‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 41 sur 88 · RER · texte numérisé non relu

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Que Marvell ait lu des satires dans les quatre langues étrangères vivantes dont Milton lui attribue la connaissance, c’est pour le moins vraisemblable. Pendant son séjour à Rome, déjà satirique comme le prouve son Fleckno, il a dû prendre plaisir aux pasquins dont le souvenir lui inspira peut-être, beaucoup plus tard, ses poèmes sur les statues des places publiques de Londres (26). En ce qui concerne la France, sa préférence déjà signalée pour la libre humeur du XVIe siècle et de ceux qui le continuent au cours du XVII, rend probable qu'il a lu la Satire ménippée (27), les Tragiques et les satires de Régnier. De cellesci un trait ou deux ont peut-être passé dans ÆFleckno

Pour sa robbe elle fut autre qu’elle n’estoit

Alors qu’Albert le Grand aux festes la portoit (28), devient :

Par dessus sa soutane il met encore un manteau antique,

porté au premier concile d’Antioche;.… (29).

Plus loin Régnier parle d’un potage

D'où les mouches à jeun se sauvoient à la nage (30). Marvell enchérit sur cette description en nous montrant Flecknoe qui

essaie avec une langue cartilagineuse .d’embrocher les mouches au vol (31).

Quant à Boileau, plus jeune que lui de quinze ans, Marvell n’a guère pu le connaître qu’à un moment où tout ce qui venait de France lui était devenu suspect, et où d’ailleurs son propre talent s'était fixé.

Dire d’une satire qu’elle est politique, c’est en définir le contenu de façon bien sommaire. On peut entendre par là qu’elle relate ironiquement des évènements politiques, ou qu’elle caricature des personnages

Ker, II. 81-7) : &… we cannot deny that Juvenal was the greater poet, I mean in satire. }».

(26) On peut ajouter que Polichinelle et Scaramouclie arrivèrent en Angleterre sous la Restauration, et que leurs saillies ne laissèrent pas d'attirer l'attention de Marvell (qui les avait sans aucun doute déjà connus dans leur pays d’origine). Voyez The Statue at Charing Cross, v. 4-8, la lettre à Popple du 24 juillet 1675, The Rehearsal Transbrosed, 2° partie (Grosart, III, 275) et An Account of the Growth of Popery {ibid., IV, 336).

(27) Le discours royal placé par Marvell dans la bouche &e Charles II (vide chapitre V, supra) peut avoir été inspiré par les discours de Mayenne et consorts.

(28) Satire X, v. 181-2. Le porteur &e la robe est un pédant, le thème de la satire un repas ridicule.

(29) Fleckno, v. 75-6 : And above that yet casts an antick Cloak,

Worn at the first Counsel of Antioch ;… (30) Ut supra, v. 300.

CT) NRA O SO SR a AA A ile e lelole due DAPTIRRCMIENVES With gristly Tongue to dart the passing Flyes. Quant à la métaphore religieuse des vers 23-6 de Fleckno elle peut provenir &e la même satire de Regnier (v. 41-44) ou de la satire VIII du même auteur (v. 1-3) soit directement, soit par l'intermédiaire de Donne, Satire IV, v. 1-4 (voyez la note de l'édition Grierson sur ces vers). — Comparer aussi les plaisanteries sur les Juifs de Rome, usuriers chez Regnier (VIII, 23-4), fripiers chez Marvell (v. 77-8).

politiques, ou qu’elle présente un tableau peu flatté des mœurs politiques, ou enfin qu’elle combat par la moquerie des théories politiques. Tout cela la satire de Marvell le fait tour à tour, mais dans des proportions fort inégales.

