‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 42 sur 88 · LE · texte numérisé non relu

LE

sur son époque, c'est indirectement, en montrant la colère d’une âme gaie et même Joviale, mais soucieuse de la règle, devant les débordements contemporains.

Pourtant les circonstances, plus que son talent, ont donné à notre poète une province satirique où il règne sans conteste : le parlement. De son siège de député ou dans le fumoir de Westminster (60) il a pu noter avec précision les qualités spécifiques de l’homo parlementarius et aussi la nature de cet être collectif, étrangement distinct parfois des individus qui le composent, la Chambre des Communes. Dans ses lettres à ses électeurs, où il s’en tient presque toujours à une aride énumération des travaux parlementaires, une note pittoresque lui échappe involontairement de loin en loin; pour mieux dire, tel détail prend par le recul du temps une valeur insoupçonnée du consciencieux correspondant des bourgeois de Hull. Par exemple on vote pour savoir « si l’on apportera des chandelles », entendez, si la discussion se poursuivra après la nuit tombée (61). Ou bien la Chambre s’ajourne dès deux heures de l’après- “midi parce qu’un carreau cassé y rend le froid intolérable (62); la pensée se reporte aussitôt au Westminster moderne où une aération savante empêche les législateurs, dans l'intérêt de la nation, d’avoir froid aux pieds ni chaud à la tête. Dans une lettre privée Marvell nous montre la Chambre en tumulte, « chaque homme la main sur la poignée de son épée » (63). Souvenir d’un passé aboli ! Mais dans Les dernières instructions où notre poète cherche à donner une peinture colorée, vivante, des débats sur les finances et la guerre, ce qui frappe le lecteur français c’est une paradoxale modernité. Il se dit que ces mœurs, bonnes ou mauvaises, si récentes chez nous sont immémoriales en Angleterre. La déformation professionnelle, si l’on peut dire, que produit l'habitude d'’insincères délibérations et de manœuvres obliques, on l’aperçoit dans cette satire bien qu’elle n’y soit pas explicitement dénoncée. Et en même temps, malgré la rouerie de ses membres, cette assemblée est une foule comme une autre « où toujours la chance décide » et qui pour mettre fin à ses hésitations doit, selon Marvell, recourir au procédé de Bridoye, les dés (64). Pepys, qui pourtant la connaissait alors moins bien que notre poète, n'étant pas encore député, ne se trompait guère en écrivant dans son journal à la date du 19 décembre 1666, peu: après la séance décrite au début des Dernières instructions,

(60) Dans The Last Instructions (v. 280) un certain député sort de la salle des séances « Spent with fatigue, to breath a while Toback ».

(6x) Lettre du 2 novembre 1675 : «The Dehate…. came to no conclusion : it being carryed by 160 against 156 that theie should be no Candles ». — Lettre cu o du même mois : &… the question was put for Candles which were brought in by 143 against 118 ».

(62) Lettre du 3 mars 1676/7 : & .… it being grown near two a clock and the day being extraordinary cold to which the breaking of one of the House-windows contributed, it was put of till next Tuesday ».

(63) Lettre à Popple du 24 juillet 1675 : « … upon Dispute of telling right upon Division, both parties grew so hot, that all order was lost; Men came running confusedly up to the Table, grievously affronted one by another; every Man’s hand on his Hits)

(64) The Last Instructions, vV. 111-2

The Dice betwixt them must the Fate divide, As Chance coes still in Multitudes decide.

que « la Chambre des Communes est une bête incompréhensible ». Mais aujourd’hui la formule ne pourrait plus servir, du moins à Westminster.

Chez Marvell le défilé préliminaire des courtisans date par quelques détails : le débiteur insolvable qui voit dans l’immunité parlementaire le moyen d'échapper à ses créanciers n’est plus qu’un souvenir (65); disparus aussi les proxénètes qui fournissaient au Roi ses amours (66). Mais quand nous arrivons à la séance elle-même nous nous retrouvons en pays de connaissance. Dans cette bataille métaphorique l’ardeur est d'autant plus grande que le danger est moindre. Les deux frères Cov-. entry, choisis comme généraux par le parti de la cour,

acceptèrent avec une joyeuse gaieté cette mission

de livrer une bataille où l’on ne risquait nul coup de canon.

