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changé de religion sous Henri VIII, Edouard VI, Marie Tudor et Elisabeth. Puis Marvell reprend son badinage : « Je ne crois pas impossible qu’un Roi papiste considère des médecins comme aussi qualifiés pour soigner son âme que des évêques [anglicans]. Le chevalier de Menevicette, médecin du Grand Turc, fut fait par lui patriarche d’Antioche ». Conclusion : « Ce pouvoir ne doit être confié à aucune sorte de personnes. Quelque prince que Dieu nous donne, nous devons avoir confiance en lui. Pour prévenir les inconvénients d’un avenir aussi éloigné, ne prenons pas les précautions immodérées que renferme ce projet. À chaque jour suffit sa peine. Dans ce projet les évêques nomment des évêques (usurpant le droit le plus imprescriptible de la Couronne) ». Appliquons-nous sous le règne actuel à répandre la religion protestante ; que celle-ci ne soit pas seulement sur nos lèvres mais encore dans notre cœur et notre conduite; et alors nous ne craindrons pas les tentations du papisme. « Si nous n’agissons pas sur nous-mêmes, tous ces serments et épreuves n’ont aucune utilité : ce ne sont que fantômes. Le projet de loi porte un bon titre et part d’une bonne intention, mais toute sa vertu est dans le titre. Ceci me rappelle un projet de loi d’intérêt local; le projet affirmait que le chapitre de la cathédrale de Durham tirerait profit d’un quai à charger et décharger du lest qu’on voulait construire à Varrow-Sleake [Jarrow-slake] près de Newcastle (205). ‘L'un dit : cela rétrécira le lit de la rivière; l’autre dit : cela l’élargira. Alors on répondit que les honnêtes gens n'aiment pas jouer avec la navigation. À fortiori la nation ne devrait-elle pas jouer avec la religion ». Marvell termine en s’excusant « de parler avec quelque rudesse ». Car, dit-il, « je n’ai pas l’habitude de parler dans cette enceinte. Je propose comme d’autres l’ont fait avant moi que l’assemblée refuse de passer à la discussion des articles ».
Même si l’on tient compte de l’imperfection du texte qui nous a été conservé, ce discours apparaît fort décousu, ce qui ne surprend pas autrement le lecteur de la Répétition transprosée. En outre la plupart des arguments laissent voir aujourd’hui leur faiblesse; le Roi n’avait alors que quarante-six ans mais les excès avaient épuisé sa vigueur naturelle; la possibilité pour lui d’engendrer des enfants légitimes se réduisait à peu de chose puisqu'il refusait de répudier la Reine stérile. Le duc d’York, à moins de législation nouvelle, restait l’héritier non seulement présomptif en ligne collatérale mais presque certain de la Couronne. Il y a plus : dans son acharnement contre le projet de loi Marvell emploie le langage du monarchiste le plus intransigeant. Nul ne pouvait se montrer plus jaloux des droits régaliens. En réalité si l’on avait transféré ces droits au parlement son opposition au projet se fût transformée en approbation (206). Ce qui fait pour nous le prix de ce discours, le seul
(205) Voir les lettres au maire de Hull du 17 mars 1676/7 : « Thursday next appointe& for reading a Bill prejudiciall to Newcastle for erecting a Ballastwharfe at Yarrow slike » et du 22 : « The Bill for erecting a Ballast wharfe at Yarrowslike upon the Tine read the second time and thrown out ». I1 s’agit donc d’un incident tout récent.
(206) Voir dans Grey's debates, IV, 291, la discussion sur la première lecture cu même projet de loi le 20 mars 1676/7. Le chevalier Robert Howard, qui est retourné à l’opposition, parle contre le projet et donne cet argument : «the clergy have been
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où nous puissions en quelque mesure étudier Marvell orateur, c’est que nous y trouvons groupés presque tous les aspects de sa personnalité et de son style : à côté de son hérédité puritaine son tempérament propre apparaît ; les citations de la Bible alternant avec les anecdotes amusantes, fruits d’uñe lecture étendue et du commerce des gens cultivés: au burlesque dont les médecins font les frais succède l’image métaphysique de laimant; enfin l'infatigable commis des habitants de Hull, confrère de la Trinité de Londres, se révèle dans la comparaison nautique qui fort à propos enseigne à ne point troubler le cours des évènements plus que celui des fleuves.
Ce discours ne persuada pas immédiatement la Chambre, car le passage à la discussion des articles fut voté; mais il contribua sans doute à l’enterrement du projet dont les Communes, « soit dédain, soit peur, » ne s’occupèrent pas davantage (207). En tout cas les amis du ministre essayèrent de tirer vengeance de cette intervention, dans des conditions qui offrent quelque analogie, toutes proportions gardées, avec celles de l’emprisonnement des quatre pairs. Le 28 mars, l’Orateur de la Chambre (parlant d’ailleurs de sa place en qualité de simple député), Seymour, brouillé de longue date avec Marvell après avoir été son ami politique (208), trouva moyen, au cours d’une discussion sur l'importation du bétail irlandais, d'attaquer gratuitement le député de Hull à propos de son discours de la veille : « Sans aucun doute, affirma-t-il, celui qui a parlé irrévérencieusement des médecins, aurait fait de même à l'égard des évêques » (209). On voit la tentative de réveiller la méfiance anglicane contre l’auteur de la Répétition transprosée et de Monsieur Minaudier, mais ie propos ne fut pas relevé, Marvell étant absent; on peut même supposer que cette attaque n'aurait pas eu de suite s’il ne s'était pas produit un autre incident le lendemain, 29 mars. Marvell, < se rendant à sa place, trébucha contre le pied du chevalier Philippe Harcourt, et en recouvrant l'équilibre, sembla donner un soufflet au chevalier ». Seymour, qui présidait, s’empressa d'annoncer « qu’il avait vu donner un soufflet, et que c'était son devoir d'en informer la chambre ». Sur quoi le député de Hull se leva et dit : « Ce qui s’est passé vient de la grande familiarité qui existe entre Harcourt et moi. Je ne lui ai jamais fait d’affront ni n’ai eu l'intention de lui en faire. Mais l’Orateur [Seymour] m'a adressé un blâme sévère hier, en mon absence, et j'espère que lui dont le rôle est de nous tenir dans l’ordre s'y tiendra lui-même à l'avenir ». La réplique, on le voit, ne manque pas de vivacité. Aussitôt plusieurs membres interviennent, soit pour
tampering in their prayers already ». En note « It was reported that D' Parker in his prayer at Canterbury, should say in praying for the King, etc. « In all causes, and over all persons temporal, I say temporal ». De pareilles prétentions ecclésiastiques expliquent suffisamment l’attitue de Marvell; pour sa querelle avec Parker voir s#fra, chap. VII. ) PAU
(zo7) An Account (Grosart, IV, 353) : «it died away, the committee disdaining, or not daring publiciy to enter upon it. ».
(208) Voir la lettre à Guillaume Popple du 28 novembre 1670 et les satires.
