‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 35 sur 88 · partie sur six barques. Häâlés par trois cents bateliers les Anglais · texte numérisé non relu

partie sur six barques. Häâlés par trois cents bateliers les Anglais

n'avaient d'autre souci que de se défendre contre le froid déjà vif :

« Alors on vit, dit Miège, la plupart de nous quitter leurs habits à.

l’angloise et porter des robes fourrées avec des bonnets à la polonoise, ce qui nous sembla d’abord fort étrange, et particulièrement à ceux qui portoient les longues robes de peaux de moutons, dont les manches, semblables à celles des vieilles sempiternelles Parques, venoient jusques aux talons >» (104). À Vologda l’ambassade perdit trois mois par les lenteurs des fonctionnaires du czar, et charma son attente par les bains russes, la chasse au lièvre blanc et le patinage; le concert de musique, composé de cinq violons et d’un luth et « gouverné par un musicien très habile qui de temps en temps composoit de nouveaux airs » (105), fut

aussi d’un grand secours, et l’auteur de la Belle chanteuse et de l'Empire

de la musique, l'ami de Benjamin Rogers, s’il ne comptait pas parmi les exécutants, devait du moins se montrer auditeur assidu. Prit-il part à l’organisation d’une « fort plaisante farce de mascarades » par laquelle: on célébra le grand anniversaire protestant du 5 novembre ? (106). C’est fort probable, mais dans le récit de Miège il ne reparaît qu'après les

dévotions de Noël, et dans son rôle officiel; Carlisle l’a chargé de fairedes représentations au pristaf Nestrof sur la mauvaise qualité des traineaux préparés pour la dernière partie du voyage : « Le secrétaire dit

librement à Nestrof qu’il était fort indécent de voir accommoder des

personnes de qualité plus mal pour s’être confiées aux soins du ezar, ce-

grand monarque, que si elles avaient voyagé à leurs frais >. Réponse or-

gueilleuse du pristaf qui s'étonne que l'ambassadeur reconnaisse si mal

Phonneur d’avoir un guide de sa qualité « À quoi le secrétaire répondit que Monsieur l'Ambassadeur reconnaissait la qualité du Pristaf, mais qu'il ne la croyait du tout assez grande pour que lui [le pristaf et son collègue se placassent au-dessus de lui-même [l’ambassadeur]

comme ils avaient fait à leur première visite » (107). Malgré cette ré--

(103) Ibid, pp. 15-17. — Miège était sur le navire le moins rapide, et il raconte-

l'arrivée de Carlisle à Archangelsk par oui-dire. (104) Ibid., p. 33.

(xos) Zbid., p. 41.

(106) Jbid., D. 43.

(x07) Cet incident est relaté très sommairement dans le texte français, pp. 48 et 40.

Nous le donnons ici d’après le texte anglais (cité par Grosart, II, 102-3. Edition:

originale : pp. 105-6), — qui seul met en scène Marvell. Quand celui-ci reprache à Nestrof et à son collègue « to preferr themselves above him » [l'ambassaceur], it

fait allusion à ces paroles de Nestrof : « Le. czar…. a commandé que nous et votre:

Excellence allions de compagnie à Moscou » (p. 48 de l'édition Galitzin).

plique vigoureuse le pristaf resta inflexible et Carlisle dut louer des traineaux avec lesquels il mit trois semaines pour arriver en vue de Moscou. Chaque Anglais avait son traîneau sur lequel il était couché de tout son long. « La posture où nous étions, notre solitude et le mouvement aisé de nos traineaux nous invitoient tellement à dormir que nous ne fimes autre chose la plupart de notre voyage. Au reste nous ne manquions pas de temps en temps de boire de l’eau-de-vie, pour nous conserver la chaleur interne; c’est pourquoi chacun de nous avoit toujours sa bouteille d’eau-de-vie auprès de soi. Avec nos fourrures et notre eaude-vie, nous nous trouvions quelquefois aussi chauds que si nous eussions été près d’un feu » (108), confesse Miège, ce qui ne l’empêche pas de s’indigner de l’ivrognerie qu’il constate chez les indigènes (109).

