‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 40 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Satires politiques.

Le critique qui tente l’étude littéraire des satires de Marvell s’aventure sur des sables mouvants. Il voudrait ne fonder son jugement que sur des œuvres d’une authenticité indiscutable; or, si l’on met à part les trois pièces de jeunesse, Fleckno, La mort de Thomas May et Le caractère de la Hollande, le canon de Marvell satirique consiste en une série de probabilités décroissantes qui commence bien en deçà de la certitude et qui se termine au delà des limites du doute. Un seul point paraît établi : à partir de 1667 le député de Hull écrivit contre la cour des vers qui circulèrent au moins en manuscrit, peut-être aussi parfois en placards ou en brochures imprimées. Ses ennemis du moins l’en accusent dès 1673 : « Avons-nous collaboré à des lampons contre la cour, vous et moi ? » s’écrie l’un d’eux (1). Et dans sa conclusion le même pamphlétaire lui dit charitablement : « S'il faut que vous barbouilliez du papier, retournez à votre véritable vocation, les lampons et les chansons des rues » (2). Mais comme le satirique s’exposait à la perte des oreilles sinon à des peines plus graves, Marvell n’a laissé aucun témoignage qui püt l’incriminer devant un tribunal. Son nom n'apparaît en tête d’une satire imprimée qu’en 1689, après la révolution qui a détrôné son ennemi Jacques II. En revanche, pendant la quinzaine d’années qui suit, des éditeurs peu scrupuleux font libre usage de ce nom pour attirer les lecteurs et vendre leur marchandise. Au XVIII: siècle des additions au canon de Marvell, faites d’après des documents aujourd’hui disparus, entremèlent inextricablement le probable et l’absurde. Aux XIXe et XXe siècles on travaille plutôt à éliminer le faux qu’à accroître le vrai, mais les éditions successives ne s’accordent pas toujours. La plus récente, la seule véritablement critique, va très loin dans la négation. Non seulement elle relègue en appendice deux pièces jusqu'ici admises

(x) Parker, Peproof, p. 106 : « We have... lampoon’d the court together. ».

(2) Ibid., p. 526 : & If you must be scribbling, betake yourself to your own proper trade of lampoons an& ballads ». A la page 269 une allusion aux « juvenile essays of Ballads, Poesies, Anagrams, and Acrosticks » de Marvell peut s'appliquer aux vers lyriques comme aux vers satiriques de notre poète. — Dans The Transproser Rehearsed, autre pamphlet contre Marvell, celui-ci est mis en scène s’écriant : « they [the Armiünians] shall know what a Satyrist I am, l’le lampoon, an& print ’em too, Igad.… ». Il semble qu’il faille entendre : je les raillerai en vers et en prose, dans mes satires manuscrites et dans mon pamphlet imprimé, The Rehearsal transprosed.

universellement, l’Avis à un peintre sur la manière de dessiner le Duc (3) et Un poème historique (4), mais encore elle exprime la conviction que plusieurs autres pièces n’appartiennent pas non plus à notre poète, encore que la preuve ne puisse être administrée de façon décisive. Pour résumer des conclusions qui se présentent d’une façon fragmentaire et avec beaucoup de nuances, elle fait deux groupes, composés, l’un de pièces probables, l’autre de pièces improbables. Le premier groupe contiendrait : Clarendon pend la crémaillère, avec peut-être ses deux annexes, Sur son hôtel et Sur ses petits-enfants; Les dernières instructions à un peintre; le Nouvel Avis à un peintre; Le fidèle Ecossais (au moins en partie); La Statue du Marché-aux-Ceps; La Statue de Charing-Cross; Un dialogue entre les deux chevaux (5); plus deux pièces en latin, Bludius et Corona et Scævola Scoto-Brittannus. Le second groupe comprend : Les serments du Roi; Une prophétie de Nostradamus; Sur le droit de cité conféré à Sa Majesté; Britannia et Rawleigh; L'Auberge de l'Echiquier (6). Nous acceptons cette division comme la meilleure que l’on puisse faire jusqu’à la découverte de nouveaux documents, découverte que l’on ne doit guère attendre, après tant de recherches laborieuses, que d’un hasard heureux. Une stricte méthode nous obligerait donc à ne faire usage dans tout ce chapitre que des satires du premier groupe, et c’est bien sur elles que nous avons fondé nos conclusions. Pourtant nous ne nous sommes pas interdit de citer à l’occasion les satires du second groupe; ce n’est pas seulement pour étoffer tel paragraphe autrement un peu maigre, mais il nous a semblé qu'en dehors même de la personnalité de Marvell cette production lit-

(3) Advice to a Painter to draw the Duke by. Margoliouth dans sa note sur cette pièce démontre d’une façon ui ne laisse guère place au doute que cette satire revient à Henri Savile, frère de Georges Savile, marquis de Halifax et l’un des principaux hommes d'état &e la Restauration .