(209) Grey's debates, IV, 327 (reproduit par Grosart, II, xxxr-xxx11) : & And no man but believes that if the gentleman spoke irreverently of the physicians he would have £cone the same of the bishops ». Cette phrase est peu claire, sinon amphibologique, ce qui permit sans doute à Seymour (voir infra) d'expliquer mu'elle avait le sens exactement contraire à celui que Marvell lui attribua et qu'adopte notre traduction.
apaiser, soit pour envenimer la querelle. Un député rappelle, assez inexactement d’ailleurs, la rixe survenue quinze ans plus tôt entre Marvell et Clifford; une victime des satires, Charlton (209), propose sans désemparer d'envoyer le délinquant à la Tour de Londres. Quoique Harcourt confirme les dires de Marvell, le secrétaire d'état Williamson, assez malmené lui aussi par le satirique, maintient qu’il y a eu lutte entre les deux amis. Surtout il s’indigne de l’audace (un courtisan corrige et dit : l’impudence) avec laquelle le député de Hull s’en est pris à l’Orateur de la Chambre. Il demande que l’offenseur soit invité à se retirer pour que la Chambre délibère sur son cas. Puis Seymour se défend d’avoir voulu attaquer Marvell la veille et déclare s’en être déjà expliqué avec lui. À ce moment le député de Hull s'aperçoit sans doute que les choses vont se gâter, car il reprend la parole sur un ton beaucoup plus modeste : « J'ai tant de respect pour les privilèges, l'ordre et la décence de la Chambre, que je consentirai à m’y voir sacrifier. Quant à l'incident qui s’est produit, j'ai vu un siège vide, et comme j'allais m'y asseoir, mon ami m'a repoussé par manière de plaisanterie [in a jocular manner], et moi-même je n'ai rien fait que de la même nature. Telle est la familiarité entre nous qu'il n’y avait pas de colère [heat] dans l'affaire. Je regrette d’avoir offensé la Chambre; je n’y parle que rarement, et si je commets une erreur dans ma manière de parler, n'étant pas bien accordé au ton de cette assemblée [nat so well-tuned], j'espère qu'on n’en prendra pas offense. Aussi bien dans la Chambre qu’au dehors je respecte l’Orateur. Mais j'ai appris que celui-ci a cité une de mes paroles en l’accompagnant d’un blâme. Je n’ai pas jugé bon de me plaindre de Monsieur Seymour à l’Orateur de la Chambre. J'espère que cette phrase ne sera pas considérée comme une critique. Je désire me comporter avec tout le respect possible pour la Chambre. Cette rencontre [passage] avec Harcourt était tout à fait accidentelle, mais si vous le jugez bon je me retirerai et me sacrifierai à la censure de la Chambre >. Après ces explications où la fierté ne se soumet pas à la prudence sans quelques sursauts, le débat perdit de son âpreté et tourna même à la comédie lorsque deux témoins se disputèrent sur le nombre des coups échangés entre Marvell et Harcourt. Williamson sentit qu’il ne servirait à rien d’insister et battit en retraite de bonne grâce. Un simple député, le chevalier Thomas Meres, conclut le débat, qui n’eut pas d’autre sanction, par une réprimande générale pleine de sagesse : « À siéger depuis si longtemps ensemble, nous perdons par trop de familiarité le sentiment des convenances de la Chambre. J'ai vu jusqu’à cinq cents membres présents et sans aucun désordre, personne n'aurait osé lire une lettre ni remuer un pied [set up a foot]. On ne pouvait guère reconnaître dans la salle que le député qui avait la parole. Je voudrais que l’Orateur de la
Chambre déclarât que l’ordre. doit être respecté, mais en ce qui concerne
Marvell que l’on se considérât comme satisfait » (210). Le piquant de l'affaire, c’est que le député de Hull moins d’un an plus tard, dans un
(209 Lis) Voir Last Instructions, v. 181-4. — Toutefois une conjecture de Margoliouth substitue ici au nom de Charlton, donné par l'édition de 1697, celui d’un autre député.
(210) Grey's debates, IV, 328-31 (reproduit incomplètement par Grosart, IL xxxxrxxx1v). Nous avons ici encore mis les paroles de Marvell au style direct.
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ouvrage anonyme, reprochera à ses collègues leur manque de tenue, et qu’il emploiera, ne pouvant mieux dire, la formule même de Meres « Par suite de cette longue hantise, les membres de la Chambre sont devenus si familiers entre eux que tout respect pour leur propre assemblée s’est perdu » ; formule dont il égaiera d’ailleurs la gravité par une comparaison badine : « et qu'ils vivent ensemble comme autant de joyeux lurons réunis dans un cabaret pour s'amuser » (211). Décidément Marvell possédait à un haut degré la faculté utile de se dédoubler. Cette Chambre usée et démoralisée se racheta quelque peu aux yeux des patriotes par son hostilité de plus en plus vive contre la France. À vrai dire mieux valait ne pas examiner de trop près les mobiles de la majorité : « A ces mesures, déclarera Marvell en parlant d'adresses parlementaires qui invitaient le Roi à intervenir pour la défense des Pays-Bas espagnols, il serait aisé d’assigner des causes intimes ; mais les députés ayant agi en cela conformément à l'intérêt public, nous serons trop heureux de supposer que celui-ci a été leur seul motif » (212). Cette discrétion ironique vise les partisans de Danby; mais l’opposition n'était pas non plus très embarrassée de scrupules; plusieurs de ses chefs recevaient, tout comme le Joyeux Monarque, l’argent du roi de France, beaucoup moins inquiet. de leurs clameurs gallophobes que de la sympathie réelle du principal ministre pour les Provinces-Unies. Toute la politique de Louis XIV, depuis que Charles IT avait dû reprendre sa parole et faire une paix séparée avec les Néerlandais en 1673/4 (213), tendait à maintenir l’Angleterre dans la neutralité. Grâce aux accords secrets entre les deux souverains cette neutralité fut d’abord bienveillante; puis, lorsque Danby par sa persévérance réussit à faire pencher son faible monarque du côté de Guillaume d'Orange, Louis XIV se . rabattit sur la neutralité bruyante et injurieuse, mais en réalité inoffensive, que pouvait lui assurer le refus des Communes de voter les subsides nécessaires au renforcement de l’armée et à la conduite de la guerre. Il faut reconnaître que la situation des opposants les plus convaincus était difficile : sincèrement inquiets de la puissance française, ardents à la réduire par les armes, leur méfiance justifiée à l'égard du Roi, injustifiée mais naturelle à l’égard de Danby, les arrêtait net
(211) An Account (Grosart, IV, 331) : « like so many good fellows met together in a publick house to make merry ». — Dans le même pamphlet Marvell attaque vivement Seymour pour sa conduite impérieuse au fauteuil présidentiel; on voit ce que vaut l'affirmation par le céputé de Hull de son respect pour l’Orateur, à la Chambre et hors de la Chambre (ibid., pp. 313-4, 408, 407-8. 410).
(z12) An Account. (Grosart, IV, 353). Les deux adresses furent présentées le 16 mars 1676/7 et le 30 mars 1677; Marvell en donne le texte.
(213) Louis XIV répondit avec une politesse écrasante à la lettre par laquelle Charles II avouait la nécessité pour lui de conclure la paix sans son allié : « Je vous en plains au lieu de m'en plaindre ». — Mais il n’eût pas mieux demandé que &e traiter lui aussi. Belliqueux en 1672 et principal auteur de la guerre, le roi de France était devenu pacifique dès 1674 et le resta jusqu’au moment où il put enfin signer la paix de Nimègue. Par contre le prince d'Orange, par ressentiment patriotique comme par intérêt personnel, voulait la continuation de la guerre. Et l'opposition anglaise ne rêvait que plaies et bosses, surtout pour les autres. Marvell lui-même, dans son Dialogue entre les deux chevaux (novembre 1675) reproche à Charles II d’avoir offert sa méditation aux belligérants (v. 91-2)
That a King shou’& endavour to make a warr cease Which Augments and secures his own profitt and peace. On n’est pas plus naïven'ent machiavélique.