La part de l’évènement l'emporte de beaucoup sur les autres. L'esprit de notre poète apparaît ici attaché au fait particulier, au concret. De même que dans ses lettres il se montrait gazetier en prose, il se révèle ici journaliste politique en vers. Le terme de « chronique rimée » (32), s’il est trop étroit pour embrasser toutes ses satires, convient parfaitement à la plus longue et la plus connue, les Dernières instructions à un peintre. Marvell y raconte neuf ou dix mois de l’histoire d’Angleterre, négociations diplomatiques, débats parlementaires, opérations navales, intrigues d’alcôves et de couloirs, et son récit semble écrit au jour le jour sous l'impression immédiate des évènements. Le poète suit l'ordre chronologique encore plus docilement qu’il ne l’avait fait dans son Premier Anniversaire. Car les deux pièces ont une structure assez semblable, que ne saurait masquer la différence de ton : ce qui substitue la raillerie à l’éloge, c’est moins le choix du poète que la déchéance de lAngleterre, glorieuse en 1654, humiliée en 1667.

Si l’on pouvait encore attribuer à Marvell Un poème historique, cette pièce le montrerait capable de s'élever un peu au-dessus de l’actualité. Comme l'indique le titre, l’auteur veut faire acte non de chroniqueur mais d’historien. Les cinquante premiers vers, qui à tout le moins peuvent avoir été écrits par Marvell et qui sont de beaucoup les meilleurs, donnent un raccourci amusant du règne de Charles II jusqu’en 1672. Bien douteuse aussi est l’attribution à notre poète des Serments du Roi qui sous leur forme première résumaient sans méthode mais avec esprit la première décade de la Restauration (33). Fort inférieure comme valeur intrinsèque et d’une authenticité à peine moins suspecte, la Prophétie de Nostradamus s'étend, elle aussi, non sur quelques mois mais sur plusieurs années, couvrant au moins le lustre qui sépare l’incendie de Londres en 1666 de la fermeture de l’Echiquier le 1% janvier 1671/2. Mais ces efforts pour voir la situation d’un peu haut, s'ils sont de Marvell, font exception dans son œuvre; le plus souvent un simple fait-divers suffit à lui fournir la matière d’un poème satirique. Le chancelier se construit-il à côté de celui du Roi un palais payé, selon notre poète, du produit de ses rapines ? Nous avons Clarendon pend la crémaillère et Sur son hôtel. Le colonel Blood a-t-il essayé de voler la couronne royale déposée à la Tour de Londres ? Marvell y trouve l’occasion de deux épigrammes, l’une anglaise (34), l’autre latine. Un opulent banquier, le chevalier Viner, fait dresser à ses frais une statue équestre de Charles II sur une place publique de la Cité; mais avant que le travail ne soit au point la faillite surprend le. donateur, et par la faute du monarque qu’il voulait glorifier : voilà tout le sujet d'Un

(32) L'expression de « satiric rimed chronicle » est employée à propos de Marvell par Prévité-Orton, C. H. E. L., vol. VIIL, p. 97. ,

(33) Voir la note de Margoliouth sur cette pièce. Un manuscrit daté du 20 mai 1670 contient les six vers de l’introduction et onze stances sur vingt.

(34) Celle-ci a été incorporée, à tort ou à raison, dans The Loyall Scot (v. 178-85 dans l'édition Margoliouth).