L’entrée solennelle à Moscou était fixée au 5 février 1663/4, mais ce jour là l'ambassade attendit jusqu’au crépuscule l'avis de se mettre en marche, puis elle fut arrêtée en dehors des murs et condamnée à passer la nuit « dans la fumée et la puanteur des wisbys » (110) {isbas] d’un misérable village. Sur le champ Marvell rédigea pour son maître une épitre latine adressée au czar et pleine de véhémentes protestations dont voici un échantillon : « Postquam, quod ignes fatui solent, per camporum et noctis errores me circumduxissent, pronuntiatur in ignobili hoc pago, ubi cum omnibus incommodis et (honor sit auribus) cum vilissimis insectis conflictor, pernoctandum ». Jamais Sa Majesté britannique n'aurait toléré pareille négligence de la part de ses propres serviteurs mais < reorum sanguine. tam barbarum et inhumanum facinus expurgasset » (111). Voit-on Charles IT faisant décapiter ou pendre son introducteur des ambassadeurs parce que l’envoyé extraordinaire de tel souverain étranger aurait trouvé des poux dans un logis de passage ? Marvell cherchait à se mettre au ton de l'Orient et il y réussissait.

A Moscou où elle entra le lendemain, l’ambassade eut pour logis un grand bâtiment en pierre situé sur la Pokrowka et appartenant à Davidosk de Nicolaef (112). « Au reste, dit Miège après avoir loué cet hôtel pour la sécurité qu’il offrait contre l’incendie au milieu d’une ville de bois, au reste les chambres étoient assez mal garnies, car il n’y avoit pour toute tapisserie que de la sarge et du drap rouge, avec des bancs au lieu de chaises, sans aucun lit ». Le Russe chargé de préparer le logement avait décidé que « sept ou huit des principaux gentilshommes “de son Excellence » coucheraient dans une seule grande salle « comme dans un hôpital », et sur la plainte qu’on lui en fit « il se mit à bouf- #onner. et dit hardiment qu’il était bon qu’ils couchassent tous en-

{108) Jbid., pp. so-1. : A Sr (109) Marvell ne doit pas avoir été surpris outre mesure par ce trait fâcheux du

æaractère moscovite, si son ami Ingelo lui avait raconté l'incident suivant survenu à la cour de Suède pendant le séjour de Whitelocke : « L’ambassadeur russe à envoyé dire que, n'ayant été avisé de l'audience que vers dix heures du matin, il avait dès <e moment de la journée bu tant d'eau-de-vie qu'il était Géjà ivre, et hors d'état “être reçu par la reine; aussi désirait-il que son audience fût remise à un autre jour, et qu’on l'en avertit plus longtemps à l'avance ». À journal of the Swedish embassy…., “st supra, vol. I, p. 403 (8 février 1653/4).

(110) Relation, p. 55.

(x11) Relation, p. 57.

(x12) Hiérarchies du Palais, col. 556.

semble, de peur qu’autrement les rats ne les emportassent » (113). Impartialement Miège reconnaît que la table de l’ambassade fut extrêmement bien pourvue, et qu’il « ne manqua pas de divertissemens » à Moscou ; il eut « le plaisir de voir la ville et principalement la cour où... il y a la plus grande splendeur et magnificence qui se puisse voir auprès d'aucun prince chrétien ». D'ailleurs les Anglais trouvaient en eux-mêmes des ressources pour lutter contre la nostalgie : « Il se fit un jour dans la maison une comédie (114) qui nous divertit fort bien pendant quelques heures. Sur la fin de l’hiver il se fit entre douze de nos domestiques un défi au jeu du ballon, à la façon d'Angleterre. publiquement… en la présence de Monsieur l’Ambassadeur » (115).