(4) An Historicall Poem. Nous sommes d’accord avec Margoliouth pour voir &ans les vers 151-2 une allusion au meurtre du chevalier Edmond Berry Godfrey en octobre 1678, plusieurs semaines après la mort de Marvell, et d’une façon générale dans la fin cu poème l'écho des révélations de Titus Oates sur le prétendu Complot papiste. — Mais nous ne croyons pas impossible que cette fin ait été rajoutée après coup et que les 136 premiers vers reviennent à Marvell conformément à une tracition qui remonte à

(5) Clarindonws House-Warming. — Upon his House. — Upon his Grand-Children. — The last Instructions to a Painter. — Further Advice to a Pœnter (intitulé Farther Instructions to a Painter dans les éditions antérieures). — The Loyall Scot (voir infra l'exposé de la thèse de Margoliouth et de la nôtre sur la composition fragmentaire de cette pièce). — The Statue in Stocks-Market. — The Statue at Charing Cross. — A Dialogue between the Two Horses.

(6) The Kings Vowes (appelé aussi Royal Resolutions). — Nostradamus’'s Prophecy. — Upon his Majesties being made free of the Citty (intitulé On the Lord Mayor and Court of Aldermen dans les éditions antérieures). — Britannia and Rawleigh. — À Ballad calld the Chequer Inn (ou simplement The Chequer Inn). — Margoliouth imprime cette pièce dans les notes Ge The Statue at Charing Cross, parce que Thompson «est le seul garant de l’attribution à Marvell. Grosart, suivi par Aitken, l'avait déjà reléguée en appendice comme indigne de Marvell. Cette considération nous semble foute personnelle, et sur ce point comme sur d’autres notre goût diffère de celui de Grosart. Les arguments en faveur &e l'attribution à notre poète de The Chequer Inn sont des plus faibles, mais la preuve contraire n’est pas faite. De même pour Upon the Cutting of Sir John Coventry s Nose et The Doctor Turn’d Justice, également exclus du canon marvellien par Grosart et que Margoliouth n’imprime pas du tout. Ici la valeur &e fond et de forme, nous en convenons, est si faible qu'il n'y a pas lieu de réclamer contre une décision un peu catégorique dans la négation.

téraire encore assez peu connue en France méritait qu’on s’y attardât. Et puis il ne s’agit pas, répétons-le, de mêler des pièces douteuses à des pièces dont l’authenticité soit certaine, mais de se montrer plus ou moins rigoureux dans le doute. La certitude négative ne s'obtient guère plus facilement que la certitude positive : il faut ou bien découvrir l’auteur véritable de la satire attribuée à Marvell (7), ou bien montrer que la date en est postérieure à celle de la mort de notre poète; mais dans ce deuxième cas une ou deux allusions à des évènements de 1679 et des années suivantes ne suffisent pas, car elles peuvent avoir été interpolées dans le texte original (8). Aussi serait-il également imprudent d’affirmer et de nier, et suivant un exemple fameux nous serions tentés d’imprimer ici toute une page de points d'interrogation que le lecteur distribuerait dans le chapitre sans risque de se tromper. A l’occasion nous ne laisserons pas de réitérer cet avertissement liminaire.

Malgré tout, une constatation rassurante s'impose : les additions et les soustractions auxquelles on a procédé depuis plus de deux cents ans modifient assez peu la physionomie de Marvell satirique. Aussi, même si la critique de l’avenir retirait telle ou telle pierre de l'édifice que nous avons construit, espérons-nous que l’ensemble resterait debout.

« Un homme né chrétien [entendez catholique] et français se sent contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus ». Dans cette remarque où se trahit un regret La Bruyère note l’un des aspects essentiels du Grand Siècle (9). On pourrait s'amuser à signaler des exceptions; mais la Satire Ménippée date de 1594; les Tragiques sont l’œuvre d’un attardé littéraire et politique, et paraissent dans un monde qui ne les comprend plus; la Fronde a dans les Mazarinades la littérature qu’elle mérite; et dès que Louis XIV prend en mains les rênes du pouvoir, l'éloge (ou pour mieux dire l’adulation) reste seul permis

à qui parle des affaires de l’état.

En Angleterre (10) il en va tout autrement. On peut dire que la sa-

(7) Comme l’a fait Margoliouth pour Advice to a Paiïnter to draw the Duke by. Cf. Supra.