poème sur la statue du Marché-aux-Ceps. Thomas Osborne, comte de Danby et premier ministre, jaloux, insinue Marvell, de la réputation que Viner s’est acquise par son artistique munificence, ou désireux de consoler les Cavaliers ruinés par la Guerre Civile et laissés dans la misère par la Restauration, offre au public une statue du Roi-Martyr; mais l'homme d'état ne se montre pas plus expéditif qüe ne l’a été le financier : excellente occasion pour notre poète de poser sur ce monument encore voilé et sur la « prorogation » que le despotique Danby fait subir au feu roi lui-même après l'avoir infligée au Parlement, une série de questions malicieuses dans La statue de Charing-Cross. La cité de Londres, en la personne de son lord-maire, de ses échevins et de ses conseillers municipaux, offre à Charles II une boîte en or enrichie de diamants et contenant un beau vélin doré qui fait du Joyeux Monarque un grave bourgeois de Londres; même hommage toutes proportions gardées est offert au duc d’York. Un satirique, qui est peut-être Marvell en un jour de débraillé littéraire, se moque de cette prodigalité intempestive dans une ville encore en ruines : c’est la chanson Sur le droit de cité conféré à Sa Majesté. Danby, grand trésorier du royaume, offre un diner aux membres du parlement qu’il veut corrompre à peu de frais. Un versificateur, négligent mais assez spirituel pour qu'on ne fasse pas injure à Marvell en l'identifiant avec cet anonyme, écrit L'Auberge de l’Echiquier. Ne constituent guère d'exception à cette préférence pour la chronique que Britannia et Rawleigh, pièce dont l'attribution est sujette à caution, et le Dialogue entre les deux chevaux; dans l’une et l’autre de ces satires l’examen auquel est soumis le régime prend un caractère plus abstrait et plus général. Partout ailleurs notre poète subordonne tous les autres motifs à l'évènement, raconté, décrit, commenté, ou simplement rappelé en une brève allusion.

Mais cette subordination n’a qu’une valeur littéraire, nullement philosophique. Les hommes pour Marvell mènent les évènements, ou s'ils se laissent mener par ceux-ci c’est de leur part indolence et lâcheté. Un Clarendon, un duc d'York, sont responsables des malheurs qui frappent l'Angleterre et que provoque leur activité malfaisante; à peine moins coupable que ces traîtres de mélodrame est le roi-soliveau qui pourrait tout remettre en ordre et ne s’en donne pas la peine. Cette conception de l’histoire (ou peut-être devrait-on dire cette hypothèse commode au satirique) paraît logiquement entraîner une étude fouillée des replis de l’âme des principaux personnages pour y trouver les secrets de la destinée nationale. Mais la patiente et minutieuse analyse morale n’est pas le fait de notre poète. Par contre, bien qu’il n'ait jamais écrit pour le théâtre, il possède un certain sens dramatique; ils nous présente presque toujours ses victimes en mouvement. Si l’on considère surtout que deux des satires sont adressées à un peintre dont elles prétendent diriger le pinceau, on sera frappé du petit nombre des portraits en pied. Quand on croit que Marvell va faire poser un personnage, il passe presque tout de suite au récit de sa vie, de ses actions. La description physique est souvent pittoresque, mais la description morale demeure sommaire.

Et puis Marvell disperse trop ses coups : rien que dans Les dernières instructions à un peintre apparaissent quatre-vingt-quatre contemporains en neuf cent quatre-vingt-dix vers; dans la première partie d’Absalon

et Achitophel, Dryden ne fera figurer en mille trente vers que vingt-sept personnages. Parfois des noms, aujourd’hui oubliés, se suivent en une sèche énumération sans même l’aumône d’une épithète malsonnante. Voici les satellites de Clarendon lorsque celui-ci ramasse l'argent qui paiera la construction de son fastueux hôtel :

Les doigts de Bulteale, de Beaken, de Morley, de Wren, à force [de compter les écus,

étaient tout racornis; de même ceux de Clutterbuck, d’'Eager [et de Kipps (35).

Peu importe d’ailleurs que l’annotateur réussisse ou non à identifier ces. figurants : ils défilent en faisant un geste; nous voyons le geste et n’en demandons pas davantage. Parfois aussi tel comparse obscur a les honneurs d’un paragraphe ou d’une strophe, et nous ne nous inquiétons guère de la ressemblance. Dans la revue que passe Marvell du parti de la cour à la chambre des communes, il ne nomme pas moins de vingt-six députés en quatre-vingts vers, et sur le nombre à peine trois ou quatre ont-ils laissé quelque trace dans l’histoire. Or c’est à l’un des plus mal connus et des moins dignes de l’être que notre poète consacre le plus de place et de soin : en tête des poltrons forts en gueule s’avance

Wood, chevalier des cornes et de la canne.