La conduite du gouvernement russe oscillait de la courtoisie barbare à l’insolence sournoise, s’il faut en croire Miège. Celui-ci trouve à critiquer même dans le banquet offert par le tzar à Carlisle et à toute sa suite dès le 19 février; pourtant il décrit avec complaisance « ce festin qui ne dura pas moins de neuf heures entières, pendant lesquelles on servit apparemment cinq cents plats pour le moins » (116). Les Hiérarchies du Palais moscovite sont encore plus prodigues de détails; elles donnent le menu complet et aussi la liste des dépenses (on brüla plus de trente livres de cire en cierges et l’on consomma une vingtaine de pintes de vinaigre de Novgorod); elles nous apprennent que le couvert fut mis, une fois les convives en place, par des boyards éminents (c’est le prince Bariatinski qui apporta aux Anglais fourchettes et couteaux). La liste de ceux qui servirent d’échansons à l’ambassade occupe toute une colonne serrée des Hiérarchies. Quant au tzar, il avait revêtu sa fourrure blanche : poil blanc à l’intérieur, argent au dehors, pour faire honneur aux étrangers; ce fut lui sans doute qui, conformément à la coutume russe (117), envoya à chacun de ses hôtes étrangers nommément désigné les parts de poisson dont les Hiérarchies du Palais nous ont pieusement conservé la liste : « Et voici ce qu’on leur servit : à l'ambassadeur, prince Tcharlous [Charles], un quart de pâté de poisson, avec la hure; au fils de l’ambassadeur, prince Elizar [Edouard], une Trinité [?] longue; aux gentilshommes de la cour : à Sirdian Guebdon

(113) Relation, p. 75.

(114) Composée par le maître de musique, précise le texte anglais.

(x15) Ibid., pp. 76-77. Certains &es Anglais avaient des distractions moins innocentes : « Pour ce qui est de la chasse. nous nous y adonnâmes fort peu à Moscou. Mais, au lieu de cela. il y avait plusieurs de nos domestiques qui s’en allaient quelquefois aux bains publics pour y voir, à la faveur de quelque trou ou fente dans la paroi, les assemblées de femmes qui s'y voient ordinairement l'été, de toute sorte âge et toutes nues, lorsque, après avoir sué quelque temps, elles vont se rafraîchir dans la rivière ou dans quelque étang près du bain ».

(116) Ibid., pp. 105-10.

(117) Voir The Present State of Russia, in a Letter to a Friend at London, written by an eminent person residing at the Great Tsars Court at Mosco for the space of mine years [1660-01]. Illustrated with many copper plates, publié en 1671. — Nous n'avons pu consulter que la traduction française : Relation curieuse de l’estat présent de la Russie Traduite d’un auteur anglais qui a été neuf ans à la Cour du Grand Czar…. Paris 1670. Page 79 on lit : &« À chague repas, il [le Tsar] envoye quelque

plat de sa Table à ses Favoris ». — L'auteur du Present State of Russia est Samuel Collins, médecin du Tsar, que Marvell rencontra à Moscou, comme le prouve le document cité infra, dans le texte. — On trouve la même anecdote sur Ivan Basiliwich

ordonnant aux habitants d’une de ses villes de lui apporter un boisseau de puces dans

la Relation curieuse, p. 67 et dans The Rehearsal Transprosed, 2nd bart (Grosart, IIL,:

507), sauf que Collins dit Vologéa et Marvell Moscou.