1) Nous avons dit plus haut que tel pouvait avoir été le cas des vers sur lesquels Margoliouth se fonde pour retirer à Marvell An Historicall Poem. Par contre Grosart a eu pleinement raison de reléguer en appendice et Margoliouth &e ne pas imprimer du tout Hodge’s vision from the Monument et Oceana and Britannia dont toute la substance indique une date postérieure à la mort de Marvel.

(9) Cette citation s'impose. Taine l’a faite avant nous, Histoire de la littérature anglaise, Livre III; chapitre II, $ vx.

(10) Sur cette question nous nous sommes servi surtout du livre de Previté-Orton, Political satire in English poetry… Cambridge (1910) — et &e l'étude du même critique dans la C. H. E. L., vol. VIII (xorz) chap. II : Political and ecclesiastical satire. — Raymond Macdonald Al&en, The rise of formal satire in England under classical influence, Philadelphia (1809) a été pour nous d’une utilité moins directe (pourtant il consacre à Marvell quelques lignes assez justes, p. 241). — Nous avons consulté aussi Hugh Walker, English satire and satirists (1925). Cet ouvrage rend justice aux satires en vers de Marvell, mais il est d’une sévérité excessive pour la Répétition Transprosée. — Les jugements que nous portons sur la satire anglaise

tire politique y est contemporaine de la Grande Charte, issue du même instinct. Et depuis les grands mouvements politiques et sociaux du XIV: siècle la tradition de Pierre le laboureur se continue par des chaïnons encore visibles. Skelton attaque le cardinal Wolsey, alors tout-puissant, dans son Pourquoi ne venez-vous pas à la cour ? Un demi-siècle plus tard Spenser, le flatteur par excellence de la Reïne-Vierge, écrit son Conte de la mère grand (11) pour vilipender le principal ministre, Burleigh, facilement reconnaissable sous la peau de Renard. Si des Anglais se permettent de telles hardiesses sous le gouvernement quasi-absolu des Tudors, on ne saurait s'étonner du développement que prend la satire politique pendant la guerre civile. Pamphlets en prose et en vers foisonnent dès la proclamation par le Long-parlement de la liberté de la presse, et continuent à pousser malgré le prompt rétablissement, par la majorité presbytérienne de ce même parlement, des « censeurs barbelés » contre lesquels Milton et Marvell, chacun à sa manière, protestent. Soit que le don poétique se trouvât surtout dans le camp royaliste, soit que les satires républicaines aient disparu en grand nombre après la défaite de leurs auteurs, nous n’entendons guère aujourd’hui que les railleries lancées par les rimailleurs Cavaliers contre les Têtesrondes. Le Parlement-croupion fournit son titre au recueil fait après la Restauration (12) de ces pièces presque toujours grossières, parfois. amusantes. Au milieu mais au-dessus de cette production éphémère se dresse l’œuvre d’un écrivain véritable, encore que rude et inégal, Cleveland. Si Marvell eut un maître en satire politique, ce fut cet homme dont la curieuse figure mérite de nous arrêter un instant.

De huit ans plus âgé que notre poète, Cleveland avait lui aussi pour père un membre du bas clergé; il fit lui aussi ses études à Cambridge, mais au collège du Christ où il trouva comme ancien Milton. Peu après l’arrivée de Marvell au collège de la Trinité, Cleveland obtint une: place d’agrégé à celui de Saint-Jean, place qu’il occupait encore lorsqu’il se signala par la véhémence avec laquelle il combattit la candidature de Cromwell dans la ville de Cambridge aux élections parlementaires d'octobre 1640. La même année il écrivit sa première satire contre les puritains. Dès que s’ouvrit la guerre civile, il semble s'être réfugié à Oxford. En 164$ il remplissait les fonctions de ministère public auprès du conseil de guerre de la garnison royaliste de Newark. Cette ville ne capitula que sur l’ordre de Charles I lui-même après que celui-ci se fut livré aux Ecossais en 1646. Pendant dix ans Cleveland échappa à toutes représailles, mais en 1656 il fut mis en prison pour n'avoir pas de moyens d'existence connus en rapport avec le luxe de son costume ; la dénonciation qui provoqua son arrestation lui attribue « de grandes capacités qui le mettent à même de faire d’autant plus de mal » au nou-

autour de Marvell reposent principalement sur la lecture des recueils parus après la révolution de 1688/9 et que l’on désigne sous le nom générique de State Poems (voir la bibliographie très complète qu’en donne Margoliouth, I, 208-12). (11) Mother Hubberd’s Tale, écrit, ou du moins commencé, vers 1570, publié, en

(12) Rump : or an exact collection of the choycest Poems and Sonas relating to,

the Late Times. By the most Eminent Wits from anno 1639 to anno 16671, publié en

veau régime. Cromwell, auquel il en appela dans une pétition empreinte de dignité, se montra plus libéral que ses sous-ordres et le fit relâcher. Mais la prison avait miné la constitution de Cleveland et il mourut en 1658, quelques mois avant le Protecteur.