Son épaule bossue semble toujours levée par crainte d’un [coup,

et il met sa tête à l'abri sous son aisselle. On rit de cette posture étrange, de sa caboche cachée par son coude comme les épices qu’il vola; Saint-Denis le décapité porte aïnsi la tête, et comme Wood ce saint est un martyr français (36).

Passons sur la grossièreté de l’allusion finale (37) et ne cherchons pas à savoir où, quand et comment ce triste sire avait volé des épices. Son portrait, où la difformité physique exprime la laideur morale, amuse encore aujourd’hui sans que nul se mette en peine de savoir si le poète ne l’a pas calomnié (37 Pis).

Il en va autrement pour les principales victimes, Charles II, le duc d’'York, Clarendon. Le lecteur moderne demande ici plus de nuances, sinon plus d’impartialité; il voudrait des portraits composés où la

(35) Clarindon's House-Warming, v. 69-70.

(36) The Last Instructions, v. 161-8 :

Then damming Cowards rang’d the vocal Plain, Wood these ‘commands, Knight of the Horn an& Cane. Still his Hook-shoulder seems the blow to dread, An& under’s Armpit he defends his Head.

The posture strange men laught at of his Poll, Hid with his Elbow like the Spice he stole.

Headless St. Denms so his Head does bear; And both of them alike French Martyrs were.

(37) On sait que les Anglais appelaient alors « French disease » le mal auquel les Français accolaient l’épithète de napolitain. Un « French martyr » est donc une personne atteinte de ce mal.

(37bis) Depuis que nous avons écrit ceci, Margoliouth, dans sa note sur le vers 162, a expliqué l’allusion aux épices : Wood avait été Clerk of the Spicery sous Charles I®.

rue du peintre miît en valeur les DE par les clartés. Les trouvet-i

Pour Clarendon, évidemment non. Marvell se contente de décocher cà et là dans le long récit des Dernières instructions et dans la plaisante invention de C MES pend la crémaillère un certain nombre de traits burlesques contre son grand ennemi sans prendre la peine de former nulle part un ensemble. Le « ventre de chancelier » (38), le suif digne du bœuf gras que l’on fait rôtir à la foire Saint-Jacques (39), la goutteuse sénilité que seule peut guérir, charme magique, une prorogation du parlement qui laisse à Clarendon un pouvoir presque absolu (40), voilà pour le corps; pour l'âme, l'orgueil ostentatoire

Voyez comme il trône dans son nouveau palais culminant, entouré d’une pompe divine semblable à celle du Fulminant (41),

la confiance en soi, d'autant plus risible que ce prétendu homme d’état blanchi dans les affaires demeure un simple pédant

Puis il gronde en une proclamation les Hollandais

pour avoir péché contre le onzième commandement.

Son style pétulant fait là de plaisantes voltes,

car toujours Hyde aiguise son esprit acéré sur les républiques [et les princes (42);

l’'emportement dans la disgrâce, après que les évènements ont donné un démenti à cette sagesse prétendue

Hyde, furieux, aiguise ses défenses écumantes… (43); au temps de sa puissance la rancune et l’avidité

Gain et vengeance, vengeance et gain sont choses douces; douces surtout quand elles viennent ensemble ou tour à tour (44).

C'est l’avidité dont Marvell fait le trait dominant du caractère de Clarendon. Or si celui-ci ne donna pas l’exemple d’une intégrité pécuniaire absolue, il semble bien n'avoir pas dépassé les limites assez mal définies que la coutume mettait aux profits accessoires des fonctions publiques. D'autre part tous les mérites du chancelier disparaissent : son honnêteté politique, sa fidélité au roi pendant les longues années d’exil, sa vaste culture, sa respectueuse amitié pour tant de philosophes et de

(38) The Last Instructions, v. 63.