Satisfaits du nombre de leurs soldats, mais prudents dans leurs [vaillance,

ils simulent de parlementer afin de mieux surprendre...

Déjà les séances du matin se prêtaient aux surprises : ‘

L’obscurité était encore opaque et la Chambre clairsemée ;

l’'Orateur était en avance lorsqu'ils firent tous irruption.

Cieux propices ! Si vous n’aviez traversé leurs desseins,

l’accise aurait gagné la journée, et tout aurait été perdu.

Car l’autre parti reposait dans ses cantonnements dispersés,

sans service de renseignements, sans commandement et sans [solde,

corps de troupe éparpillé qui n’avait jamais affronté l’ennemi,

mais se divisait souvent contre lui-même... (67).

Ce président, élu par la Chambre qu'il devait servir et qu’il vend au ministère, est le chevalier Edouard Turnor, le même qui en 1662 a dans la querelle entre Marvell et Clifford attribué les premiers torts au député de Hull. Il va le payer

[Le voici] revêtu de sa robe d’or, aussi dépourvu de cervelle [que sa masse d’armes,

la chevelure blonde, le visage fleuri, mais l’intérieur de la tête [obscur et terne,

(65) Ibid., v. 187-090.

(66) Ibid., v. 173-6.

(67) Ibid., v. 229-32 et 235-42 :

They both accept the Charge with merry glee, To fight a Battel, from all Gun-shot free.

Pleas’d with their Numbers, yet in (Valour wise,

They feign a parly, better to surprize Thick was the Morning, and the House was thin, The Speaker early, when they all fell in.

Propitious Heavens, ha& you not them crost, Excise had got the &@ay, and all been lost.

For th’ other side all in loose Quarters lay, Without Intelligence, Command. or Pay :

A scatter’d Body, which the Foe ner try’d, But oftner did among thenselves divide.

tel un couteau à manche d'ivoire et lame de plomb. Au moment des prières sa piété montre le blanc des yeux, mais il ne perd pas de vue le projet de loi sur lequel il doit [toucher des honoraires.

Il siège en son fauteuil tout fumant comme un maitre-coq, et un projet de capitation lui sert de tablier. Bien sait-il assaisonner toute question et lui faire une sauce qui la rende digestible à Whitehall ; de la cour, pour mieux chatouiller le palais, on lui envoie chaque jour tout préparés des champignons de [de conserve (68).

Qu'un député se plaigne d’abus, il s’enfle comme un crapaud [accroupi; s'agit-il d'annoncer un nouvel impôt, folâtre comme une [grenouille, il coasse.

Sa vessie patiente peut tenir sa pisse mieux

qu’un urinal; il reste assis plus longtemps que poule couveuse.

À table aussi joyeux qu'hôte campagnard,

il s’imbibe de Xérès, telle une rôtie, en compagnie du sergent [d'armes ;

la nuit plus chaud et plus actif que Chantecler, la femme dudit sergent lui sert de Pertelote (69).

Depuis cinq ans le poète attendait l'heure de la vengeance. Ce délai lui a rendu le service de clarifier sa rancune : au lieu d’un amer et trouble breuvage nous avons une liqueur cordiale et riante. L'humour de Marvell s'apparente ici à celui de Chaucer qu’évoquent les noms de Chantecler et de Pertelote. Avec le même charme il a la même gaucherie primitive : le coloris est posé à plat; pas plus de perspective, de clair-obscur ni d'ordre que dans les portraits de l’homme de loi, du franc-tenancier, du cuisinier, à chacun desquels celui de Turnor semble avoir emprunté des traits. Certes Chaucer personnifie des catégories sociales tandis que Marvell raille un individu. Mais aujourd’hui Turnor a sombré dans

(68) Ces champignons de cour sont sans &Goute des parvenus dont la seule faveur ministérielle a fait des députés.

