‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 34 sur 88 · PAT · texte numérisé non relu

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fut abandonné lui-même (03). Il est très vraisemblable que Marvell et le futur comte de Carlisle s'étaient connus au temps du protectorat et que le Roï, s’il avait entendu dès 1662 le nom du premier, ne lui gardait pas plus rancune qu’au second. On sait que parmi les vices trop nombreux qui souillaient le Joyeux Monarque, l'esprit de vengeance ne figurait pas, et qu'il poussait l’indulgence jusqu’à l'abandon même de sa dignité.

D’autres veillaient, plus royalistes que le Roi. Le Très Honorable Jean, baron Bellasis (04), qui avait vaillamment lutté contre les rebelles pendant toute la guerre civile, avait été fait à la Restauration gouverneur de Hull. C'était un catholique. Dans les relations entre Marvell et lui, il montrait de la courtoisie et le député tout le respect convenable, mais sous ces apparences se dissimulait une profonde hostilité. Bellasis crut pouvoir profiter de l'occasion pour se débarrasser de cet adversaire possible. Le 27 février 1662/3 la municipalité de Hull reçut du gouverneur une lettre où « Sa Seigneurie remarquait l'absence de l’un des députés de la ville au Parlement, M. André Marvell » et conseillait au maire et aux échevins de provoquer une nouvelle élection pour le remplacer. Ceux-ci répondirent à Bellasis avec toute la déférence possible, promettant de suivre son avis si leur mandataire, déjà invité par eux à reprendre sa place à Westminster, n’obtempérait pas à cette injonction (95). Marvell n’était nullement disposé à se laisser faire. Dès le 12 mars il écrivait de Vianen aux maire et échevins qu'il allait revenir, et le 2 avril il datait de Westminster ce billet légèrement ironique : « Nouvellement arrivé dans la capitale et très occupé, je ne puis cependant omettre de vous aviser que je me suis rendu aujourd’hui à la Chambre, et que j'y ai trouvé ma place libre, quoiqu'il semble, à ce que j'entends dire, que certaines personnes auraient volontiers eu l’obligeance de la remplir pour moi ».

En même temps Marvell assurait ses électeurs qu’il serait toujours à leur service, comme il venait de le prouver en sacrifiant ses propres intérêts pour se rendre à leur appel. Malgré ces protestations il ne tarda pas à leur fausser compagnie de nouveau. Dès le 19 mai il annonce parmi les nouvelles publiques la nomination du comte de Carlisle comme ambassadeur extraordinaire en Moscovie « pour y établir le commerce anglais ». Le 6 juin Marvell avoue en termes obscurs « qu'il est moins assidu à la Chambre qu'auparavant, par suite de certaines affaires privées mais se rapportant aux publiques ». Enfin, le 20 du même mois, il fait part à la municipalité de Hull « de la probabilité qu’il y a pour lui d’aller prochainement sur mer > comme secrétaire du comte de Carlisle.

(93) Quant à Downing il avait négocié son ralliement alors qu’il représentait encore la république d'Angleterre à La Haye et que Charles IT attendait à Bréda la fin de son exil.

(94) Ou Bellasyse : c'était l’oncle de Thomas Bellasis, second vicomte Fauconberg, dont Marvell avait célébré en 1657 les noces avec Marie Cromwell, mais il n'avait pas la souplesse politique de son neveu. Après la loi de l’Epreuve (voir infra) il abandonnéra son poste &e gouverneur pour ne pas renier sa religion. Marvell l’en louera dans An Account. (Grosart, IV, 262).

(o5) Hull Bench book VI, 503 : & At which tyme Sir Robert Hildyard did communicate from the right honourable John Lord Bellasise that his Lordship did take motice of the absence of one of our burgesses of Parliament Mr. Andrew Marvell and thereupon a letter was writt to his Lordship the copie whereof is as followeth viz..… ».