quand ils voyaient leurs projets belliqueux sur le point de se réaliser. Ils posaient alors à leur concours toute sorte de conditions humiliantes et dangereuses pour le pouvoir exécutif, et chaque concession de celui-ci, au lieu de les rassurer, les rendait plus soupçonneux et plus exigeants. Cet état d'esprit est celui de Marvell; le 22 mai 1677 il écrit à ses électeurs : « Autant que l’on puisse faire des pronostics, cette fois-ci nous ne donnerons de l'argent qu'à des conditions très visibles et effectives » ; en d’autres termes on se souvenait de la leçon de 1672 et l’on voulait que la déclaration de guerre à la France précédât l'octroi des crédits. « La parole royale », offerte de nouveau, ne convainquait plus personne, bien qu’elle fût cette fois sincère. Le 28 mai un ajournement suspend le conflit sans le résoudre. Le 16 juillet, le 3 décembre, et le 15 janvier suivants, un ordre du Roi ajourne de nouveau les séances, et la colère de l'opposition s’augmente à voir l’Orateur, Seymour, complice de Danby, interdire toute discussion contrairement à l’usage. Nul n’est plus irrité que Marvell (214); il consacre ses loisirs forcés de l’été et de l’automne 1677 à la rédaction d’un ouvrage qui malgré le calme voulu de la forme révèle la violence de cette irritation, et vers la Noël paraît la Relation de l'accroissement du papisme et du gouvernement arbitraire en Angleterre, plus particulièrement depuis la longue prorogation de novembre 1675 qui prit fin le 15 février 1676 [c’est-à-dire 1676/7], jusqu'à la dernière réunion du Parlement le 16 juillet 1677 » (215). En réalité Marvell a poussé, sans doute en cours d'impression, le récit des évènements jusqu’à l’ajournement du 3 décembre. Pour le reste ce long titre indique bien le plan de l’ouvrage : c’est une histoire de la Restauration à partir de la guerre de 1665 contre la Hollande, mais qui, très sommaire au début, se fait de plus en plus détaillée, et qui subordonne tous les faits à une thèse rigoureuse, simple et même simpliste : tous les maux intérieurs, toutes les humiliations extérieures de l’Angleterre depuis dix ans sont dus à un petit groupe de personnages mystérieux, que Marvell appelle les « conspirateurs papistes » et dont il ne nomme que deux : ce sont des personnages de second plan que l’histoire a oubliés (216). Aussi sommes-nous enclins aujourd’hui à voir surtout l’exagération de ce réquisitoire disproportionné à l’importance apparente des accusés. Toutefois il convient de remarquer que Marvell ne voulait, ne pouvait s'attaquer au principal coupable, au Roi, car il s’adressait à l'opinion publique modérée; or celle-ci ignorait encore la teneur exacte du traité de Douvres et ne soupçonnait même pas les tractations plus récentes du représentant anglais en France, Montagu, pour le compte de son maitre. L'auteur de la Relation respecte scrupuleusement la vieille fiction constitutionnelle anglaise que « le Roi ne peut pas faire de mal ». Il pousse la prudence jusqu’à mettre hors de cause le duc
(214) Voir sa lettre à Harley du 17 juillet 1677 : « Those that were not pleased with it are displeased, and may turne the buckle of their girèle behind them ».
(215) Voir bibliographie, n°s 69 et 7o.
(216) Nous n'avons pu découvrir Lord Frechwell dans le D. N. B. — Quant à Richard Aruncell, premier baron Arundell de Trerice (Marvell écrit Trerise) la courte notice que lui consacre le D. N. B. nous apprend que c'était un ami de Clarendon mais ne nous dit rien de sa carrière politique entre 1665 et sa mort en 1687. — Voir Grosart, IV, 321. 332, 338-0.
d'York; il loue celui-ci et même Clifford, sa rancune enfin calmée, d’avoir donné leur démission au moment de la loi de l'Epreuve; il compare leur conduite loyale avec celle des « conspirateurs » anonymes qui n'hésitent pas à se parjurer, car la fin pour eux justifie les moyens (217). Si lon objecte qu’une telle conspiration ne met guère en danger les libertés politiques ni la foi protestante de l'Angleterre, Marvell répond que les conjurés ont derrière eux la papauté, la compagnie de Jésus et surtout le roi de France. C’est ainsi que ce pamphlet lucide, qui livrait au public le texte de documents officiels jusqu'alors secrets et renfermait assez de vérités contrôlables pour donner un air spécieux à ses conjectures les plus hasardeuses, attaque plus Louis XIV que Charles II. Après avoir écrit contre la Hollande, puis contre l'Espagne, Marvell concentre toute son animosité contre notre pays, et cette évolution fait de lui un bon représentant de l'opinion anglaise de 1650 à 1678 (218). L’édit de Nantes n’est pas encore révoqué, mais des mesures de détail ont déjà amorcé au su de l’Europe la persécution contre les Huguenots; nul ne ressent plus vivement que Marvell les souffrances de ses coreligionnaires d’outre-Manche auxquelles assiste, spectateur impuissant, son neveu Guillaume Popple (219). Mais le sentiment auquel il s'adresse pour prêcher la lutte contre la France est plutôt la jalousie causée par la puissance du grand Roi et surtout par l’activité commerciale et maritime de ses sujets. Pas une seule fois Louvois, le principal persécuteur, n’est nommé par Marvell, tandis que Colbert, en plus d’une allusion à sa partialité xénophobe dans le corps de la Relation, se voit asséner toute une longue pièce annexe relative aux méfaits des corsaires qu’il encourage et dont
(217) Grosart, IV, 262-3 : « And above all his Royal Highness is to be admired for his unparalleled magnanimity on the same account, there being in all history perhaps no recor® of any Prince that. ». Voir aussi pp. 203-4 l'éloge de la vaillarke et de l’habileté du duc en tant que Grand-ariral.
(218) Marvell devient gallophobe avant même de passer à une opposition irréconciliable contre les Stuarts. En juin 1672, au moment où il compose la Répétition transprosée, il écrit à son neveu : «We cannot have a peace with France and Holland both » et exprime l'espoir que la paix sera faite avec la Hollande avant la Saint-Michel. La conséquence est facile à tirer en ce qui concerne la France. — Les lettres privées antérieures, Gepuis 1670, laissent voir une méfiance grandissante, sinon une volonté belliqueuse, et dès 1667 Les dernières instructions à un peintre respirent autant He bienveillance pour l'ennemi actif, le Hollandais qui a infligé à l'Angleterre l’humiliation de Chatham, que d’amertume contre l'ennemi pour ainsi dire théorijue, le Français qui a participé aux hostilités le moins possible (voir les vers 365-8, 395-6, 439-48, 907-14). À pr ke
(219) Voir au Musée britannique dans Add. MS. 8.888 (écrit entièrement de la main de Guillaume Popple), fr. 158, un sonnet intitulé & Les nouveaux convertis, 1685 » et sa traduction en vers anglais — Dans sa lettre &u 8 décembre 1675 à Edouard Thompson (dont nous avons dit les relations conimerciales avec les Popple) Marvell pose cette question ou laisse échapper cette exclamation : « What urcomfortable doing is all this at poore Bourdeaux ». Il s’agit évidemment de l'entrée dans le grand port du sud-ouest le 17 novembre 1675 de dix-huit régiments chargés de punir les émeutiers des 26-29 mars et 16-17 août. Ceux-ci s'étaient soulevés contre
.Poppression fiscale de Louis XIV, mais l’élément protestant, surtout en Gasgogne, ne
pouvait rester à l'écart d’une telle tentative pour défendre les droits municipaux cruellement foulés aux pieds. Voir Jullian, Histoire de Bordeaux depuis les origines jusqw'en 1895, pp. 504-7, qui cit notamment : « Quelques-uns des meneurs parlèrent des beaux temps où les Anglais gouvernaient Bordeaux. Des étrangers fomentaient le désordre: des émissaires, dit-on, allèrent jusqu’en Hollande porter aux ennemis du roi les propositions des rebelles ». Il ne serait pas étonnant que Popple et par lui son oncle eussent été mêlés à ces tractations, mais la bibliothèque municipale de Bordeaux semble ne posséder aucun document sur l’un ni l’autre.
Jean-Bart est demeuré le type héroïque (220). Le vieil amiral Ruyter qui naguère fit trembler Londres vient de trouver la défaite et la mort au large d’Agosta (221), et son vainqueur a nom Du Quesne. Grâce à une politique douanière tenace et souvent brutale la France exporte de plus en plus et importe de moins en moins. Si les Pays-Bas espagnols avec le port d'Anvers tombent aux mains de Louis XIV l'Angleterre ne sera plus en sûreté dans son île. Tout n’était pas imaginaire dans ces craintes, mais sans vouloir innocenter le monarque français dont la responsabilité demeure lourde, on méditera avec fruit les arguments en faveur d’une guerre apportés à la Chambre des Communes et que Marvell nous a conservés avec une évidente sympathie
« L’hostilité contre les Français est le seul point sur lequel notre nation divisée s’unisse » et il faut profiter de l’occasion qui s'offre de réaliser ainsi l'unité nationale.