HS TES

[Sir John Hebdon], ‘une tête: au secrétaire d’ambassade André Marvel, une tête; au docteur Samail Calins [Samuel Collins], une tête; à Roman Lestin [?], un dos; au chevalier Broukh [Brook], un dos; au chevalier Guebdon [Hebdon], un dos; à Thomas Guebdon [Hebdon], une demi-tête, avec un citron; à Pierre Guioums [Humes ? ou Hughes ?], un dos; à l'interprète Thomas Breian [Bryan], une tête; aux gentilshommes de l'ambassade : au maréchal [?] John Toilar [Taylor], un dos ; à l’écuyer Thomas Godbol [Godbolt], une tête; au pasteur Breian Tourner [Bryan Turner], une hure; à Salomon Paris [?] une demitête d’esturgeon; à Laurent Sobral [?], une hure; à Thomas Prat, un dos; à Julien Lidar [?] une demi-tête d’esturgeon » (118). Offrir la tête de certains poissons à un invité serait une mauvaise plaisanterie, mais celle de l’esturgeon passe pour un morceau de choix, et le geste impérial mérite de figurer parmi les titres de Marvell à l’immortalité. Cependant les négociations avaient commencé : le 11 février Carlisle avait reçu sa première audience. Il était arrivé au palais « dans le traineau du czar > où se trouvaient aussi « son secrétaire et son premier truchement (qui se tenoient tous [deux] debout et tête nue devant lui) le secrétaire portant en ses mains, avec une aune de damas rouge, les patentes du roi de la Grande-Bretagne, qui étoient de parchemin, et si larges que l’adresse contenoit tous les titres du czar écrits en lettres d’or >» (119). Après avoir remis lesdites lettres de créance au cezar, «l'ambassadeur prononça en anglais un long discours que Marvell avait probablement composé pour lui et à coup sür traduit en latin. Miège nous a conservé cette traduction parce que, remise aux Russes, elle devait créer un incident diplomatique, et aussi parce qu’il en jugeait le style « tout à fait élégant » (120). À vrai dire ce style nous rappelle au moins par endroits celui dans lequel Covielle devait, quelque six ans plus tard, traduire à Monsieur Jourdain les compliments de Son Altesse Turque. Par exemple les deux fils du czar sont appelés successivement « les deux flèches du carquois impérial, qui, quelque glorieux but que Sa Majesté Impériale se propose, ne manqueront pas de donner dedans », et « les deux aiglons de l’aigle moscovitique, qui exercent et qui fortifient leur vue en contemplant les rayons de Votre Majesté Impériale » (121). Par ailleurs nous éprouvons quelque gêne à lire les imprécations lancées contre les rebelles anglais, et particulièrement contre les régicides survivants, « execrabiles illos fugitivos et parricidas » (122), gens à traquer partout pour les livrer à leur juste châtiment.

(118) Hiérarchies du Palais, col. 564. Ce document n'avait pas encore été utilisé par les biographes de Marvell; nous remercions Monsieur Boyer, directeur de l'Ecole des Langues orientales, et notre collègue et ami André Médard, professeur au Lycée de Nancy, de l’obligeance avec laquelle ils nous l’ont traduit et commenté.

(x19) Relation, p. 55.

(120) « sufficiently elegant ». Cette remarque et le texte latin du discours ne se trouvent que dans l'édition anglaise (Grosart, II. 113).

(121) Nous citons la traduction française de Miège, pp. 97-8. Malheureusement les deux princes ne parurent pas et l’ambassadeur dut supprimer à la lecture ce passage de sa harangue; cruelle déception pour l’auteur ! © (122) Grosart, II, 115. — Ce n'étaient pas là menaces en l'air. Downing, peu avant le voyage de Marvell en Hollande, avait capturé à Delft et envoyé à Londres où ils furent ignominieusement mis à mort, trois des plus braves régicides. Pepys, dans son journal les 12 et 17 mars 1661/2, relate cet incident et condamne la conduite de

Naturellement ce ne furent ni les métaphores ampoulées ni les formules d’idolâtrie royaliste qui choquèrent la cour moscovite. Mais comme l'ambassadeur, dès la première conférence qu'il eut avec les commissaires du czar, demanda réparation pour l'incident de l'entrée dans la capitale, ceux-ci ripostèrent en se plaignant que l’on eût manqué de respect à leur maître en le traitant d’Illustrissimus, alors qu’il avait droit au titre de Serenissimus. De cette accusation qui le visait surtout, Marvell se justifia par écrit, le 20 février, à grand renfort de citations tirées des