(39) Clarindon's House-Warming, vV. 109-112. (40) The Last Instructions, V. 337-40.

(41) Ibid., v. 355-6. Nous citons infra ces vers Gans l'original, pour leurs rimes. (42) Ibid., v. 463-6 :

The Dutch are then in Proclamation shent, For Sin against th’ Eleventh Commandnient.

Hyde’s flippant Stile there pleasantly curvets; Still his sharp Wit on States and Princes whets. A ce moment Ruyter remonte la Tamise avec sa flotte. Le onzième commandement, invention de Clarendon, interdit les hostilités pendant les négociations de paix, sans qu’il y ait eu ni trève ni armistice @e signé. (43) Ibid., v. o41 : While Hyde provok’d his foaming tusk does whet,... (44) Ibid., v. 363-4 : Gain and Revenge, Revenge and Gain are sweet United most, else when by turns they meet,

poètes, de tout cela Marvell ne tient nul compte. Certes la vaste Histoire de la Rébellion que Clarendon avait commencée et devait finir sur une terre étrangère ne l'avait pas encore rangé parmi les meïlleurs écrivains du sièclé, mais le satirique connaissait bien la plume qui avait lutté si noblement pour la cause royale, en cette prose ample et pourtant aisée, majestueuse sans pompe, précise sans vulgarité; il la connaissait, car il la tourne en ridicule en lui appliquant l’épithète, peu juste à notre avis, de « flippant ». De toutes ses railleries ce fut sans doute la plus cruelle à Clarendon si celui-ci lut les Dernières instructions. Dans ce cas le silence complet gardé par l’homme d'état historien (45) sur son accusateur équivaut à une réponse écrasante de dédain.

Si Marvell ne nous donne pas un portrait composé de Clarendon, du moins pouvons-nous sans trop d'incertitude imaginer ce que ce portrait aurait été en rassemblant des traits, épars certes, mais seulement dans des satires dont l'authenticité ne fait guère de doute. Il en va autrement pour le futur Jacques IT en qui les critiques ont longtemps vu à la lumière des évènements ultérieurs la bête noire de Marvell. Mais que reste-t-il pour étayer cette opinion maintenant que l’Avis à un peintre sur la manière de dessiner le Duc a été restitué à son véritable auteur, Henri Savile ? Un vers des Dernières instructions qui montre dans le duc d'York un mari infidèle (d’ailleurs payé de retour par sa femme); — un autre vers de La Statue du Marché-aux-Ceps qui souhaite longue vie à Charles II pour éviter un successeur pire; — et quelques lamentations dans le Dialogue entre les deux chevaux sur les tendances politiques et religieuses de l'héritier du trône

Quelle est ton opinion de Jacques, duc d’York ? — La même que les grenouilles avaient de la cigogne envoyée [par Jupiter.

Le Grand Turc dans le cerveau et le Pape dans le cœur,

ce disciple du Père Patrick sera un fléau pour l’Angleterre. Si jamais il devient roi je connais le destin de la Grande- [ Bretagne.

Il nous faudra tous aller au bücher ou nous convertir à [Rome (46).

Pour trouver davantage il faut s’aventurer en terrain contesté dans la chanson Sur le droit de cité et dans Britannia et Rawleigh. Cette dernière satire ne fournit d’ailleurs aucun détail précis et pittoresque. Par contre la chanson esquisse en une antithèse vulgaire mais non sans verve la double nature du bigot débauché : Qu’apportez-vous là ? demande-

t-elle au maire et aux échevins.

(45) Dans la Continuation (par lui-même) de sa Vie, qui relate les événements survenus entre la restauration de Charles II et son propre bannissement (1660-1667) et qui fut écrite entre 1672 et 1674.

(46) V. 143-8 : What is thy opinion of James Duke of York ? —

The same that the Froggs had of Jupiters Stork.

