] vous rend de grands services à Tanger. Le prince Edgar [fils du duc d’Vork] est mourant. La Cour est au plus haut point de la gêne et du luxe et le peuple plein de mécontentement. Partagez-vous mon souvenir ».
Or le chevalier Jean Coventry était le neveu de deux personnages influents dont l’un avait été commissaire de la marine et du trésor (c’est le Coventry dont Pepys fut le collaborateur) et l’autre allait devenir secrétaire d'état l’année suivante. On voit ce que pouvait craindre un député moins bien apparenté. Pendant les polémiques que Marvell soutient à partir de 1672 ses adversaires s’étonnent que le bourreau ne lui ait pas encore coupé les oreilles le plus légalement du monde (78). Il répond à l’un d’eux avec une spirituelle insouciance : « Mes oreilles sont encore en bon état et n’appréhendent pas d’autre danger que de faire partie de votre auditoire » (70). Mais dans un fragment de lettre privée il prend plus au sérieux l’hypothèse d’un guet-apens : « Magis occidere metuo quam occidi; non quod vitam tanti æstimem, sed ne imparatus moriar », ce que nous interprétons ainsi : « Je crains plus de tuer que d’être tué (souvenons-nous qu’il avait pris des leçons d’escrime en Espagne, où se trouvaient alors les maîtres d’armes les plus fameux, et que tout député portait l'épée même pendant les séances de la Chambre); et si je crains quelque peu d’être tué, ce n’est pas que je fasse grand cas de la vie, mais c’est que je ne voudrais pas mourir sans préparation » (80). Il y a dans ces paroles un mélange de bravoure et de piété qui fait honneur au député de Hull et qui excuse en grande partie ses violences, ses grossièretés et ses injustices de satirique et de pamphlétaire. Homme de parti, il le fut sans doute, mais le parti qu'il choisit n'était ni avantageux ni même sans danger, et sa réputation de patriote
n'est point usurpée.
(78) Parker, Reproof, p. 23 : & If. you. go uncropt to your grave, it will be a scandal to the Justice of the Nation », et passim. — L'insinuation reparaît en 1674 dans une satire en vers intitulée On the pensionary house of Commons qui se trouve au Musée britannique, Add. MS. 34.362, f. 58; y sont attaqués entre autres € Howard Birch Lee: Coventry and Meers — Powel and Marvel (who yet weares his Ears), — Cav'ndish the ffop. ». Cette satire fut imprimée en 1697 (State poems continucd, p. 19) sous le titre À Charge to the Grand Inquest of England mais le nom de Marvell y est remplacé par l'initiale S —; elle donne une peinture amusante des abus &e l’immunité parlementaire.
(79) The Rehearsal Transprosed, znd part (Grosart, IIf, 320) : « … my ears are yet in good plight, and apprehend no other danger. but to be of your auditory ».
(8o) Cooke, I, 13, donne ce fragment sans le traduire. Marvell aurait-il écrit « occidere » avec un i bref ? Ou Cooke aurait-il fait une suppression maladroite ? __ Cf. le titre complet de la seconce partie de la Répétition transprosée (bibliog. n° 51} pour une autre allusion à des menaces de mort lancées contre Marvel.
Après la dissolution du Parlement-Convention (29 décembre 1660) Marvell reste à Londres, d’où il continue à tenir ses électeurs au courant des nouvelles de la cour et de la capitale, et à s'occuper de leurs intérêts auprès du gouvernement. Cependant son collègue et ami Ramsden retourne à Hull (81) préparer les élections à la nouvelle législature qui ont lieu dans cette ville le 1% avril 1661. Le résultat prouve que les absents n’ont pas toujours tort : Ramsden arrive en queue des quatre candidats tandis que Marvell est élu. À vrai dire s’il obtient plus de voix que l’année précédente il vient pourtant après un certain colonel Gilby qui semble avoir conquis son grade dans les armées du Roi pendant la guerre civile (82). D'une déclaration très enveloppée faite par Marvell quelques jours auparavant, on peut inférer qu’il avait pressenti la défaite de Ramsden, et préféré ne pas se solidariser avec celui-ci ni combattre la candidature de Giïlby sans ressentir d’ailleurs une chaude sympathie pour le colonel (83). En fait, quelle qu’ait été alors la conduite de Marvell, il ne tarde pas à se brouiller avec son nouveau collègue. Pendant quelques semaines tous deux signent de concert les lettres destinées à renseigner la municipalité de Hull sur les travaux parlementaires. Mais dès le 1% juin Marvell écrit seul pour annoncer que « les liens de la civilité entre le colonel Gïlby et lui-même sont rompus si complètement qu’il ne voit pas la possibilité de les renouer jamais ». Il ajoute : « Notre désaccord, autant que je le comprenne, provient de quelques rancœurs et de matières mal digérées restant sur l'estomac depuis notre élection » (84). La brouille des deux députés de Hull ne dura pas plus de huit mois (85), et sans doute fut-elle surtout une querelle de clocher. Toutefois il est permis d’y voir aussi un symptôme de la situation difficile faite à l’ancien secrétaire de Cromwell dans la nouvelle Chambre élue lorsque la ferveur royaliste était la plus ardente. On sait que cette législature, qui devait durer plus de dix-sept ans et survivre à Marvell, a mérité le surnom de Parlement-Cavalier, et qu’à ses débuts du moins, elle n’était pas sans ressemblance avec notre Chambre Introuvable de 1815.