(69) Ibid., v. 866-84 Paint him in Golden Gown, with Mace’s Brain Bright Hair, fair Face, obscure and dull of Head; Like Knife with Ivry haft, an edge of Lead.

At Pray’rs, his Eyes turn up the Pious white, But all the while his Private-Bill's in sight. In Chair, he smoaking sits like Master-Cook, And a Poll-Bill does like his Apron look.

Well was he skill’d to season any question, And make a sawce fit for Whitehall's digestion Whence ev’ry day, the Palat more to tickle; Court-mushrumps ready are sent in in pickle.

When Grievance urg’d, he swells like squatted Toad, Frisks like a Frog to croak a Taxes load.

His patient Piss, he could hold longer then An Urinal, and sit like any Hen.

At Table, jolly as a Country-Host, And soaks his Sack with Norfolk like a Toast. At night, than Canticleer more brisk an& hot, And Serjeants Wife serves him for Partelott.

l'oubli, et pourtant le sel de cette satire ne s’est pas éventé parce que dans cet hypocrite gourmand et paillard le talent primesautier du poète a su fixer un type bouffon de président d’assemblée législative.

Presque dans chaque satire attribuée à Marvell on retrouve des attaques contre la corruption et la servilité parlementaires. Trop souvent elles oscillent de la personnalité diffamatoire à la généralité déclamatoire. Pourtant le Dialogue entre les deux chevaux sans nommer aucun député évite la pure rhétorique grâce à la précision technique de certains détails ; ceux-ci visent surtout les renégats, les membres de l’opposition qui n’ont combattu le ministère un temps que pour se faire payer plus cher leur silence futur

Que la servitude et l’indigence soient introduites dans la nation

grâce à une maudite Chambre des Communes et à une sacrée È [Restauration !...

Que les parlementaires invectivent contre la cour

et reçoivent aussitôt de bonnes places en récompense ! —

Si aux députés hardis en paroles vous ajoutez les bâtards royaux,

quelle tourbe de coquins que ces lords créés récemment ! —

Que des traîtres au pays, dans une Chambre achetée,

donnent des millions à chaque requête ! —

Et pourtant certains de ces donateurs sont si gueux

qu’on ne leur ferait pas crédit de cent livres tournois ! —

Comment s'étonner que les gueux soient toujours prêts à donner,

puisqu'ils vivent largement des dons faits par eux ? (70).

— Quatre chevaliers et un coquin par la ferme de l’accise

furent libéralement payés pour la vente de leur conscience.

— Plus basse encore est l’âme de ces pécheurs au rabais

qui vendent leur vote à la cour pour une bouteille ou un

[diner (71).

Sur l’échelle du mépris, ce sont, on le voit, les parasites faméliques que Marvell place au plus bas degré (72) : leur intelligence ne vaut pas mieux que leur moralité.

(7o) Entendez que le prenrier ministre, Danhy, achète les députés avec les subsides que ceux-ci votent si généreusement.

(71) V. 51-2 et 73-86 That Bondage and Begery should be brought on the Nation By as Curst hous of Commons and a blest Restauration ;… That Parliament men shoul@ rail at the Court, And get good preferment Imediately fort. — To the bold talking members if the Bastards you adde, What a rabble of Rascally Lords have been made. — That Traitors to their Country in a Brib’d Hous of Commons Should give away Millions at every Summons. — Vet some of those givers such beggerly Villains As not to be trusted for twice fifty shillings. — No wonder that Beggers should still be for giving Who out of what's given do get a good living. — Four Knights and a Knave, who were Publicans made, For selling their Conscience were Liberally paid. — Yet baser the souls of those low price& Sinners, Who vote with the Court for Drink and for Dinners. — (72) Toute L’Auberge de l'Echiquier est dirigée contre eux; c’est la mise en scène de la corruption stigmatisée dans ces deux vers du Dialogue.