With the Turk in his hea& and the Pope in his heart

Father Patricks Deciple will make England smart.

If e’re he be King I know Brittains Doome:

Wee must all to the Stake or be Converts to Rome. Voyez aussi les vers 47-50. ù

Est-ce une boîte de pilules

pour guérir le mal dont souffre le duc ?

Il en est atteint depuis trop longtemps pour commencer [une cure.

Ou bien votre belle parade

va-t-elle vers lui en procession

avec le ciboire et l’hostie ? (47).

Un historien impartial ne saurait accepter ce tableau sans retouches. Pourtant, si Marvell franchit en parlant du duc d’York les bornes de l'équité, son art respecte celles au delà desquelles la vraisemblance s’évanouit, alors qu’il ne s'était pas astreint à ce respect dans le cas de Clarendon.

Mais plus intéressant parce que plus nuancé est le portrait de Charles II que l’on peut extraire des satires. Les croquis successifs attestent 1ci, en même temps que l’évolution politique de leur auteur, la complexité du sujet; ils se contredisent moins qu'ils ne se corrigent en se complétant. Or parmi les trois grandes victimes de Marvell Charles II mérite le mieux la réprobation du moraliste puritain et même du moraliste tout court. Mais, outre les raisons tactiques que notre poète avait de ménager le Joyeux Monarque, on sent une sympathie entre deux natures curieusement semblables en leur fond, quoique tournées par l'éducation et la vie dans des directions presque diamétralement opposées. Ainsi s'explique la modération des premières critiques lancées contre le Roi, et, mêlés à la violence des dernières, de surprenants retours d'espoir et de confiance.

Que fut Charles II ? Avant tout un débauché. Dès 1667 ce point ne fait aucun doute, mais.les excès royaux n’excitent encore chez Marvell qu’un sourire à demi complice. Dans les Dernières instructions le poète dit à son collaborateur imaginaire

Peins en dernier lieu le Roi, et les ombres mates de la nuit, que dispersent seulement la faible lumière d’un flambeau et ces brillants rayons qui jaillissent

de ses yeux clairs (et pourtant chargés de soucis).

Là, tout seul dans la calme horreur,

il s'éveille et médite sur le trône incommode.

Suscite alors devant lui une subite forme virginale, bien que ce ne soit guère la place d’une vierge... (48).

(47) V. 91-6 : If a Box of Pills To cure the Dukes ills, Hee is too far gone to begin it; Or does your fayre show À Processioning goe, With the Pex and the Host within it?

(48) V. 885-092 : Paint last the King, and a dead shade of Night, Only dispers & by a weak Tapers light; And those bright gleams that dart along and glare From: his clear Eyes, yet these too dark with Care. There, as in the calm horrour all alone, He wakes and Muses of th’ uneasie Throne Raise up a sudden Shape with Virgins Face, Though ill agree her Posture, Hour or Place

Les vers qui, au début d'Un poème historique, dépeignent Charles IT « de haute stature et de teint basané » sont parmi les mieux connus des satires, et ils méritent cette popularité, quel que soit leur auteur. Sans faire plus que d'exprimer le désir et l'espoir de les voir restituer un jour à Marvell, on peut remarquer ici qu’ils donnent la même note gaie, à peine plus sévère. Lors de la restauration de Charles II,

en pourpoint tailladé celui-ci débarqua

et décerna à la femme du pauvre Palmer le titre de concubine [royale.

Il créa évêques, doyens, pairs, proxénètes et chevaliers,

toutes créations qui conviennent fort au métier de roi (49).

Malheureusement le libertinage des mœurs s'accompagne du libertinage de l'esprit. Le chef de l'Eglise anglicane n’est pas même chrétien, les deux chevaux dans leur Dialogue le constatent tristement :

Voir Dei gratia écrit sur le trône

et la vie corrompue du Roi proclamer qu’il n’y a pas de Dieu !