« La balance du commerce avec la France fait apparaître que notre nation éprouve de ce chef un détriment annuel de 900.000 livres sterling ou un million. Tant la valeur des marchandises importées de France excède celle des marchandises exportées dans ce pays ! D'où il appert que le trésor de notre nation s’épuise et que son argent se transporte en France pour payer des objets qui ne sont pas de nécessité : vins, soieries, rubans, plumes, etc; en arrêtant ce courant de dépenses épuisantes, on trouvera la plus grande part des ressources qui serviront à subvenir aux frais de la guerre. contre le vieil ennemi perpétuel de l’ Angleterre » (en italiques dans le texte) … (222).
« Notre religion, notre liberté, notre propriété, sont en cause; il faut fermer et garder la porte du côté de la France, car aussi longtemps qu’elle restera ouverte notre argent et notre activité commerciale s’enfuiront, et la religion française entrera, par 12... » (223).
« La situation est claire : à moins que la puissance française ne soit abaissée, nous ne saurions être en sûreté... » (224).
« Tant que durera cette grandeur du roi de France qui détruit l’équilibre, il sera toujours dangereux pour ses voisins » (225).
« Supposez… que la France se laisse convaincre d’abandonner toute la Lorraine, les Flandres, l’ Alsace et autres places conquises, serons-nous en süreté ? Non, son roi a trop de serviteurs [too many hands], trop d'argent, qui lui vient en grande partie d'ici. Nous devons le rabaisser par la force autant que possible, mais en outre nous devons faire des ligues et des lois pour l’appauvrir, nous devons détruire le commerce français. Ceci nous tranquilliserait et assurerait notre situation; ceci ferait monter le prix de nos terres [make our lands rise] et ceci nous permettrait de mettre le Roi [Charles II] à son aise » (226).
A côté de ces raisonnements froidement utilitaires, Marvell n'hésite
(220) Voir bibligraphie n° 69 et 7o.
(221) Le 12/22 avril 1676.
(222) Grosart, IV, 359-60.
(223) Ibid., 383 : & Our treasure and trade will creep out and their religion creep in at it ».
(224) Ibid., 385.
(225) Ibid., 392.
(226) Jb:a., 401.
pas à se servir d'arguments qui par leur frivolité évoquent les temps féodaux : ainsi il reproche gravement aux « conspirateurs » de donner à Louis XIV le titre de Roi de France, alors que la chancellerie anglaise lui reconnaissait seulement un pouvoir de fait exprimé par la formule, le roi français (227). L'on sait en effet que Charles II, héritier légitime d'Edouard IIT, porte la couronne de France aussi bien que celles d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Par dessous les haïines religieuses l’hostilité de Marvell contre notre pays plonge ses racines dans les luttes séculaires entre Plantagenets et Valois, et donne toute sa valeur à l’expression « vieille ennemie perpétuelle » appliquée par lui à la nation de Jeanne d'Arc. D'ailleurs cette inimitié se colore parfois d’admiration; il rapporte dans une lettre privée un éloge de l’activité française fait par un autre opposant notoire et le prend à son compte : « Les Français combattent quand les autres sont déjà couchés et quand ils ne sont pas encore levés » (228). Marvell n’en est que plus convaincu de la nécessité d’affaiblir cette nation trop éveillée.
Mais la guerre réclamée par l'opposition ne devait éclater que douze ans plus tard. Pour le moment toute cette animosité s’évaporait en paroles, souvent peu sincères puisque les chefs opposants avaient partie liée avec l'ambassadeur de France. Marvell connaissait-il ces tractations ? Ce n’est pas probable. Les aurait-il approuvées s’il les eût connues ? Malgré la violence de sa haine contre Danby nous ne le croyons pas. Dans une lettre à Harley du 1% juillet 1676 il avait parlé avec mépris d’une accusation analogue lancée contre lui « quelques années plus tôt », celle d’avoir renseigné Louis XIV sur la situation en Angleterre (229). Il faut voir dans l’auteur de la Relation le partisan, peut-être même l'agent, mais aussi la dupe de Shaftesbury. Car c’est la glorification de celui-ci qui ressort du pamphlet de Marvell. Oubliées les responsabilités du souple courtisan d'avant 1673; on ne voit plus que le défenseur des libertés anglaises. Seul des quatre seigneurs enfermés à la Tour il n’a pas voulu en sortir par un acte de soumission; aussi ses trois amis ne sont-ils que des « confesseurs » de la vraie foi, tandis que lui en est presque le « martyr » (230). Et pourtant le député de Hull dans une
(227) Ibid., 311 : & They saw that the king of France (as they called him) was so busy… ». — Voir aussi Britannia and Rawleigh, v. 60-3 et la note de Margoliouth. — Notez qu'il échappe à Marvell lui aussi d'appeler Louis XIV «the king of France », soit dans ses lettres (par exemple celle du 1° juillet 1676 à Harley, passage cité infra), soit dans ses satires (Further Advice to a Painter, v. 35). Il eut toujours du puritain une sévérité plus grande pour les autres que pour lui-même.
(228) Lettre à Harley du 17 novembre 1677 : & Às my L: Hollis said whom I cined with to day, they fight when others are gone to bed, and before they be up ». Sur les fluctuations politiques de Hollis et ses tractations avec l’envoyé français Ruvigny, voir le D.N.B. — Marvell qui l’a raillé en 1667 (Last Instructions, v. 457) parle de lui avec une sympathie visible dans sa lettre au maire de Hull &u 3 mars 1676/7.
(229) L’accusateur était un certain Guillaume Bates, &Gocteur en théologie et nonconformiste (Voir sa vie dans le D. N. B.), ami d’un ami de Marvell, Jean Howe (mais évidemment le proverbe ne s'applique pas ici) : & Some years agoe I heard that he said Marvell was an Intelligencer to the King of France. Twas about the same time that the Doctor was in pension to arother Monarch ».
(230) Grosart, IV, 409 : & It is honour enough for them [Buckingham, Salisbury et Wharton] to have been confessors, nor as yet is the Earl of Shaftesbury a martyr for the English liberties an& the Protestant religion ». — Pour les accusations de L'Estrange contre Shaftesbury et Marvell, voir infra, ch. VIII.
situation analogue avait su éviter la prison par des excuses opportunes pour un délit imaginaire. Malgré cette inconséquence une lettre à Harley datée du 7 août 1677 atteste la sincérité de la Relation sur ce point, et le contraste s'y accentue entre l’inébranlable fermeté de Shaftesbury et la frivolité du trop voluptueux Buckingham qui venait d'infiger à son admirateur une nouvelle déception. Par sa vivacité, par sa clarté relative, comme par son intérêt de fond, le passage mérite d’être cité
« Le comte de Salisbury, après que son placet [au Roi pour sortir de prison] eut été corrigé plusieurs fois, rompit la glace et reconnut enfin l'erreur de sa conduite au sujet de la prorogation. Sur ce il fut relâché sous la seule condition de répéter les mêmes excuses à la Chambre des Pairs quand elle siégerait. Le baron Wharton copia la même formule et reçut la même réponse. Le Roi plaisanta avec lui et lui dit qu'il lui apprendrait un texte de l'Ecriture : « Venant de Votre Majesté il me sera très précieux ». — « Allez et ne péchez plus ». — « Votre Majesté tient ce texte de moi qui le citai à Monsieur le comte d’Arlington après qu’il eut été accusé devant la Chambre des Communes. >» — « Eh bien ! Monsieur, vous et moi nous sommes de vieilles gens et devrions aimer la tranquillité ». — « En plus de toutes les autres raisons qui m'y obligent j'ai ce motif de le désirer que j'ai à perdre quelque
1500 livres sterling par an. > — « Oui, Monsieur, mais vous me gardez
encore une dent. >» — « Pas moi, en vérité; les miennes sont toutes
tombées. » Le duc de Buckingham envoya un placet où il disait seu-
lement qu’il était resté emprisonné tant de temps, qu'il avait contracté diverses indispositions et qu’il désirait prendre l’air un mois. Cette faveur, par l'entremise de Nell Gwyn, de Middlesex [poète de cour, plus connu sous son titre ultérieur de comte de Dorset], dé Rochester et de la bande joyeuse, fut facilement obtenue avec le ferme espoir de la transformer en liberté complète. Laä-dessus il se tint en permanence à Whitehall dans le logis du comte de Rochester, y menant leur existence habituelle. Le duc d’York, le Trésorier, et, me dit-on aussi, le duc de Monmouth, remontrèrent au Roi que c'était sauter par-dessus toutes les règles des convenances et qu’il laissait fouler aux pieds son autorité; que, s’il voulait prendre une mesure gracieuse en faveur de Buckingham, il pouvait le faire d’une façon régulière etc. Néanmoins ce fut pendant quelques jours un point douteux : qui l’emporterait des ministres d’état ou des ministres du plaisir ? Enfin Buckingham fut averti qu'il devait quitter Whitehall. Il obéit et a depuis présenté un placet plus contrit que Salisbury ou Wharton; sur quoi j'apprends qu’il a été hier amnistié en vertu de la même règle. Les têtes étaient pleines d’imaginations sur ce qu’il ferait à la Cour; imaginations vaines car il aime le plaisir plus que la vengeance, et pourtant celle-ci n’est pas la moindre des voluptés. La comtesse de Shaftesbury demanda l’autre jour en grâce que son mari pût passer un mois à Saint-Gilles [son château dans le Dorset]. Mais le Roi reçut cette prière sans aucun égard et il n’en fut plus parlé.