Cette carrière, commencée sous les mêmes auspices que celle de Marvell, se poursuivit donc et s’acheva d’une manière bien différente. Mais en passant dans le camp opposé, notre poète conserva de l'estime pour l'œuvre de l'écrivain royaliste. Or, dans les huit satires que l’on peut lui attribuer avec certitude, Cleveland se révèle vigoureux lutteur, convaincu de la justice de sa cause, sans nuances. Chacun de ses distiques porte un coup droit à l'adversaire. Pas de feintes, de préparations, de réticences; pas même de gradation, de combinaison, d'ordre. On l’a comparé ingénieusement à l’un de ses héros, le prince Rupert, excellent officier de cavalerie, très médiocre général, irrésistible dans une charge, sans valeur pour la défense d’une place (13). Cleveland échoue misérabiement quand il s’essaie à l'éloge, par exemple, de Laud. Pour mieux dire, il se dérobe devant une tâche contraire à son talent.

Qui a un pinceau pour figurer ce Saint sans avoir aussi des pleurs qui emportent la peinture ?

Et tout de suite cette affirmation qui est un défi

I n’y a plus d’'Eglise; la Religion a poussé

si fort ces derniers temps qu’elle a crû jusqu’à n'être plus; tel un corps hydropique, plein d’humeurs,

d’abord s’enfle en une bulle, puis disparait (14).

Aussi le mètre de Cleveland est-il l’iambe cher jadis à Archiloque, « l’iambe acéré.. qui mord, tel le blaireau, jusqu’à ce que ses dents se rencontrent » (15). Quant aux images, ce sont celles de l’école métaphysique où Cleveland occupe par ses poésies lyriques une place analogue : à celle du Musset des Contes d'Espagne et d'Italie dans l’école romantique : nous voulons dire que mi-sérieux, mi-plaisant il pousse jus- “qu'à l'absurde les procédés de ses maîtres et de ses condisciples. Mais son outrance ne devait pas effrayer Marvell, et de son influence sur celui-ci nous avons des preuves plus matérielles qu’une ressemblance générale de leurs styles, ressemblance que l’on pourrait attribuer à la communauté de l'atmosphère poétique.

(13) Saintsbury, Minor Caroline Pocts, vol. IIT (x921) p. 0. —- L'introduction et les notes de Monsieur Saintsbury, écrites avec la verve et le savoir habituel de ce criti- -que, nous ont beaucoup servi pour cette esquisse de la personnalité de Cleveland.

(14) An Elegy upon the Archbishop of Canterbury (1645), v. 15-16, 19-22

Who hath a pencil to express the Saint

But he hath eyes too, washing off the paint ?..

There is no Church; Religion is grown

So much of late that she ’s increase to none,

Like an hycropic body, full of rheums,

First swells into a bubble, then consumes.

(15) The Rebel Scot, v. 27-8 :

Come, keen iambics, with your badger's feet

And badger-like bite till your teeth do meet. Par iambes il faut entendre le décasyllabe anglais, également appelé vers héroïque ‘(voir infra). Peut-être faut-il voir aussi une allusion au sens de satire qu'a parfois de grec iau66c.

D'abord le succès de Cleveland auprès de ses contemporains fut très grand. Les éditions de ses œuvres authentiques, / et de beaucoup d’autres que lui attribuaient des éditeurs avides de gain, se multiplièrent pendant toute la vie de Marvell, au point qu’on n’arrive pas à en donner le chiffre exact; un lieu commun de la critique moralisante le fixe à vingt pour l’opposer à celui de deux qu'atteignirent dans le même temps les Petits poèmes de Milton; Cowley lui-même ne pouvait prétendre à une popularité semblable. Il est d’ailleurs presque certain que Marvell avant de quitter Cambridge y avait appris à connaître Cleveland, sinon personnellement du moins par ses premiers vers. On va voir que les effets de ce contact devaient se faire sentir longtemps après.