Celui-ci « a employé son pouvoir qui est nécessairement très grand » sur le député pour le décider à partir. Toutefois, instruit par l'expérience, Marvell ajoute : « Je ne bougerai pas sans un congé spécial de Ja Chambre, afin que vous soyez affranchis de toute possibilité d’être importunés ou tentés de faire un autre choix, en mon absence » (96). Malgré la déférence avec laquelle il demande dans la suite de la lettre l’assentiment de ses électeurs à son voyage, on sent un homme résolu aussi bien à garder son mandat qu’à se rendre en Russie, sûr d’ailleurs de vaincre toutes les résistances grâce au crédit de son patron. Hull donna de bonne grâce l’approbation que son représentant lui demandait pour la forme; l'importance de la négociation confiée à Carlisle apparaissait clairement à ce port de mer septentrional où aboutissait déjà une bonne part du commerce de la Mer Blanche. Le 20 juillet Marvell faisait ses adieux par lettre à la municipalité et à la Société de la Trinité, leur rappelant qu’il s’'embarquait « sur l’ordre et conformément au bon plaisir de sa Majesté » (97) et les assurant de nouveau que si ce voyage avait dû leur causer quelque détriment, il ne l’aurait pas entrepris, « 5i avantageux qu'il fût pour lui-même, et non sans utilité pour le public ». Dans sa joie de partir il n’hésitait pas à déclarer que son voyage était une grâce divine et la récompense de son prompt retour de Hollande quatre mois auparavant (08).

Malheureusement pour nous notre poète n’a pas raconté, en vers ni en prose, son voyage en Moscovie. Sous le règne du tzar Alexis, père de Pierre le Grand, ce pays mystérieux commençait à se rapprocher de l'Europe, et la curiosité des occidentaux s’éveillait pour lui. Avant 1650 Milton avait écrit une Histoire de la Moscovie, compilation abrégée des récits de divers voyageurs anglais. Sans doute Marvell connaissait-il cette œuvre de son grand ami, bien qu’elle ne dût être publiée qu’en 1682; les récits qu’il fit à son retour purent distraire l’aveugle et servir de stimulant à l'imagination qui évoquait alors le jardin de l’Eden (99). Mais nous devons nous contenter d’une Relation de l'ambassade composée par un des domestiques de Carlisle, Guy Miège (100); du reste

(96) « And you may be sure that I will not stirre without speciall leave of the House that so you may be free from any possibility of being importuned or tempted to make any other choice in my absence ».

(97) & with the order and good liking of his Majesty » (lettre au maire).

(98) & … my return hath onely served as a more particular providence and blessing of God upon me in my so faithfull and upright intentions ;… » (lettre à la confrérie). Si dans la composition de tout bon puritain il entre un soupçon de « sanctimoniousness », on voit que chez Marvell cet ingrédient n'avait pas été oublié.

(99) Voir la brochure de H. Mustchmann, Siudies concerning the origin of « Paradise Lost », Dorpat 1924, où une idée intéressante est étouffée sous l'abondance des rapprochements de détail dont beaucoup sont sans valeur probante. La thèse de Mutschmann est que Milton a emprunté en grande partie la description du Paradis terrestre dans son poème à celle qu’il avait faite en prose de la Russie. Par exemple le vers 420 du livre IV nous parle de « cool zephyr »; or le mot cold se rencontre dans l'Histoire de la Moscovie (le contraire eût été surprenant).

(too) À Relation of Three Embassies From his Sacred Majestie Charles II, to the Great Duke of Muscovie, The King of Sweden, and The King of Denmark. Performed

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ce jeune Vaudois, frais émoulu de l’Académie de Lausanne, s’il écrit le français et l'anglais avec la même facilité dépourvue d'élégance, se montre observateur intelligent dans la partie de son livre que n’occupe pas le compte-rendu in extenso de négociations vaines et de futiles chicanes diplomatiques. Le tsar avait pris prétexte de l'exécution de Charles I pour retirer aux négociants anglais d’Archangelsk les privilèges et immunités que leur avait accordés un de ses ancêtres en récompense de la redécouverte par Chancellor de la route du Cap Nord. À la Restauration par contre il avait envoyé un ambassadeur féliciter Charles IT. Aussi l'objet de Carlisle était-il double : remercier le tzar de ses félicitations et le prier de rétablir le commerce anglais dans sa faveur première, la Rébellion, cause officielle de sa disgrâce, ayant pris fin. Disons tout de suite que sur ce dernier point l'ambassade essuya un complet échec. La mauvaise volonté des conseillers d’Alexis, les intrigues des Hollandais, rivaux des Anglais sur ce terrain comme sur tant d’autres, l'attitude hautaine et cassante de Carlisle, contribuèrent dans des proportions qu'il est difficile de préciser, à ce résultat négatif (rot).