meilleurs auteurs, et entreprit de donner une leçon de latin aux Russes

« parce que, dit-il, la pureté de cette langue très éloquente n’étoit pas fort bien connue en cette nation, ce qui a causé ces bévues >. Serenus appliqué aux personnes sent la décadence, « au lieu qu'illustris signifie proprement, selon son étymologie, ce qui est tout luisant, glorieux et resplendissant, tant par dehors que par dedans et cela par une lumière primitive et originelle : car puisque le soleil est sans doute la première source de lumière, et que les poètes se servent d'expressions beaucoup plus relevées que ceux qui écrivent la prose, n'est-ce pas dans ce sens qu'Ovide dit de Phébus parlant à Phaéthon, au 2 des Métam.

A SE pe PAR Qui, terque quaterque Concutiens illustre caput ? »

Nous sautons une page pour arriver à cette conclusion : « De sorte que d'interpréter [llustrissimus dans un sens diminutif, c’est trouver un

positif dans un superlatif et chercher des ténèbres dans la plus brillante

lumière ». Son honneur de latiniste lavé, Marvell avoue : « J’aurois employé cent fois Serenissimus si j’eusse su que Sa Majesté Czarienne eût mieux aimé ce titre >»; mais aussitôt le démon de la controverse le pousse à revendiquer pour Charles IT le titre de Défenseur de la Foi, titre omis par les Russes et auquel le Joyeux Monarque tenait, paraît-il, plus qu’à aucun autre (123). Marvell rédigea encore plusieurs documents officiels que l’on trouve dans la Relation (124), mais nous n’en dirons pas davantage, car la négociation avait atteint dès ce moment le point mort. Carlisle perdit le peu de patience dont il disposait et demanda son audience de congé; il ne l’obtint qu'après de longs délais, le 14 juin. Afin de mieux marquer son mécontentement il refusa les martes

Downing, &@accord avec l’opinion générale. Il est regrettable que Marvell n'ait pu exprimer sur ce point ses vrais sentiments.

(123) Relation, pp. 139-143. Sur le titre de Défenseur de la foi porté par Charles II voir l'opinion non officielle de Marvell dans À Dialogue between the Two Horses (1675), citée au chap. VI tnfra. — Dans sa Reproof, p. 105, Parker dit à Marvell qui le irenace de quitter tous ménagements : &« As if you had treated me hitherto with as much reverence as the Emperour of Russia. ». Faut-il voir là une allusion ironique aux démélés du secrétaire de Carlisle avec les conseillers du tzar ?

(124) Le document qui porte la date du 22 avril et qui est le plus important fut lu le mème jour par Carlisle au tzar en personne dans une audience qui eut lieu entre dix heures du soir et une heure du matin, et sur le cérémonial &e laquelle les Hiérarchies du Palais complètent abondamment les in@ications succintes de Miège. Le secrétaire et le personnel de l’ambassäde escortèrent l'ambassadeur en voiture (col. s8r). Avec Carlisle entrèrent dans la propre chambre &u tzar le secrétaire, quatre « nobles du roi d'Angleterre » et l'interprète. Mais avant les discours le tzar fit sortir les spalnicks (sorte de sous-boyards) et les quatre gentilshommes anglais. « Avec l’ambassadeur restèrent le secrétaire et l'interprète » (col. 582). — Le plus beau passage de la harangue anglaise est une prosopopée de Charles II à « son très cher frère le czar » où Marvell a mis toute son éloquence (Relation, pp. 160-1. Grosart, II, 143-4).

fe

zibelines, présents du czar, tant pour lui que pour le reste de l’ambassade. Miège ne cache pas que la décision de Son Excellence, prise sans consulter personne, parut d’abord amère à sa suite, qui réussit cependant à faire contre mauvaise fortune bon cœur et à se draper dans sa dignité (125).