Pourtant il y a des gens qui disent que la Cour serait heureuse de se dé-
barrasser de lui à des conditions moins rigoureuses qu’elle n’en imposa aux autres seigneurs, mais qu'il est trop scrupuleux sur l’honneur. En vérité je vais vous raconter une histoire incroyable, et que pourtant il
n’est guère possible de révoquer en doute : le 16 juillet le vicomte Stafford [pair catholique] lui fit visite et lui dit regretter que de tant de voies essayées aucune ne l’eût conduit hors de prison. Pourtant il en restait encore une. — « Laquelle, je vous prie ? » — « Votre Seigneurie est assez éclairée et sagace pour deviner laquelle sans que je la décrive davantage >». Shaftesbury réfléchit un moment et répondit « Je suppose que je comprends Votre Seigneurie; vous voudriez que le duc [d'York] rédigeât pour moi un nouveau credo et que j'y souscrivisse. Mais je ne le ferai jamais. Il m'a fait tout le mal qu’il a pu et ferait pis encore si c'était en son pouvoir. Il veut ma tête, mais elle restera sur mes épaules en dépit de lui, et je vivrai peut-être assez pour me placer entre lui et ses grands espoirs. Quant à vous, Monsieur, c’est un rôle bien bas, bien indigne d’un homme d’honneur que de m'avoir fait une telle offre, et vous ne pouvez expier votre faute qu'en transmettant au duc tout ce que j'ai dit. Cela, je l'exige de vous ». Quel besoin y avait-il de se comporter ainsi ? Shaftesbury risque fort de se trouver seul en face de la note à payer ». Cette dernière phrase peut être, comme l'absence de signature au bas de la lettre, une précaution contre la curiosité du cabinet noir: mais l'ironie en est si transparente que nul, et Harley moins que tout autre, ne pouvait s’y tromper.
Pour ses plans ambitieux qui dès cette date visaient donc à changer l’ordre de succession au trône, Shaftesbury avait besoin d’un prétendant. Il devait le trouver en la personne du duc de Monmouth, fils na-
turel de Charles II, très aimé de son père. On sait la fin tragique et méritée de ce misérable objet de la faveur populaire. Son indignité s'était
révélée dès 1670 à propos de la mutilation de Coventry; elle s'était confirmée l’année suivante par le lâche assassinat d’un pauvre archer du guet au cours d’une partie de plaisir nocturne. Dans sa correspondance privée Marvell avait jugé sévèrement ces crimes que le Roi avait couverts d’un scandaleux pardon (231). Mais le temps avait adouci la ri- -gueur de la condamnation morale, et à partir de 1674 nous voyons le député de Hull en relations, officielles il est vrai, mais courtoises, avec le bâtard du Roi. Les visites de Marvell à Monmouth se font fréquentes au moment où paraît la Relation. Leur objet avoué est purement local. Le duc parmi de nombreuses fonctions honorifiques possède celle d’intendant [high-steward| de Hull; cette ville lui envoie des présents et
en reçoit de lui; la confrérie de la Trinité sollicite son appui pour se
défendre contre les aventuriers en quête de concessions. Marvell se montre enchanté de l'accueil qu’il a trouvé auprès de Monmouth et fait part à ses électeurs de la bonté dont celui-ci témoigne pour eux (232). II
(231) Voir supra; cf. la lettre à Guill. Popple du mois d'avril 1671, et même la lettre au maire de Hull du 28 février 1670/1.
(232) Voir les lettres à la municipalité de Hull des 20 octobre 1674, 6 février 1674/$, 18 novembre et 1 décembre 1677, 1° janvier 1677/8. — On peut noter que la miniature qui passe pour représenter Marvell jeune (voir supra, chap. I) appartient aujourd’hui au duc de Buccleugh, descencant de Monmouth, mais nous ne savons s’il en a hérité de ce lointain ancêtre. — Dans la lettre à Harley du 7 août 1677 que nouts venons de citer Monmouth figure à vrai dire parmi les conseillers du Roi hostiles à Buckingham ; mais Marvell n’en est pas bien sûr (Q they tell me too, the D: of Munmoth »}), et d’ailleurs la conduite scandaleuse de Buckingham pouvait choquer même
un ami politique.
semble bien que notre poète se soit laissé séduire par les manières affables et la belle prestance de ce vaniteux, égoïste, superficiel et corrompu, et que, passant l'éponge sur des peccadilles de jeunesse un peu fortes en faveur d’un protestantisme ostensible, il ait donné son adhésion intime à une candidature dont le succès aurait éliminé l'odieux duc d'York. Mais la prudence et la réserve de Marvell lui firent sans doute garder pour lui cette opinion qui ne devait pouvoir s'afficher sans danger qu'après sa mort. Toutefois un autre prétendant éventuel offrait des qualités plus hautes et plus dignes d'attirer notre poète : c'était Guillaume d'Orange, petit-fils par sa mère de Charles I* et qui venait de fortifier ses droits en épousant sa cousine germaine, Marie, fille aînée du duc d’York, le 24 octobre 1677. Mais l’amitié de Danby rendait ce prince suspect aux opposants et particulièrement à Shaftesbury. Aussi . peut-on supposer (ce n’est qu’une conjecture) qu’au cours du conflit latent qui opposera bientôt Monmouth et Guillaume d'Orange les préférences de Marvell seraient allées au moins capable de ces deux hommes (233).
Pour le reste la Relation, après laquelle notre auteur n’écrira plus rien qu'un pamphlet théologique (234), non seulement nous indique son attitude politique à la fin de sa vie, mais encore nous permet d’imaginer celle qu’il aurait eue au cours des graves évènements qui suivirent de peu sa mort et qui ont conservé dans l’histoire le nom trompeur de Complot papiste. Marvell a donné par avance le programme du parti qui recevra alors le nom de whig : réduire le Roi à l’impuissance complète tout en lui conservant les marques du plus profond respect. Nous savons que chez l’auteur des satires un tel respect ne pouvait plus être envers Charles II qu’une feinte; mais, comme nous l’avons remarqué à mainte reprise, Marvell n'avait rien d’un doctrinaire et s’inquiétait peu des formes s’il pouvait obtenir les réalités (235). Il met sa plume au service de Shaftesbury et donne l’apparence la plus convaincante, la moins révolutionnaire aux idées de celui-ci, parce que la grandeur de l’Angleterre, la sécurité de la religion réformée, la tolérance pour les dissidents, semblent devoir être atteintes plus facilement de cette façon que d'aucune autre. À ces buts qui n’ont pas changé il fait aisément le sacrifice de ses opinions antérieures sur la tactique. Ce serait une grave erreur (236) d'imaginer que la Relation exprime sur chaque évènement l’opinion que Marvell en a eue au moment où il se produisait. Que l’on rapproche les éloges décernés par la Répétition transprosée à la Déclaration d’indulgence de la condamnation passée en 1677 sur cet acte d’arbitraire et de
(233) Le seul mot élogieux de Marvell pour le prince d'Orange se trouve dans sa lettre à Popple du 28 novembre 1670 : « The Prince of Orange here is much made of, The King owes Him a great Deal of Mony ». À ce moment Monmouth ne posait pas encore au champion des libertés et de la religion anglaises.