Un autre incident apporte une preuve plus décisive de cette hostilité avec laquelle la majorité des Communes regardait l’ancien secrétaire de Cromwell. Le 18 mars 1661/2 l’Orateur reçut de l'assemblée mandat
(81) Lettres de Marvell à la municipalité. du 3 janvier 1660/1 au 6 avril 1661.
(82) Bench-book VI, 345; Grosart, II, p. xxxv. Les chiffres furent : Gilby, 294 voix; Marvell, 240; Ramsden, 122; Barnard, 195.
(83) Lettre du 26 mars 1661 : «I did not at all see what inconsistence there could be betwixt Colonell Gilbyes intrest and mine but. I could very well believe what he had said to you relating to me And... the same he might be assured of on my part in case the lot fell upon us two to be elected ».
(84) « … some crudities and undigested matter remaining upon the stomack ever since our Election ».
(85) La correspondance &e Marvell s’interrompt le 27 juin 1661; elle reprend le 25 février 1661/2 par une lettre à la confrérie de la Trinité que Gilby signe avec lui. — Le parlement a été en vacances du 30 juillet au 20 novembre 1661.
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d'examiner un différend entre Marvell et un jeune député, destiné à devenir ministre, à recevoir le titre de baron, et à jouer pendant quelque temps en fait le rôle de premier ministre : Thomas Clifford. L'altercation paraît s'être produite dans le Palais du Parlement et être allée jusqu'aux coups; un seul témoin avait assisté à son début, un député de la ville d’York, probablement royaliste exalté; il affirma sans doute que Marvell avait eu les premiers torts, car l’Orateur n’hésita pas à conclure dans ce sens, et à inviter l’offenseur prétendu à faire les premières excuses. Celui-ci s’y refusa tandis que Clifford, malgré sa bravoure et son naturel hautain, acceptait de faire des excuses après son adversaire. La question revint donc devant la Chambre (21 mars 1661/2) qui confirma la décision de l'Orateur et contraignit Marvell à s’avouer coupable et à implorer son pardon. Clifford et lui promirent de reprendre les relations telles qu’elles étaient avant cette querelle, clause que notre poète interpréta assez librement car il s’acharna dans ses satires contre son antagoniste. Son ressentiment n’épargna pas la dignité sacro-sainte de l’Orateur dont il fit un portrait en vers aussi méchant qu’amusant (86).
Cette mésaventure contribua-t-elle à la décision que Marvell prit peu après de voyager à l'étranger ? Toujours est-il que le 8 mai 1662 üil écrit à la Société de la Trinité pour s’excuser de laisser inachevée la mission que celle-ci lui a confiée. Il s’y voit obligé, dit-il, pour servir les intérêts de « certaines personnes trop puissantes pour qu'il puisse leur opposer un refus, et qui ont une grande influence sur ses desseins et sa fortune ». Il promet aux Confrères de Hull que leurs affaires n’en souffriront pas, au contraire : « Tout d’abord je vous acquiers aïnsi l’aide sans réserve de Monsieur le comte de Carlisle, (qui est membre du Conseil Privé). Et puis mon voyage n’est qu'à destination de la Hollande, d’où je correspondrai chaque semaine comme si j'étais à Londres avec tout le reste de mes amis ». À vrai dire la session parlementaire devait se terminer onze jours plus tard, ce qui rendait ce départ excusable. Mais quand le Parlement fut de nouveau sur le point de se réunir, Marvell écrivit, de Vianen en Hollande le 9/19 janvier 1662/3, à la même Société, en n’exprimant qu’un désir très modéré de reprendre sa place aux Communes. Le 18 février la session s’ouvrit, sans lui, et c’est seulement le 2 avril 1663 que nous le retrouvons à Westminster. Encore n'est-il pas revenu spontanément comme nous le verrons tout à l’heure.