La pièce la plus célèbre du satirique royaliste, celle où il a le mieux montré son tempérament combattif, a pour titre : L’Ecossais rebelle. Il l'écrivit au moment où les Covenantaires, franchissant la Tweed, vinrent prêter au parlement une aïde fatale à la cause de Charles I* (1643); mais comme il ramassa en quelque cent-vingt vers toutes les remarques désobligeantes faites de temps immémorial par les Anglais sur leurs voisins septentrionaux, cette satire offre un intérêt plus permanent que les autres et dépasse les circonstances qui la firent naître. Voici quelques échantillons de ces amabilités qui visent surtout la pauvreté du sol écossais :

Celui qui, ayant vu l'Enfer dans un rêve lugubre

et dans le crépuscule de son imagination,

se détourna de ses péchés et se repentit sous le coup de la peur, s'il avait vu l’Ecosse, serait devenu un prosélyte. 1 Dans ce pays c’est proférer une malédiction que de dire :

« Puissent-ils ne jamais être condamnés à l’exil ! »

S1 Caïn avait été Ecossais, Dieu aurait changé son châtiment : au lieu de l’obliger à errer partout, il l'aurait confiné chez lui (16).

Or un quart de siècle après cette invective, au milieu de l’humiliation nationale causée par l’incursion de Ruyter dans la Tamise et la Medway, ce fut un Ecossais qui sauva l’honneur : le jeune capitaine Douglas refusa de quitter, quand un brûülot y eut mis le feu, le vaisseau qu’il avait mission de défendre, et périt dans les flammes. Cette fin tragique fournit à Marvell le sujet du poème qu'il intitula Le fidèle Ecossais (17) pour en faire une réplique à la satire de Cleveland. Afin de souligner

(x6) Ibid., v. 57-64 : He, that saw Hell in’s melancholy dream And in the twilight of his fancy’s theme, Scared from his sins, repented in a fright, Ha he viewed Scotland, had turned proselyte.

A land where one may pray with cursed intent, & Oh may they never suffer banishnent ! »

Had Caïn been Scot, God would have changed his doom ; Not forced him wander but confined him home !

(17) The Loyall Scot. Les vers 15-62 qui racontent la mort &e Douglas firent d’abord partie de The Last Instructions to a Painter, où ils mettaient en relief la lâcheté d’un certain Daniel (v. 631-48): aussi commençaient-ils par les mots : « Not so brave Douglas; ». Quañd Marvell les à placés dans la bouche de Cleveland l'effet de contraste a été transféré de Daniel à l'Ecossais rebelle Ge. 1643. — Ces qua-

Sn vers forment ce que Margoliouth appelle le « premier strate » du Fidèle- COSsais.

encore cette intention il décrit dans une sorte de prologue aux enfers l’arrivée de Douglas parmi les héros de jadis; ceux-ci désignent pour lui souhaiter la bienvenue Cleveland qui fera ainsi amende honorable au peuple qu’il a calomnié. Le satirique accepte de bonne grâce. Suivent le portrait de Douglas et le récit de sa mort. Mais comme si l’héroïque épisode n'était qu’un prétexte, Marvell fait ensuite prononcer à: Cleveland une éloquente plaidoirie en faveur de la politique d'union entre l'Angleterre et l’Ecosse. Nous avons parlé ailleurs de l'intérêt historique de cette manifestation. Ici nous remarquons combien le style en est calqué sur celui de l’auteur de L’Ecossais rebelle. Autant par imitation que par l'effet de son tempérament propre, notre poète abandonne bien vite l’éloge ou le raisonnement impersonnel pour s’en prendre sans ménagement aucun à ceux qu'il soupçonne de s'opposer à cette union, c’est-à-dire au clergé anglican et particulièrement aux prélats (18). Les

(18) Selon Margoliouth les vers 1-14 (le prologue), 274-85 (l’épilogue) qui mettent en présence Cleveland et Douglas, et les vers 63-86 et 236-73 qui affirment l'unité foncière de l'Angleterre et de l'Écosse, constituent le « second strate » du poème, qui aurait été composé vers 1670, près &e trois ans après le premier. — Les vers 87-235 qui attaquent le clergé anglican seraient une addition postérieure, le & troisième strate », et n'appartiendraient pas à Marvell. — Cette théorie est ingénieuse mais soulève des objections dont Margoliouth indique lui-même les deux suivantes 1) l’auteur du « troisième strate » imite Cleveland (voir infra) et cette tirade anticléricale a donc été écrite pour s’insérer dans The Loyall Scot. — 2) Nul texte imprimé ou manuscrit ne donne les deux premiers strates sans une partie au moins du troisième ; il est vrai que dans la première édition cette partie se réduit à deux vers (mais la violence de l’invective explique facilement que même après la révolution on n'ait pas osé la publier en entier).