Et pourtant dans cette chambre si malmenée par lui, le satirique reconnaît, du moins en 1667, la présence d’un certain nombre d’honnêtes gens. Outre les amis politiques qu’il désigne par leur nom, il décerne pour leur résistance à l’accise des éloges à deux groupes de députés. Le premier se recrute dans la classe moyenne des villes

un renfort opportun de bourgeois et de négociants continua la lutte, et, couchant ses piques, une troupe renfrognée de suisses presbytériens tint bon (73).

Il y a tout lieu de croire que bourgeois et presbytériens ne font qu’un : pour parler comme les rhétoriciens de son temps, Marvell s’est ici servi de la figure appelée hendiadys. De ces bourgeois presbytériens, il fait mention avec le sourire de l’homme du monde, même lorsqu'il loue leur zèle pour les intérêts du pays. On pourrait s'étonner de ce sourire car ses électeurs de Hull étaient sans doute aussi presbytériens dans le fond du cœur que bourgeois par l’extérieur et le genre de vie. Néanmoins la sympathie parfaite de Marvell se porte sur une autre classe sociale, à laquelle il n'appartient en aucune façon; la victoire de l’opposition est due selon lui aux hobereaux

Mais tous ces combattants n'auraient pu tenir longtemps sans la réserve inattendue qui restait encore; c'était un gros de gentilshommes anglais; bien nés; dont les terres n'étaient grevées d'aucune hypothèque; à nulle [faction inféodés ; passionnément attachés à leur Roi; affronter la mort pour le salut de leur pays leur semble glorieux et doux; ils ne sont pas prompts à parler mais braves dans l’action, généreux pour donner, mais graves dans les délibérations ; d’une crédulité candide une fois et même deux, mais certes le diable lui-même ne saurait les tromper trois

[fois (74).

En louant ainsi la noblesse de campagne Marvell a son dessein : enlever à Clarendon ses soutiens les plus solides, ceux qui pendant la guerre civile ont fait la force du parti royaliste et qui feront bientôt

celle du parti fory. Dès 1675 celui-ci s'organise sous la direction de /

(73) The Last Instructions, v. 281-4 When, marching in, a seas’/nable recruit Of Citizens and Merchants held dispute And. charging all their Pikes, a sullen Ban& Of Presbyterian Suwitzers, made a stand.

{74) Ibid., v. 285-94 : 4

Nor could all these the Fiel& have long maintain’d,

But for th’unknown Reserve that still remain’d À gross of English Gentry, nobly born, Of clear Estates, and to no Faction sworn; Dear Lovers of their King, and Death to meet, For Countrys Cause, that Glorious think and sweet To speak not forward, but in Action brave; In giving Gen’rous, but in Counsel Grave; Candidly credulous for once, nay twice; But sure the Devil cannot cheat them thrice.

Danby, bien que le nom ne doive apparaître qu'après la mort de notre poète. La Statue de Charing-Cross vise à empêcher cette alliance de la noblesse de province avec la noblesse de cour. Elle plaint « les pauvres cavaliers » dont le trésorier ne paie pas les pensions et les invite à ne pas se contenter de cette satisfaction purement sentimentale : l’érection sur une place publique de l'effigie du Roi:Martyr (75). Etrange sollicitude, dira-t-on, de la part d’un ancien secrétaire du Protecteur, et qui sent d’une lieue sa manœuvre politique ! Sans doute, et pourtant il y a dans l'éloge par Marvell de la classe sociale la plus profondément anglaise un accent de fierté nationale qui semble sincère. Sans faire de lui un Monsieur Jourdain d’outre-Manche, on doit noter que ce bourgeois aux sympathies non-conformistes, citadin et bohème, admire par dessus tout le gentilhomme enraciné au sol, fervent royaliste et (bien que le poète passe ce point sous silence) anglican fanatique. La remarque prend toute sa valeur si l’on songe que la littérature du temps, reflet des préjugés de l'aristocratie courtisane, tourne en dérision le hobereau presque à l’égal du bourgeois (76).