Le 24 juin les Anglais quittaient Moscou, qui à cheval, qui en voiture, à l'allure de quarante ou cinquante verstes par jour. Malgré « les nuées de mouches (comme sont les mosketo’s et autres) que le soleil engendre dans les étangs », le manque de fraîcheur de la boisson et la présence trop fréquente sur le menu des écrevisses qui, « bien qu’elles fussent excellentes d’elles-mêmes, leur devinrent néanmoins aussi fastidieuses que les cailles l’étoient anciennement aux Juifs dans le désert », ils ne trouvèrent pas le voyage trop pénible « grâce à l’avantage. qu'ils eurent de voyager à l'ombre des forêts » (126). Mais Marvell ne peut jouir librement du paysage, car il dut continuer sa lutte épistolaire contre la chancellerie russe (127). Enfin, par « Twere, Novogrod et Plesco », la caravane atteignit le 22 juillet la frontière livonienne à la bourgade de Nihuysen; en apercevant l’escorte suédoise qui l’attendait, un des Anglais s’écria : « Voilà des gens qui ressemblent à des chrétiens », expression qui « ne laissa pas, dit Miège, de passer parmi nous pour galanterie, en égard surtout à la jolie figure de rhétorique qu'il y avait lorsque par le mot de chrétien il entendoit proprement celui de civilisé ». Et de conclure avec beaucoup de sagesse cette première partie : « Aïnsi nous quittâmes la Moscovie et ses habitants après y avoir demeuré près d’un an entier; ce qui étoit trop longtemps sans contredit pour une ambassade inutile >» (128).

Mais la mission de Carlisle n’était pas terminée; il s’embarqua le 18 août à Riga pour Stockholm qu'il atteignit enfin, malgré des vents

(125) Relation, pp. 177-81. — Robbins, pp. 76-7, signale l'existence dans les Siate pabers, Foreign, Russia, de plusieurs lettres signées de Carlisle mais écrites de la main de Marvell au cours de l’ambassade: une lettre écrite à Williamson par un autre Anglais de la suite de Carlisle (ibid., 3 f. 115) dit : & I make not mention [?] that most passages and transactions of montent in this Embassage are understoo& by you, out of the papers that have been transmitte® by Mr Marvell ». — Robbins. p. 80, n. 1, signale aussi dans les papiers se trouvant au château de Welbeck et publiés par S. A. Strong, 1903, p. 70, une lettre de Robert Harley, fls de l’ami de Marvell, qui en avril 1705 recommande à Charles Whitworth de lire « Marwell’s account of the Embassy » entre autres récits de voyages en Russie; c’est sans aucun doute de la Relation de

Miège que Harley veut parler. — Whitworth avait été chargé le 2 septembre 1704 Ge représenter l'Angleterre à la cour de Pierre le Grand où de fait il passa six ans (DEN):

(126) Relation. pp. 182 et 185-7.

(127)Dans une lettre datée de Twere, le 30 juin 1664, il osa écrire aux conseillers du tzar, à propos de la détention arbitraire d’un sujet britannique : « Quorsum haec vergant. nescio. neque vos ipsi scitis qui facitis »; paroles suffisamment vives que n’atténua pas l'ignorance russe, comprenant comme s’il y avait : ( neque vos ipsi scitis quid facitis ». Ainsi, dit Miège, « l’on prit un qui pour quid, ce qui est presque aussi ridicule que de prendre un qui pour quo » (Relation pp. 251-2). Cette phrase ainsi interprétée fut l’un des sujets de plainte du Tzar à Charles IT (voir infra) et dans l’Apologie de son Excellence contre les ambassadeurs du Czar nouvellement arrivés dans la cour d'Angleterre qui termine la Relation, Marvell consacre tout un paragraphe à se défendre sur ce chef. Après avoir rétabli le sens, il le commente avec plus d’ingéniosité que de bonne foi : « Et de fait, qui peut scavoir quel événement auront toutes ces actions, à moins que d’avoir un esprit de prophétie ? Et si l'ambassadeur avoit eu dessein de blâmer le jugement des commissaires, il se seroit blâmé lui-même le premier, comme il est aisé de voir par l'expression » (p. 289).