— Que l’on donne le titre de Défenseur de la Foi à un [homme

qui ne croit pas un mot de ce que dit la parole de Dieu ! (50)

Mais cette pieuse mélancolie est exceptionnelle dans les satires. En 1674 encore la raillerie amusée caractérise la chanson Sur le droit de cité, et Charles IT y apparaît si vivant et si drôle que nous croyons pouvoir, en l’absence de toute preuve négative et malgré la faiblesse des preuves positives, faire honneur à Marvell de ce portrait. Toujours est-il que l’auteur, s'adressant à des bourgeois férus de régularité commerciale, et voulant rendre plus frappantes la paresse et la.dispendieuse luxure du souverain, costume ce dernier en mauvais apprenti :

Il n’a jamais su, ah non !

ni servir ni être libre, quoiqu'il ait passé partant d'aventures ; mais depuis qu’il a été mis en apprentissage (c'est-à-dire depuis son couronnement) il a chaque jour violé son contrat.

Il passe tous ses jours à courir les théâtres

alors qu’il devrait être dans sa boutique penché sur ses et il gaspille toutes ses nuits [comptes ; dans ses plaisirs habituels

faire la fête, s’enivrer, courir la gueuse.

(49) V. 11-14 :' In a slasht doublet then he came to shoare, And dubd poor Palmer’s wife his Royall Whore. Bishops an& Deanes, Peeres, Pimps and Knights he made, Things highly ftting for a Monarchs trade.

La femme de Palmer est plus connue sous les titres que lui conféra son royal amant de comtesse de Castlemaine puis de duchesse de Cleveland. (50) V. 43-6 : To see dei Gratia writ on the Throne, And the Kings wicked life say God there is none; — That he should be styled defender o’th faith, Who beleives not a word the word of God saith :.

Quand ses patrons imprudents

lui confiaient des espèces, il les dépensait comme son propre bien;

et parmi sa bande sans foi ni loi

il jetait l’argent + comme s'il n’avait jamais dü en voir la fin.

Dans toute la rue des Lombards, à tous ceux qu'il rencontrait c'était sa pratique d'emprunter de l'argent; quand ils le lui réclamaient il était failli et en fuite, et tous ses créanciers restaient avec leur désespoir. Bien qu'il eût souvent promis de respecter la paix puil ne cessait jamais [blique, de molester et quereller ses voisins ; et chaque fois qu'il avait été rossé, il battait en retraite chez ses Clevelands, ses Nells et ses Carwells (51).

Bien plus, ses compagnons de débauche par trois fois devinrent si insolents que s’il n'avait par hasard été moins ivre qu'eux et si la maison n’avait été bien verrouillée et gardée de partout, ils nous auraient dérobé de force tout notre bien (52)...

Si nombreuses sont ses dettes, si nombreux les bâtards qu’il engendre et que Londres doit tous entretenir, qu'en dépit du soin du chevalier Thomas Player (53) le trésor de la Cité n’échappera pas à la ruine.

Parole ni serment ne peuvent engager sa foi, et il n’a cure du crédit ni de l’histoire; et quoiqu'il ait maintenant achevé deux apprentissages (54) il ne connaît rien à son métier ni à sa profession (55).

Voilà un portrait en action : pas d'analyse subtile, mais une observation alerte et une mise en scène entraînante. L'originalité consiste ici en

(51) Cette stance critique la politique étrangère &e Charles II.

(52) Cette stance vise la politique intérieure, les tentatives réelles ou supposées pour instaurer en Angleterre la monarchie absolue. — Nous sautons la stance suivante parce que le chansonnier y répète les n'êmes accusations sous forme directe, en oubliant l’apologue bourgeois qui seul nous intéresse ici.