La « famille >» de l’ambassadeur comptait environ quatre-vingt personnes dont « un chapelain pour sa dévotion, et pour sa récréation un fort beau concert de musique » (102); elle s’embarqua sur deux vaisseaux; Marvell se trouvait avec Carlisle sur le plus rapide qui jeta l’ancre à la barre d'Archangelsk le 19 août après une heureuse traversée de trente jours seulement. Aussitôt « Son Excellence envoya M. Marvel son secrétaire au voyvod ou gouverneur de la ville, pour le complimenter de sa part, et lui donner avis de son arrivée, afin qu’il lui plût de mettre ordre pour sa réception. M. Marvel étant arrivé en la ville, le gouverneur donna ordre qu’il fût conduit au château par six gentilshommes, avec un régiment de six cents soldats rangés en haïe depuis son logis. Après qu'il eut délivré son compliment, il fut reconduit avec le même respect, et le lendemain le gouverneur envoya avec lui seize ba-

by ike Right Honble the Farle of Carlisle in the Years 1663 and 1664. Written by an Attendant on the Embassies, and published with his Los Approbation. London, 1669. — Publié ensuite en français à Amsterdam et à Rouen (1669, 1670, 1672) sous le titre : La Relation de trois ambassades de Monseigneur le comte de Carlisle. — Nous renvoyons aux pages de l'édition Galitzin, publiée en 1857 dans la collection Elzévir, où l’on trouvera une bibliographie très détaillée des éditions antérieures. — D’après Miège lui-même le texte français est le véritable original et l’emporte en correction et en exactitude sur le texte anglais; mais les détails relatifs au personnel de l'ambassade et en particulier à Marvell y tiennent moins Ge place, comme on pouvait s'y attendre; aussi recourrons-nous parfois au texte anglais, déjà utilisé par Grosart, vol. II.

(zor) Nous aurions voulu pouvoir contrôler les affirmations et appréciations de Miège au moyen de documents russes. Malheureusement les plus intéressants ne semblent pas avoir été publiés. Nous n'avons pu consulter que les Hiérarchies du Palais [Dvortsovye Razriady] imprimées au XIX° siècle et dont un exemplaire se trouve à l'Ecole des langues orientales; cette compilation se borne au récit minutieux des cérémonies, laissant la marche ces négociations à l'Ordre d’ambassade [Poçolski prikaz] que nous n'avons pu consulter. — K. Waliszewski, Les origines de la Russie moderne; des premiers Romanov, Paris, 1909, pp. 221-5, donne de l'ambassade un récit qui semble assez impartial, et juge Carlisle en ces termes : & Cet homme courageux manquait «essentiellement de souplesse Il répondit à quelques procédés discourtois par d’autres encore moins aimables, et partit en faisant claquer les portes ». Waliszewski reconnaît d’ailleurs que Bogéan Khitrovo, principal négociateur russe, était à la solde des Hollandais.

(102) Relation, pp. 6-7.

teaux avec deux ou trois compagnies pour l'entrée de l’ambassadeur, laquelle se fit. le 23 d’Août ». Malgré le faste de cette réception, ut différend sur un point de préséance ne tarda pas à se produire, qui devait être suivi de beaucoup d’autres : le colonel envoyé par le gouverneur à la rencontre de Son Excellence « eut bien la présomption de: prendre la main sur elle ». Carlisle affirma hautement son droit, et 1! eut gain de cause (103). Le 12 septembre l'ambassade partit pour Vologda où elle devait arriver cinq semaines plus tard, par les rivières.

Duina et Sucagna. Carlisle avait un bateau pour lui-même, la comtesse

sa femme et le vicomte son fils qui l’accompagnaient; la suite était ré-

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