Personnellement nous inclinons à penser que Marvell a écrit tout The Loyall Scot; nous acceptons sans réserve la distinction entre le premier strate et le reste de la pièce ; mais il nous semble arbitraire de séparer le secon& du troisième; le lien logique est solide entre la propagande en faveur de l’union des &Geux peuples et le réquisitoire contre ceux qui rendent toute union sincère et équitable impossible. La haine des prélats, on le verra au chapitre suivant, est peut-être le trait fondamental de la doctrine politique et religieuse de Marvell. De fait les ressemblances ne manquent pas entre le &« troisième strate » et les pamphlets en prose de Marvell, non seulement dans la pensée, mais même, ce qui est! plus significatif, dans l'expression. Les vers 91-2

All Letanies in this have wanted faith

Theres noe « deliver us from a Bishops Wrath », expriment sous une form'e concise et épigrammatique une idée que l’on retrouvera développée dans l’Essai sur les Conciles : & [Charles II1] may, as Constantine, among his private devotions put up one Collect to the bishops… ». (Grosart, IV, 155-6). — Le vers suivant

Never shall Calvin Pardoned bee for Sales, de quelque façon qu’on le retourne ne donne pas de sens satisfaisant, mais l’antithèse entre le réformateur et l’évêque &e Genève reparaîtra dans la deuxième partie de la Répétition transprosée : & Calvin and Geneva, to which you [Parker] are every where a declared enemy. The town you might have spared, if not for his, yet for Sales his sake, the bishop of Geneva, whose Book was thought fit to be licensed by your predecessor.… » (Grosart, III, 485). I1 semblerait que Marvell ait repris en prose un trait qu'il avait conscience d’avoir manqué en vers. — The Legion Devil did but one man possess One Bishops fiend spirits a whole Diocesse. (v. 137-8).

Essai sur les Conciles : & À bishop now grew terrible; and (whereas a simple layman might have frighted the devil with the first words of the Apostles Cree&, and «I defie thee Satan ») one Creed could not protect him from a bishop,… » (Grosart, IV, 143). — Au vers 171 on trouve le mot smutty au sens d’inconvenant (le premier exemple donné par le N. E. D. est de Pepys en 1668); &e même dans la Répétition transprosée (Grosart III, 507), et en vers comme en prose l’épithète malsonnante vise le clergé. — Voici qui touche la tradition établie par Elisabeth de ne prendre comme primat qu’un célibataire

Tis necessary Lambeth never wed,

Indifferent to have a Wench in bed. (v. 218-0).

La Répétition transprosée rappelle à Parker qu’il n’a pas encore « the reversion

traits les plus amusants de cette diatribe visent Vania excessive, et pour un puritain entachée de papisme, que l'Eglise d'Angleterre attribue aux vêtements épiscopaux. Ici Marvell prélude non seulement à l’âcre humour du Conte du Tonneau mais encore à la massive ironie de Sartor resartus, avec plus de grâce toutefois :

Défaites seulement l'enveloppe pie qui cache Monseigneur, rochet, camaïil, chape — et où est passée Sa Grandeur ?. (19). Quelles choses vénérables, Seigneur ! que des manches de linon

[et l’oisiveté !

Combien plaisent une blanchisseuse habile et pas de sermon ! Ils manquaient de zèle et de savoir : la liturgie ; leur tint lieu de Bible et de grammaire (20).

Or Cleveland avait dit dans son Ecossais rebelle

Seigneur ! Quelle marque de sainteté est le manque de chemise ! Comme un estomac écossais et pas de viande font un converti ! Ils manquaient de vivres et de vêtements; aussi prirent-ils

la Religion comme lingère et cuisinière (21). '

L'adaptation par Marvell des procédés de son prédécesseur est d’autant plus probante qu’elle est plus adroite. D'ailleurs pour lui faire prononcer cette palinodie, notre poète a emprunté à d’autres œuvres de Cleveland que l’Ecossais rebelle. Le Haro sur Messire Jean Pasteur (22), di-

of the archbishoprick of Canterbury » mais ajoute qu’il peut l’obtenir & if he have not by marriage barr’d his way » (Grosart, III, 98). Quant aux amours illicites des prêtres c’est un sujet sur lequel ce pamphlet ne se lasse pas de revenir. — Pour un autre rapprochement voir chapitre VII, infra.

Margoliouth remarque avec raison que cette tirade de près de cent cinquante vers détruit l'équilibre du poème; cet argument aurait beaucoup de force pour prouver l’interpolation si Marvell à l'ordinaire composait bien, mais nous avons déjà vu de nombreux exemples du contraire. Quant au style il est certainement négligé, mais la différence avec le reste de la pièce et avec d’autres satires considérées comme authentiques n’atteint pas le degré où elle constituerait une preuve décisive.

Pour ce qui est de la date nous ne voyons rien dans le & troisième strate » qui oblige à dépasser le mois de mai 1671, c’est-à-dire un montent où le projet d’union n'était sans doute pas complètement abandonné. La date indiquée par Margoliouth (1672-3) nous semble un terminus ad quem.