(234) Voir bibliographie, n° 83, et chap. VII infra.
(235) Le regretté professeur Ge littérature anglaise à l’université de Londres, W. P. Ker, nous demandait un jour : € Do you think Marvell was à whig ? » et comme nous hésitions à répondre par oui ou par non, il ajouta : «I hope you will show he was not a whig. For me a whig is characterised by his aptitude to gullibility by abstract principles ». À ce compte Jà Marvell n'avait rien d’un whig, sinon aux yeux @’un tory écossais, du moins à ceux du Français le plus féru d’empirisme politique.
(236) Erreur commise notamment par Birrell dans son chapitre VI.
mauvaise foi; avec la Clôture de l'Echiquier, banqueroute frauduleuse, et l’attaque en pleine paix contre la flotte hollandaise qui précédèrent de peu la Déclaration, celle-ci forme un brelan de violations de la parole royale : « Par cette Déclaration toutes les lois pénales contre les papistes en retour desquelles les précédentes législatures avaient donné tant de subsides, et les lois pénales contre les non-conformistes, pour l'obtention desquelles cette législature-ci avait payé plus largement encore, furent en un instant suspendues, de manière à frustrer la nation de toute la religion qu’elle avait achetée si cher et dont le prix aurait dû au moins, le marché étant rompu, lui être remboursé » (237). Certes l'ironie se joue ici aux dépens des persécuteurs dupés comme du Roi parjure. Il n’en est pas moins vrai que Marvell à cinq ans d'intervalle condamne sa propre conduite sans en éprouver la moindre gêne visible. Il avait une bonne dose d’assurance, et une conscience point trop méticuleuse.
Ce serait une erreur aussi de chercher dans la Relation la théorie du régime ‘parlementaire tels que le pratiqueront de manière tout à fait empirique les whigs du XVIII* siècle. Marvell, pas plus que ses contemporains, pas plus que Locke lui-même, n’a vu que le meilleur moyen de transférer le pouvoir exécutif aux mains du parlement était la formation d’un ministère homogène pris dans les Chambres et responsable politiquement devant elles. Il partage l'hostilité de son temps contre les cabales et conseils de cabinet (238); il ne fait pas de distinction entre les ministres et les fonctionnaires permanents; pour tous il entend la responsabilité dans le vieux sens du mot; il rêve de poursuites judiciaires fréquentes, de sanctions pénales, allant sans doute jusqu’à l’échafaud ou la potence, prises par les tribunaux ordinaires ou par le parlement constitué en cours de justice, contre les concussionnaires et les traîtres qu’il voit un peu partout. Il ne met pas explicitement en question le droit du Roï à choisir ses conseillers, mais pose à l’exercice de ce droit une limite précise, une seule : c’est l’interdiction de les prendre parmi les députés. Pour préserver la Chambre des Communes de la corruption il faut établir une incompatibilité entre le mandat représentatif et une fonction publique telle que la direction des finances, de l’armée, de la marine, des colonies où du commerce. Une des pages les plus amusantes de la Relation montre l’impossibilité pour un député de contrôler les actes du Roi dont il serait par ailleurs l'agent rétribué (239). Deux ans plus tôt Marvell était intervenu à la Chambre pour séparer radicalement l'exécutif du législatif; le 22 avril 1675 il s'était offert comme scrutateur pour les partisans de l’adoption d’un projet de loi qui aurait interdit aux députés d’accepter aucune fonction officielle (240).
(237) Grosart, IV, 279-80 : & Hereby, all the penal laws against Papists, for which former Parliaments had given so many supplies, and against Nonconformists, for which this Parliament had paid more largely, were at one instant suspended, in order to defraud the nation of ail that religion which they had so cearly purchased, and for which they ought at least, the bargain being broke, to have been reimbursed ».
(238) Voyez par exemple The Last Instructions, V. 121-2; The Statue in Stocks- Market, V. 390.
(239) Grosart, IV, 323-7, cité en partie infra, chap. VII, pp. 392-3.
(240) Signalé par Robbins, pp. 274-5 d'après H. of C. Journal. — Cf. la lettre du même jour au maire de Hull; elle ajoute, ce que le Journal ne dit pas, que le député
Se souvenait-il ce jour-là de son propre cumul sous Richard Cromwell ? Faisait-il en lui-même un retour sur les circonstances de sa première élection ? En tous cas il ne se doutait guère que le système de l’incompatibilité serait appliqué un siècle plus tard en Amérique, mais que son pays natal y resterait réfractaire. |
On peut même dire que dans la limite où Marvell a prévu la constitution des partis il l’a condamnée. Il dit de ses collègues : « Ils s’enrôlent tout droit dans quelque faction de Cour et ils savent entre eux à quel seigneur chacun d'eux appartient aussi bien qu’au vieux temps, lorsqu'ils portaient les armoiries et les insignes de leur patron. » Voilà qui ne définit pas mal les groupes [connexions] whigs du XVIII siècle; et voici qui s'applique à tout parlement où les partis sont fortement organisés : « Se connaissant si bien les députés savent la force numérique de chaque parti; de sorte que l’objet de ce grand conseil public se trouve frustré; il n’y a plus de place pour les délibérations, nulle possibilité de persuader par la raison; ils peuvent voir les votes les uns des autres à travers gorge et cravate avant d'entendre crier oui ou non. Quand les cartes sont si bien connues, elles ne conviennent qu’à un tricheur, et il n'est pas de joueur honnête qui ne les jetât sous la table » (241). Marvell a-t-il conformé sur ce point sa pratique à sa théorie ? A-t-il au contraire pris une part active à l’organisation matérielle du parti qui portera bientôt le nom de whig comme à l'élaboration de son programme ? Des assertions hostiles et qui méritent en elles-mêmes peu de créance font de lui | «archiviste»> [Recordkeeper] de la faction, le secrétaire d’un des clubs séditieux fondés dès 1673 (242). Gardons-nous de l’affirmer mais aussi de le nier. Cette contradiction entre la conduite et les écrits du député de Hull ne serait pas la première que nous aurions portée à son compte.
La Relation fit du bruit. Malgré la prudence de la forme et bien que l'ouvrage se terminät sur une manifestation loyaliste, n’ayant été écrit « qu'avec les intentions les plus pures de fidélité et de service à Sa Majesté » (243), le gouvernement s’émut. Un autre pamphlet anonyme qui parut vers le même temps et qui contenait une liste des députés achetés par le ministère, l’Argument opportun pour persuader à
ayant peräu son mandat par son acceptation d’un emploi public, & if his Borough shall then the second time elect him. it shall be lawfull ». C’est la formule qui a prévalu et elle n’a pas empêché l'avènement du régime parlementaire; mais Marvell imaginait sans aucun doute que les électeurs refuseraient systématiquement de renouveler le mandat des fonctionnaires. — Voir bibliog. n° 76. -
(241) Grosart, IV, 331 : & They list themselves straightways into some Court faction, and it is as well known among them, to what Lord each of them retain, as when formerly they wore coats and badges. And which is yet worse, by being so thoroughly acquaintec, they understand their number and party, so that the use of so publick a counsel is frustrated, there is no place for deliberation, no perswading by reason, but they can see one another’s votes through both throats and cravats before they hear them.