Il est une autre classe sur laquelle les satires complètent aussi les documents contemporains, mais dans une note toute différente : par prudence plutôt que par respect sincère, les railleurs d’alors s’abstiennent en général de toucher au clergé officiel, du moins au clergé riche, prélats et bénéficiers (77). Marvell, plus hardi sous le masque de l’anonymat, lance un trait presque dans chaque satire contre les prêtres, contre les évêques surtout. Dans Les dernières instructions l’archevêque de Cantorbéry lui-même est croqué de manière spirituelle et, pour une fois, sans brutalité. Après le désastre de Chatham

Sheldon, grave primat (il prêche souvent ainsi à la cour) (78) blâme la dernière session et craint la prochaine encore davantage. Il lui serait doux de se rencontrer avec Boynton et Middleton (79) mais avec un parlement la rencontre lui inspire de l’horreur.

Il croit que cela n’ira jamais bien dans la nation anglaise

tant qu’elle ne sera pas gouvernée par l’assemblée du clergé (80).

Sheldon reçoit aussi sa bonne part de moqueries, cette fois obscènes, dans

(75) V. 17-24. — Un passage du Dialogue entre deux chevaux (v. 79-84 de l'édition Aitken) s'exprime encore plus clairement sur ce point, mais Margoliouth le considère comme interpolé (voir sa note sur le vers 74). — En tout cas la lettre à Popple du 24 juillet 1675 et la Relation de l'accroissement du papisme……. (Grosart, IV, 303-4) ne laissent aucun doute sur les intentions de Marvell lorsqu'il raille la statue élevée à Charles I par Danby.

(76) Voir Macaulay, op. cit., ch. III. — Pour les armoiries de Marvell, voir chap. I, n. 3. — Dans les Siate poems ïil est presque toujours appelé « Esquire Marvell ».

(77) Le bas clergé et particulièrement les aumôniers domestiques sont beaucoup moins ménagés. Voir Macaulay, ibid. — Sur le « Mr. Smirke » d’Etheredge et celui de Marvell, voir infra, ch. VII.

(78) Les dissidents accusaient sans cesse le clergé anglican et particulièrement le haut clergé de négliger la prédication. Cf. les vers 116-0 du Fidèle Ecossais cités supra.

(79) Deux coquettes de la cour, immortalisées par les Mémoires de Grammont.

(80) V. 811-6 : Grave Primate Shelden (much in Preaching there) =

Blames the last Session, an& this more does fear. With Boynton or with Middleton ’twere sweet ; But with a Parliament abhors to meet,

And thinks ’twill ne’re be well within this Nation, Till it be govern’d by a Convocation.

Le Fidèle Ecossais; mais ce qui dans cette dernière pièce nous intéresse le plus, c’est le caractère général, relativement abstrait, de la plus grande partie de l’invective; Marvell y attaque non quelques hommes mais un ordre comme tel. Plus ramassée, un peu moins grossière est la digression avouée contre la prêtraille d'Un poème historique; elle peut à la rigueur avoir été écrite par Marvell, et en tout cas elle concorde si bien avec les sentiments exprimés dans ses œuvres en prose d’une authenticité incontestable que nous ne résistons pas à la tentation de la citer

Les prêtres furent les premiers à tromper le genre humain, et à aveugler sa raison d’une foi vaine.

Lucifer lui-même n’est pas plus orgueilleux, et pourtant ils prêchent au monde l’obéissance. Ils se plaignent de l’avarice et du luxe, et pratiquent tous les vices qu’ils dénoncent. Ils récoltent richesse et honneurs pris aux laïcs, et nourrissent jusqu'à satiété leurs ouaïilles du même plat [insipide.