En résumé nous considérons tout The Loyall Scot comme l’œuvre de Marvell, mais n’eüt-il écrit que les deux premiers «& strates », notre thèse au sujet de sa dette envers Cleveland n’en serait pas sensiblement affaiblie.

(19) Vers 172-3 : Doe but their Pyebald Lordships once Uncase

Of Rochets Tippets Copes, and wheres theire Grace ? (20) V. 116-909 : How Reverend things (Lord !) are Lawn Sleeves and Ease ! : How a Clean Laundress and noe Sermons please ! They wanted zeal and Learning, soe mistook The Bible and Grammar for the service Book.

(21) The Rebel Scot, v. 101-4 Lord ! what a godly thing is want of shirts ! How a Scotch stomach an no mteat converts !

They wanted food and raiment, so they took Religion for their seamstress and their cook.

(22) The Hue and Cry after Sir John Presbyier. — Voici encore quelques rapprochements d’itées ou d’expressions que l’on peut établir entre les œuvres de Cleveland et celles de Marvell.

Celui-ci représente les capitaines de la marine marchande hollandaise, colosses informes, se battant à coups de couteau (The Character of Holland, v. 07- -8)

They try, like Statuaries, if they can Cut out each others Athos to a Man Dix ans plus tôt Cleveland avait écrit du prince Rupert

Re

rigé contre les ministres presbytériens, fournissait un modèle de satire anticléricale facilement applicable au clergé anglican, mutatis mutandis. De plus Marvell avait trop l'esprit laïc, ou, comme on disait alors, érastien, pour ne pas apprécier le fond comme la forme de cette pièce, encore qu'il préférât, s’il fallait choisir, Genève à Cantorbéry.

On pourrait se demander si un autre satirique royaliste, incomparablement plus grand et plus célèbre aujourd’hui que Cleveland, Samuel Butler, n’a pas donné des leçons à Marvell. Mais l’étude des rencontres de notre poète avec l’auteur de Hudibras nous a conduit à la conclusion que s’il y a eu influence c’est plutôt celui-ci qui l’a subie. Au reste on ne s'éloignera guère de la vérité en expliquant les analogies entre ces

Was the Mount Athos carved in shape of man

As ‘twas designed by th’ Macedonian….

His spirit would inform th’amphibious figure

And, strait-laced, sweat for a dorm'inion bigger. (Rupertismus, v. 109-10 et 113-4). Berdan, Poems of John Cleveland, New-York, 1903, signale cette rencontre, mais il aurait pu ajouter que Marvell a imité dans Upon Apbleton House, v. 40-54, le concetto de Cleveland sur l’âme géante à l’étroit Gans son logis. Quand Fairfax habite son manoir

the laden House does sweat,

And scarce endures the Master great

More by his Magnitude distrest,

Then he is by its straitness prest

La dernière image du même poème a surpris les critiques; des pêcheurs &e saumon

tirent de l’eau et emportent sur la tête leur léger esquif de cuir,

And, like Antipodes in Shoes,

Have shod their Heads in their Canoos.

Or Cleveland s'était nioqué de la calotte de cuir, couvre-chef habituel de l’homme de loi, en ces termes (Square cap, vV. 19-20)

The Antipodes wear their shoes on their heads,

And why may not we in their imitation ?

La bizarrerie de l’image est la même chez les deux poètes mais Cleveland plaisante tout à fait, Marvell à moitié seulement. x

Dans The Lasi Instructions un passage particulièrement grossier décrit les rapports

du chancelier Clarendon avec les banquiers, His mrinion Imps that, in his secret part, Lye nuzzling at the Sacramental wart; - Horse-leeches circling at the Hem’roi& Vein; He sucks the King, they him, he them again. (v. 495-8) Aitken signale avec raison dans le mot Sacramental une allusion irrevérencieuse à la Genèse, XXIV, 2, où Abraham fait prêter serment à Eliézer avec des précautions pour nous étranges; mais l’image de la sangsue remède des hémorrhoïdes vient du Rebel Scot, v. 83-6 Sure, England hath the hemorrhoids, and these On the north postern of the patient seize Like leeches: thus they physically thirst After our blood, but in the cure shall burst !

Dans le @iscours latin de Marvell au tsar (voir chapitre V, supra) l'image des aiglons (les princes impériaux) qui s’aiguisent. exacuunt, la vue en contemplant la splendeur paternelle, peut venir de The general eclipse, stance II, sur Charles I et ses partisans à.

Courageous Eagles, who have whet Vour eyes upon majestic light...