Where the cards are so well known, they are only fit for a cheat, and no fair gamester but would throw them under the table. »
(242) Robbins, pp. 240 et 249, qui cite un pamphlet tory, Honesty’s best policy, pp. 9 et 13, et renvoie au Calendar of State Papers, dom., année 1678, p. 84. — Le Record office contient un exemplaire (cote : E. 1950). ;
(243) Ibid., p. 414 : & This book. was written with no other intent than of meer fidelity and service to his Majesty. ».
tous les jurys de mise en accusation d'Angleterre de signer des pétitions en faveur de nouvelles élections parlementaires (244), fut attribué comme la Relation, mais avec moins de fondement, à Marvell par la rumeur publique. Pour obtenir des dénonciations précises, la Gazette de Londres ou journal officiel du temps, dans son numéro des 21-25 mars 1677/8, contenait l'offre d’une récompense de cinquante livres sterling à qui révélerait le nom de l’imprimeur ou de l'éditeur (245); cent livres étaient promises à qui ferait connaître l’auteur [handers to the press] de ces « libelles séditieux et diffamatoires » (246). A la date du 18 avril 1678 un pamphlet anonyme intitulé Lettre écrite d'Amsterdam à un ami habitant l'Angleterre désigne Marvell, sans le nommer mais fort clairement, comme l’auteur de la Relation : « André », y lit-on, « est un homme habile à combattre le papisme ». La Lettre paraît aujourd'hui énigmatique mais constitue sûrement une manœuvre du ministère pour compromettre l'opposition. Elle est censée écrite par un républicain anglais réfugié en Hollande à un autre membre du même parti demeuré dans sa patrie, et elle dévoile toute sorte de complots véritables ou imaginaires (247). Aussi pourrait-on révoquer en doute son témoignage si Marvell dans une lettre du 10 juin à son neveu ne reconnaissait pas la Relation pour sienne tout en faisant semblant de la désavouer. Après avoir parlé des récompenses offertes par la police et de leur inefficacité il ajoute : « Trois ou quatre livres imprimés depuis ont décrit, aussi précisément que le permettait sa qualité de membre du parlement, un certain Monsieur Marvell comme l’auteur de cette Relahon; mais s’il en eût été ainsi il aurait sûrement été mis sur la sellette à la Chambre ou ailleurs » (248). Ce badinage prouve que le député de Hull ne se sentait pas bien en danger, et qu'il croyait le gouvernement peu pressé de lui mettre la main au collet. En fait le secrétaire d'état, le savant Williamson, recueillait sans hâte des renseignements; quand un de ses espions lui adressa un rapport où la Relation était attribuée à Marvell, ce dernier était mort depuis six jours (249).
(244) Voir bibliographie, n°° 97 et 92.
(245) Comme presque tous les pamphlets de cet ordre la Relation portait la rubrique d'Amsterdam, mais personne n'était dupe.
(246) Signalé par Grosart, I, Lv, et avec plus de détails par Aïtken, I, xLvrr.
(247) Voir bibliographie, n° 75. Les deux premières pages de ce pamphlet accusent les réfugiés anglais en Holiande de conspirer non seulement contre Charles IT mais contre son neveu Guillaume d'Orange : « The French and we... offer to the shrine of De Witt, the martyr an& saint of this republic ». De fait Marvell a inséré dans son Dialogue entre les deux chevaux (novembre 1675) un vibrant éloge de feu le Grand-Pensionnaire qui n’est pas pour plaire au stathouder en exercice. — A la page 4 on lit : « Bring on new accounts of Growth of lopery and arbitrary government ». Puis il est question de l'agitation conjuguée en Ecosse et à Westminster contre Lauderdale, et ensuite, p. 5 : & Write on still : Î am sorry we have lost the Prime Pen [?]; therefore make sure of Andrew. Hec’s a shrewd man against Popery, though for his religion you may place him, as Pasquin at Rome place“ Harry the Eighth, between Moses, the Messiah, and Mahomet, with this motto in his mouth, Oud me vertam nescio. * Tis well he is now Transprosed into Politiks, they say he had much ado to live upon Poetry. What at Blunt-tool the Peoples become ! No mutiny ? However, let him whet on till they take an Edge, and be sure that you and the rest of our Comrades whet him ».
Pour une autre réponse à la Relation, œuvre de L'Estrange, voir bibliog. n°° 76 et 77.
(248) «.. surely he should not have escaped being questioned in Parliament, or some other place ». Il est probable que cette lettre (nous n’en avons plus le manussrit) n’était pas signée, comme la plupart de celles que Marvell adressait à Harley.
(249) Calendar of State Papers, domestic, à la date du 22 août 1678. — Son édi-
Ep
Faut-il voir dans cette patience ministérielle un effet de la volonté royale ? (250). Pendant la dernière partie de la quinzième session qui va du 29 janvier 1677/8 au 14 mai 1678, et la première partie de la seizième, ouverte dès le 23 mai, Charles II s'applique à ménager les Communes, car il est devenu très belliqueux et, voudrait obtenir les subsides qui lui permettraient de secourir efficacement son neveu le stathouder contre le roi de France. Celui-ci vient en personne de prendre Gand et sa citadelle le 2/12 mars après un siège de huit jours. Ce coup d'éclat, destiné à obtenir une paix que Louis XIV désire vivement, semble tout d’abord provoquer au contraire un effort anglais. Déjà le
uc de Monmouth est parti pour Ostende avec quelques milliers de sol-
dats et des volontaires de la noblesse (lettre du 28 février 1677/8), mais il revient bientôt sans avoir rien pu faire (lettre du 12 mars). Au lieu de fournir des moyens au gouvernement, l'opposition oriente la chambre vers la persécution des papistes. L'émotion atteint son point culminant au début de la seizième session. Marvell note une affluence à la Chambre telle qu’on n’en avait pas vue depuis plusieurs années, 350, voire 370 députés prenant part à un même vote (251). Les camps sont partagés presque également, mais la méfiance l’emporte. Le 31 mai la Chambre, qui naguère réclamait à grands cris la rupture avec la France, vote un crédit destiné à payer toutes les troupes levées jusque-là pour les licencier aussitôt (252). La partie est jouée, l'intérêt s’'émousse; dès le 22 juin Marvell écrit à ses électeurs : « Beaucoup de députés s’en vont chaque jour, et tous ici nous sommes las ». Le 6 juillet il rend compte d’un vote où il n’y a eu que 78 nons et 61 ouis, « si réduite est la chambre ». C’est sa dernière lettre qui nous aïit été conservée. Neuf jours après le parlement est prorogé, et le 31 juillet/10 août 1678 la paix est signée à Nimègue entre la France et les Provinces-Unies auxquelles Charles II n'a pu assurer un appui qui leur permit de continuer la guerre. Trois jours plus tard le prince d'Orange, feignant de n'avoir pas été prévenu, essaya de surprendre le maréchal de Luxembourg; ce fut la bataille sanglante et inutile de Saint-Denis où les auxiliaires anglais (253) empêchèrent les Français d’anéantir les Hollandais et les Espagnols. Si Marvell en connut la nouvelle, ce fut sans doute la dernière qu’il apprit en ce monde.
Le 29 juillet il était en visite à Hull (254), sans doute pour la première
teur semble avoir été moins heureux que Marvell. Du moins un certain Thomas Bedwell fut-il bel et bien enfermé à Newgate le 22 février 1677/8 sous l’inculpation d’avoir publié The growth of Popery. Au mois de juin suivant, vers le moment où Marvell écrit à Popple sa lettre insouciante, celui qui à arrêté Bedwell, un nommé Whitwood, se plaint de n'avoir pas encore touché la récompense promise dans la Gazette. Ces incidents ont été signalés par Robbins (pp. 304-13), qui a fait d’après les State Papers une étude très minutieuse des mesures policières contre le pamphlet de Marvell.
(250) Le dernier ouvrage de Marvell, également anonytm'e mais traitant de questions purement théologiques, Rermarks upon a late disingenuous discourse…. obtient régulièrement l’imprimatur le 17 avril 1678.