L'objet du séjour de Marvell outre-mer est demeuré jusqu’à ce jour inconnu. Il parlait des affaires qui le retenaient loin de Londres, par opposition à celles de ses électeurs, commèé de « ses propres affaires privées » (87). Mais s’agissait-il de négoce, comme semblent le croire certains de ses biographes ? (88). C'est bien peu vraisemblable. Le
(86) Journals of the House of Commons, sub diebus. — Nous avons signalé et étudié cet incident et ses suites dans notre article précité, pp. 423-6. — On trouvera au chapitre VI, infra, le portrait de l’Orateur, nommé Turner ou Turnor. à
(87) Lettres du 9/19 janvier « … mine own private affairs… »; — du 12 mars (à Ja municipalité) : « … to slight any private concernments of mine in respect to the publick and your service. »; — @u 2 avril (à la même) : &.… mine own private concernments…… ».
(88) Grosart, II, 86 : « It would appear that in Holland Marvell was somehow or
nom de Carlisle tournerait nos suppositions dans le sens d’une activité politique, probablement diplomatique (89); un document récemment découvert (90) montre qu’en arrivant à La Haye Marvell descendit chez Georges Downing, son correspondant de 1658/9, toujours résident anglais auprès des Etats-généraux, ce qui confirmerait l'hypothèse d’une mission. Mais Downing était aussi le beau-frère de Carlisle et cette parenté peut suffire à expliquer le gite trouvé par Marvell à la résidence. Nous inclinons toutefois à croire qu'il allait en Hollande surtout pour y recueillir des renseignements. Le mot d’espionnage a quelque chose de brutal et de déplaisant. Disons que Marvell n'aurait pas été fâché de pouvoir communiquer à son puissant patron quelques-uns des secrets de la grandeur commerciale et maritime des Provinces-Unies. Sept ans plus tard Samuel Pepys fera ainsi un voyage en France et en Hollande pour se renseigner sur la marine de ces deux rivales de l'Angleterre. Sans posséder les connaissances techniques (au reste tardivement acquises) de Pepys, Marvell était fort capable d’observer pour le compte de son propre pays un pays étranger.
A première vue il peut sembler étrange qu’un député suspect à ses collègues de puritanisme fût employé même indirectement par le Roi fraîchement restauré. Mais le fait est que Charles II se montrait alors beaucoup plus libéral que les Communes. Une des questions les plus importantes qui occupèrent la première session du Parlement-Cavalier, fut la confirmation de l’amnistie votée l’année précédente par le Parlement-Convention et qui avait reçu l’assentiment royal. Beaucoup de royalistes, jouant sur le titre de la loi (91), disaient que le pardon était pour les républicains et l'oubli pour eux-mêmes. Le 15 juin 1661 la Chambre eut à se prononcer sur un amendement qui aurait ouvert une brêche irréparable dans l’amnistie. Pour une fois Marvell écrivant à ses électeurs sort de sa réserve : « Nous füûmes, dit-il, 232 contre 133 » à repousser l'amendement; mais il reste inquiet, et le surlendemain il avoue : « J'espère que Sa Majesté nous aidera comme Elle l’a fait jusqu'ici, à sortir de ces embarras créés par notre propre esprit; sinon nous pouvons nous empêtrer dans les ronces >» (02). Ceci rend beaucoup moins surprenantes les relations de Marvell avec un conseiller privé. Tout étonnement cesse d’ailleurs quand nous reconnaissons dans le comte de Carlisle, grand seigneur bien en cour, le Charles Howard qui avait fidèlement servi Olivier Cromwell, qui s'était signalé par son courage à Worcester, qui y avait été blessé en combattant contre son Roi légitime. Howard n’avait abandonné Richard Cromwell qu'après que celui-ci se
other engaged in businesse ». Et Birrell, p. 227, appelle Marvell « a man of business », laissant d’ailleurs cette expression dans un certain vague.
(89) Cette supposition se fonde sur le rôle ultérieur de Marvell auprès de Carlisle : voir 1nfra.
(90) Voir Margoliouth, II, 344: le document est une lettre adressée à Eë&mond Popple le 24 mai 1662 par un homme de loi londonien et conservée dans les archives de la confrérie de la Trinité à Hull.
(or) An Act of Indemnity and Oblivion.
(02) Lettre du 17 juin 1661 : « I hope his Majesty will as he has done hitherto
helpe us out of these straits of our own mins; otherwise we may stick in the:
Briars ».
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