(128) Relation, pp. 199-200.

contraires. De nouveau, Marvell débarque le premier, pour donner avis au maître des cérémonies de l’arrivée de l'ambassadeur. Nul doute qu'en entrant dans la capitale suédoise, notre poète ne se remémore ses vers en l'honneur de Christine, aujourd’hui errante sur le continent. Le deuxième successeur de cette reine fantasque, Charles XI, a neuf ans; il n’en donne pas moins audience à Carlisle le 11 septembre, et ii « écoute avec une gravité et une grâce admirables » le compliment lu en anglais par l'ambassadeur, puis en latin par Marvell (120). Le lendemain Carlisle fit son compliment à la reine-mère, toujours en anglais, mais ce fut en français que le secrétaire de l’ambassade le traduisit de son mieux pour cette princesse d'origine allemande (130). Un mois plus tard l'ambassadeur, charmé de l'hospitalité suédoise mais n’ayant traité à fond nulle affaire importante, prit son congé du roi et de la reine-mère dans les mêmes formes qu’à l’arrivée. Chez la reine, Carlisle et Marveil se surpassèrent en ingénieuse flatterie : « Environ vers le milieu de ce compliment, là où il est dit que « l’éloquence la plus hardie demeurerait interdite », il arriva une chose qui surprit fort toute l’assemblée : c'est que Son Excellence y fit une longue pause ». Miège s’y laissa prendre et crut que « c’étoit la sincérité du discours de Monsieur l’ambassadeur qui produisoit cet effet. Toutefois, continue l’auteur de la Relation, quand je vis le secrétaire hésiter dans le même endroit lorsqu'il interprétoit le compliment en françois, je m’imaginai d’abord [= je compris aussitôt] que la chose avoit été faite à dessein » (131).

De Stockholm qu’il quitta le 13 octobre Carlisle se rendit à Copenhague pour sa troisième et dernière ambassade. De nouveau nous voyons Marvell débarquer le premier (132) et nous l’entendons traduire les compliments de Carlisle au roi en latin et à la reine (encore une princesse d’origine allemande) (133) et aux deux princes en français. L’hospitalité danoise ne le céda en rien à l'hospitalité suédoise, mais les négociations n'aboutirent pas plus qu’à Stockhoïim. Le gouvernement anglais voulait se faire du Danemark un allié dans la guerre alors imminente contre les Provinces-Unies. L’ambassadeur et sans doute aussi son secrétaire s’y employèrent de leur mieux (134), mais la jalousie entre les deux sou-

(129) Ibid., p. 218.

(130) Le texte français du compliment mériterait de nous arrêter si Miège n'indiquait discrètement qu’il l’a retouché : «ce «compliment fut ensuite traduit en françois à peu près de cette façon ». Citons cependant cet exemple ‘de phébus « Puisque dans cette conjoncture &e la minorité du roi il n’y a point d’autre différend que celui-ci, savoir si c’est Votre Majesté ou le royaume qui doive prendre le plus de part au bonheur &u roi votre fils, Sa Majesté mon maître s'offre de faire le troisième pour entretenir cette aimable controverse, et est résolu ne se tenir jamais neutre pendant que vous aurez des différends de cette nature ». Ibid., pp. 219-220.

(:31) Ibid., p. 229. Le récit de Miège est ici quelque peu confus, bien que l’idée générale ne fasse pas de doute; nous avons complété le texte fraçais au moyen d'un membre de phrase emprunté au texte anglais (Grosart, II, 168).

(132) Relation, p. 232.

(133) Miège ne dit pas ici s’il a retouché le français de Marvell. En voici un échantillon : &« Le roi mon maître m'a commandé de. vous déclarer en toute rondeur l’estime et l'amitié singulière qu'il a pour Votre Majesté » (ibid., p. 241). Le texte anglais n'a pas cette familiarité sans doute involontaire : & ..to make to You all the most nee professions of Friendship, Affection and Esteem which are due to. » (Grosart,

Page 1