(251) Lettres des 11, 23 et 25 mai 1678 au maire de Hull. — Le nombre des sièges à la chambre des communes dépassait quelque peu cinq cents.
(252) Lettre du 1° juin, au même.
(253) Sous le commanderrent du comte d'Ossory, fils du duc &Ormond, qui sera comme son père un fory de marque. Le fait est significatif.
(254) Bench books, s. d. Signalé par Thompson, III, 479 : « This day the Court
fois depuis plusieurs années (255), courte visite car le 16 août il mourait à Londres (256). Au XVII: siècle une fin aussi subite faisait presque toujours soupçonner un empoisonnement (257); ce fut le cas pour Marvell. Un poème contemporain dit
Est-ce le destin ou l’artifice qui trancha le fil de ses jours ? La question reste douteuse (258).
Naturellement c'est au parti de la cour, au duc d’York ou au comte de . Danby, ou encore aux Jésuites (259), que ce crime était attribué, avec la même légèreté que Marvell lui-même avait montrée dans des occasions seinblables (260). Cette supposition n'était pas fondée. Un ou-
[la municipalité] being mett Andrew Marvell Esq" one of the Burgesses of Parl'arr'ent for this Borough came into Court. And the Court an& M' Marvell held severall discourses about the Towns affaires ». — Margoliouth, II, 341, signale un autre document, tiré du Hull Audit Book, d'où il ressort qu’entre le 14 juillet et le 3 août une collation de viandes et de vins, coûtant au total 3 livres, 8 schellings, 4 deniers, avait été offerte par le maire et les échevins au colonel Gilby et à Marvell. — Enfin les archives de la confrérie hulloise &e la Trinité, dossier du phare du cap Spurn, contiennent le brouillon d’une lettre à Marvell, datée du 10 août 1678, et adressée : « To howse in Hull » (Margoliouth, II, 347). On voit qu'il s’écoula au plus trois jours entre son retour à Londres et sa mort.
(255) Voir les lettres du 26 avril 1674 à la confrérie de la Trinité et du 19 octobre 1675 au maire de Hull. Il semble que Marvell ait visité sa circonscription entre ces deux dates.
(256) Hist. MSS. Commission, 13° rapport, App. VI (1893) p. 8. Lettre du colonel Grosvenor à G. Treby, M. P., en date du 17 août 1678 : « Andrew Marvell died yesterday of apoplexy ». Ce document tranche la question, mais jusqu’à sa publication on hésitait entre les dates du 12, du 16 et du 18. Cette dernière avait la préférence de la plupart des biographes parce qu'Aubrey, op. cit., II, 54, dit de Marvell : « Obuit Londini, Aug. 18 1678 » et que Wood dans ses Athenae Oxontienses suit Aubrey. Mais dans Wood’s Life and Times par A. Clark, II, 414, on trouve cette note de Wood : «1678. August. Andrew Marvell a minister’s son — quaere Fuller’s Worthies — bred up in Cambridge, a burgess in this parliament for Hull, authour of the Rehearsal transprosed, Mr. Smirke, [was] buried in St Giles church in the Feilds in the South isle by the pulpit, Su. Aug. 18. 1678 ». La date du 18 pour l'enterrement va avec celle Gu 16 pour la miort. — D'ailleurs la première épitaphe de Marvell, écrite de la main de son neveu Popple, dit qu'il mourut le 16 (voir infra, chap. VIII).
(257) La Brinvilliers avait été mise à mort en 1676. Son souvenir excusait quelque promptitude à parler de poison.
(258) On his Excellent Friend Mr. Andrew Marvell (voir infra, chap. VII, et bibliog. n° 208) :
But whether Fate or Art untwined his thread Remains in doubt.
Dans la préface d’un pamphlet écrit après mais publié avant cette pièce de vers, The Reasons of the New Converts Taking the Oaths (1690) Thomas Brown déclare « … I have no reason as yet to be so weary of my life, as to desire to be deified after Andrew Marvel’s manner ». Monsieur Thorn-Drury, à qui nous devons la connaissance de ce passage, y voit une allusion à l’empoisonnement prétendu de notre poëte. C'est fort possible; toutefois il faut noter que Marvell lui-même dans The Rehearsal Trancpros’4 (Grosart, III, 93 et 462) emploie « deifie » comme euphémisme au sens de tuer. (Le N. E. D. ne signalg pas ce sens qui dérive sans doute du « Ut puto, deus fio » de Vespasien dans Suétone). Peut-être Brown songe-t-il seulement à cette plaisanterie. Mais les deux explications ne s’excluent pas l’une l’autre; « after Andrew Marvel's manner » peut signifier à la fois : & comme le fut A. M. », et : « comme dit A. M. ». — Parker (Reproof, p. 110) feint de croire Marvell capable d'employer contre lui & a Spanish fig, or some more secret Italian despatch ».
(259) Aubrey, op. cit, II, 54 : « Some suspect that he was poysoned by the Jesuites, but I cannot be positive ».
(260) The Last Instructions, v. 65-8 et passim : Marvell y accuse la duchesse d’York d’avoir empoisonné Ma@ame Denham qui aurait été la maîtresse de son mari. Selon Pepys (Journal, 8 janvier 1666/7) les deux accusations auraient été également fausses.
vrage médical écrit en latin à la fin du siècle (261) cite le cas de notre poète en exemple des dangers qu’amène l'emploi inconsidéré des drogues opiacées dans le traitement des fièvres intermittentes. L'auteur de ce traité, Richard Morton, avait entendu raconter la mort de Marvell par le médecin même qui en était responsable. Nous apprenons ainsi que la maladie du poète était une fièvre tierce, et qu'il aurait suffi pour le sauver d’une once de quinquina, « corticis peruviami >». Mais le remède que devait bientôt chanter La Fontaine était considéré par ce praticien routinier comme une innovation pernicieuse; il préféra tuer son malade selon les règles de l’art, en lui donnant un clystère, en lui tirant libéralement, du sang malgré son âge déjà avancé [jam senescentem], en lui administrant une purge et un émétique, et enfin une potion d’eau thériacale comme fébrifuge. Puis il l’ensevelit sous des couvertures et l'invita « à dormir et à suer », ordonnance si bien exécutée qu’au milieu « d’un profond sommeil et de sueurs liquéfiantes >» [colliquativis], le malade mourut dans le coma [apoplectice]. « Ainsi fut ravi prématurément ce fameux André Marvell, au grand dam de la république, et particulièrement de la république des lettres ». Ce témoignage, dont on n’a aucune raison de mettre en doute la sincérité, fait justice de la rumeur accusant les ennemis de la liberté d’avoir empoisonné son plus ferme champion. Du moins cette rumeur prouve-t-elle le rôle que Marvell commençait à jouer dans l'opinion publique au moment où la mort le prit. Du sommet de son Nébo satirique il avait aperçu la Terre promise, ce réveil sanglant de la ferveur protestante qui secoua l'Angleterre de la fin de 1678 à 1682; il ne lui fut pas accordé d’y entrer. Faut-il regretter pour sa gloire qu’il n’ait pas eu l’occasion de donner ainsi toute sa mesure en politique, ou se réjouir qu'il n’ait pu ternir sa réputation. dans les cruautés exercées sur les catholiques à la suite des prétendues révélations de ce Titus Oates qui lui empruntera les traits les plus spécieux de son Complot papiste ?
(261) Iluperokoy{a seu ÆExercitationes de Morbis Universalibus Acutis. Authore Richardo Morton, Med. D. Regü Collegi Medicor. Lond. Socio et Censore. Londini, 1602, p. 96. — Signalé en 1874 par Samuel Gee (voir bibliog. n° 150).
Sur Morton consulter le D.N.B. : né en 1630 il avait pu connaître Marvell. Il fut d'abord ministre, mais ne voulut pas se soumettre à la loi d’uniformité en 1662: expulsé de sa cure il devint médecin et, semble-t-il, bon médecin. :
Son témoignage offre donc toutes les garanties morales et scientifiques.