Comparer aussi l'emploi du mot epidemical dans The Rebel Scot, v. 70, au sens ce « que l’on rencontre partout » (« Scotland’'s à nation epidemical ») avec l'emploi analogue que fait de ce mot Marvell dans The Rehearsal Transprosed, 2° partie (Grosart, III, 203) lorsqu'il reproche à son a@versaire de lui attribuer les opinions de tous les non-conformistes & and so making me an epidemical person ».

Enfin voyez la note d’Aitken sur les vers 105-6 de l'Ode horatienne (note reproduite par Margoliouth), celle de Wright sur les vers 76 de Britannia and Rawleigh, et notre propre note sur les vers 43-4 du Jardin, supra, chapitre III.

deux écrivains par leur dette commune envers Cleveland, à qui Dryden lui-même ne dédaigna pas de faire plus d’un emprunt (23).

Si l’auteur de l’Ecossais rebelle mérite seul le titre de maître de Marvell en satire politique, il ne faut pas oublier que celle-ci, pour distincte qu’elle soit par sa matière et son but, ne constitue qu’une espèce dans le genre satirique; on ne saurait donc la considérer isolément du point de vue de la forme, des procédés et du style. Parmi les poètes qui ont raillé les vices et les travers humains sans verser à l'ordinaire dans la politique, Marvell a trouvé de nombreux modèles, les uns antiques, les autres nationaux. La même dualité se remarquait déjà dans son œuvre lyrique; il suffira de répéter ici le nom d’Horace qui exprime l’humanisme de notre poète, et celui de Donne qui résume les traits anglais et modernes de son esprit. Naturellement cette double filiation apparaît surtout dans Fleckno, seule satire non politique de Marvell, œuvre de jeunesse, on dirait presque œuvre d’écolier, qui traite le thème classique du fâcheux-méchant poète en y ajoutant quelques éléments empruntés à celui du repas ridicule (24).

Alors qu'aucun des satiriques grecs, pas même Aristophane, ne semble avoir été mis à contribution, on peut affirmer que notre poète connaissait à fond tous leurs émules latins. Martial a inspiré, plus ou moins directement, les épigrammes tant latines qu’anglaises. Quant à Juvénal, c'est lui dont le nom évoque le mieux pour un lecteur français le ton des satires de Marvell et de ses contemporains. Si l’on nous passe une métaphore rebattue mais commode, les Anglais ont longtemps préféré le sel qui cuit à celui qui assaisonne, voire à celui qui pique. Par sa déclamation, son mauvais goût, son habitude de forcer la voix, Juvénal attirait des esprits encore un peu barbares. Marston et Hall qui se disputèrent, sans y avoir tout à fait droit l’un ni l’autre, l'honneur d’avoir écrit le premier des satires régulières en anglais, se proclamèrent ses disciples. Celui qui deviendra bientôt le doux, le mystique Vaughan, prélude aux notes si pures de Silex scintillans en traduisant la 10° satire du Romain, Contra vana hominum vota (1646). Tous les jeunes rimeurs s’exercent à « pousser jusques au ciel la mordante hyberbole » (25).

(23) Une étude définitive des rapports entre Marvell et Butler ne pourra se faire qu'après la publication de l'édition des œuvres secondaires de Butler que prépare Monsieur René Lamar pour les presses de l’université de Cambridge. Il suffira ici d’indiquer un argument à notre avis suffisant pour nous faire nier toute influence profonde de Butler sur Marvell. Alors que celui-ci dans ses poésies lyriques emploie l’octosyllabe de préférence à tout autre mètre et le plus souvent sans mélange, il ne s’en sert jamais dans la satire sauf (s’il est l’auteur de cette pièce) dans The Chequer Inn où il imite une strophe anisométrique de Suckling. Or l’on sait que le nom de Butler est inséparable du distique octosyilabique dans lequel il écrivit Hudibras et une partie &u reste de son œuvre. «

D'autre part il est certain que Marvell appréciait Butler, Il l’a dit lui-même dans la première et répété dans la seconde parties de The Rehearsal Transprosed (Grosart, IIT, 35 et 493-4). S'il accuse quelque part l'influence de Hudibras, c'est dans ce pamphlet en prose. (voir chapitre VII infra, p.

(24) Horace, Satires, Livre I, 1x, et Livre II, vit. — Donne, Satire IV. — On peut aussi noter que les vers 69-72 de The Last Instructions sur les préparatifs d’empoisonnement dont Marvell accuse la duchesse d’York font songer aux attaques d'Horace contre Canidie, attaques que le XVII® siècle «anglais semble avoir particulièrement goûtées. — Pour ce qui est de Donne nous avons signalé au chapitre II l'éloge par Marvell de son Progresse of the Soule; nous rappelons ici que cette pièce à un caractère satirique accentué.

(25) En 1693 Dryden lui-même avoue encore le préférer à Horace (Essays, édition

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