(53) Chambellan de la Cité, dont il gère les finances; ami politique de Marvell, Player sera un whig à tous crins et Dryden le mettra en scène dans Absalon et Achitophel sous le nom de Rabsheka.

(34) La durée habituelle du contrat d'apprentissage était de sept ans.

l'emploi allégorique d'incidents familiers à la littérature populaire édifiante; il n’y manque que la pendaison, fin inévitable du mauvais sujet, pilier de cabarets et de théâtres, dupe des actrices et autres courtisanes, père d’enfants trouvés dont la paroisse se charge sans bonne grâce, emprunteur malhonnête, bravache et couard, et qui cambriolerait son propre maître si au dernier moment le cœur ne lui faisait défaut. Mais du même coup le chansonnier a su montrer en Charles IT, au lieu d’un monstre, un égoïste sensuel d’un type très répandu et que seule une couronne place en dehors de la commune humanité (56). Remarque peu consolante mais qui repose des déclamations sur Néron et Sardanapale. Cette fois Marvell (s’il est bien l’auteur), au delà de la satire politique et par l'intermédiaire de la satire des mœurs, atteint à la satire de carac- Lere: ,

Malheureusement cette largeur de touche demeure chez lui exceptionnelle. Il ne profite guère des occasions qui s'offrent de découvrir dans le particulier le général. Attaque-t-il la Castlemaine, il n'en fait pas le type de la maîtressé royale; il se borne à raconter une anecdote scandaleuse encadrée de quelques épigrammes sur l’âge de la favorite, âge dont ses charmes, sinon son tempérament, ont subi les effets (57). Plus composé, plus détaillé, mais d’une grossièreté qui ne semble même pas avoir l’excuse de l’exactitude, le portrait d'Anne Hyde ne constitue un témoignage que de la haine de Marvell contre une malheureuse, coupable surtout d’avoir servi par son mariage de trait d'union entre Clarendon et le duc d’York (58). Bien que le poète ne cesse de flétrir chez ses victimes des deux sexes les égarements des sens dans les termes les plus crus, il ne crée pas une atmosphère voluptueuse pour en montrer l'influence délétère. Il s’en tient aux personnalités. Pour tirer des satires une vue d'ensemble des mœurs de la Restauration il faudrait se livrer à un travail de mosaique, et encore devrait-on sans cesse recourir pour complément d’information aux Journaux d'Evelyn et de Pepys, aux Mémoires de Grammont, ou aux comédies d’Etheredge et de Wycherley. Inversement le lecteur ordinaire, qui viendra aux satires après avoir lu les autres documents, n’y trouvera guère qu’une confirmation. On peut même dire que la partialité de Marvell mérite créance seulement dans la mesure où ses dires sont corroborés par la prud’homie d’Evelyn et surtout par la franchise illimitée de Pepys. Au point de vue artistique la vraie satire de cette frivolité sensuelle n’a pu être l’œuvre que de ceux qui y participaient, qui étaient à la fois critiques et complices. Etheredge par exemple et Hamilton; ils ont trouvé sans effort le seul ton qui n'éveille pas aussitôt la méfiance de l’homme moyen à l'égard du sermonnaire (59). Cette méfiance, Marvell l’inspire d'emblée. S'il renseigne

(56) The Kings Vouwes est un autre portrait assez réussi &e Charles II, dont nous reparlerons en étudiant les thèmes satiriques. — Rappelons aussi le King's Speech en prose attribué à Marvell dont nous avons dit le mérite au chapitre précédent.

(57) The Last Instructions, v. 79-104.

(58) Zbid., v. 49-78.

(59) Cazamian, Histoire de la littérature anglaive, p. 643 (à propos d’Etheredge)

« Fixer ces mœurs dans leur ton même, ne leur attribuer de caractère que celui qui leur est propre, et broder sur leur immoralité l?s variations piquantes de la fantaisie. c'était à la fois en donner l’image, en dégage: la philosophie, et en faire la seule satire qui leur convint ».

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