Comme Killigrew singe son maître [Charles II], eux bafouent leur Dieu mais d’une façon beaucoup moins drôle. Par des tours de passe-passe et leur céleste prestidigitation ils éblouissent aussi bien le prince que le paysan. Quiconque a une femme trop dévote devient pour la vie l'Amphitryon du prêtre.

Qui voudrait voir des messagers du Ciel en ces hommes qui osent tromper du haut de la chaire sacrée ? Les misérables vicaires de Baal faisaient de tels tours sans jamais oser jouer cartes sur table.

Quand nos premiers parents ornaient de leur présence le Paradis, le prélat du lieu, c'était le serpent.

La sotte Eve, séduite par ce subtil tentateur, prit à l'arbre défendu la reinette.

Ce prédicateur trahit son Seigneur et son Dieu pour faire sa.proie du sexe faible.

Depuis, la mort et le péché souillent la nature humaine; voilà les plus grands bienfaits que nous aient valus l’aumônier [d'Adam !

Trois fois malheureux ceux qui renient la loi naturelle pour se perdre dans le labyrinthe fantastique où les entraîne [un prêtre !

A la fin la raison native se voit contrainte à une honteuse [reddition et des foules d'erreurs et de nouveautés restent maîtresses du [champ de bataille (81).

On perçoit ici un accent curieusement irréligieux qui, plus encore que l'allusion au mari infortuné d’Alcmène, rappelle Molière (82). À tra-

(81) An Historicall Poem, v. 82-111.

(82) Ambhitryon est de 1668.

vers les ministres du culte c’est la foi en la révélation que cette satire atteint. Le récit de la Chute est même adapté avec si peu de respect que le lecteur moderne refusera sans doute d’y voir la main de l'ami de Milton; à tort peut-être car le distique final est aussi miltonien de. forme que le permet la rime, et tout à fait miltonien pour le fond (83).

Quel qu'en soit l’auteur cette diatribe dépasse les circonstances locales et passagères de la politique. Tout laïc à de certaines heures pouvait goûter cette satire de tout clergé. Marvell lui-même n’avait-il pas apostrophé les puritains extrêmes en des termes presque identiques dans son Premier anniversaire (84) ? Plus particulière est la cible qu’offrait au poète la doctrine de l'église anglicane, ou pour mieux dire du parti qui dans cette église avait hérité des prétentions romaines à une autorité indépendante du pouvoir temporel, issue directement d’une ordonnance divine. Dans le Fidèle Ecossais l’on voit des évêques descendus aux enfers « plaider leur jus divinum » contre Pluton-Satan, et prétendre « que la tête fourchue [allusion à la mitre] doit gouverner le pied fourchu » du monarque souterrain lui-même (85). La théorie que Marvell ridiculise par cette application burlesque lui semble plus dangereuse encore que celle du droit divin des rois. Lorsqu'il arrive à ces deux formes de théocratie de se heurter, comme cela se produit en 1672, le satirique se hâte d’en profiter pour accabler celle qui lui est la plus odieuse avec l’aide de l’autre, et c’est la Répétition transprosée. Dans ses vers toutefois, et principalement dans ses dernières pièces, il s’en prend surtout au despotisme royal, et s’il met en cause les prêtres, c’est parce que ceux-ci prêchent à leurs ouailles la doctrine de l’obéissance passive au souverain, quelque dépravé, impie et tyrannique que puisse se montrer celui-ci. Pour être d’origine protestante et remonter, dans sa substance sinon dans son expression, à Henri VIII et à Elisabeth, cette doctrine ne répugne pas moins que la précédente à Marvell. Afin de la mieux discréditer il la suppose, tout à fait gratuitement, importée de France. Dans Britannia et Rawleigh (s’il est l’auteur de cette satire) il met en scène « une dame chamarrée d’orgueil impur », à laquelle il donne comme armoiries « la fleur de lis sur champ d’azur ». Mais si la main gauche de cette mauvaise conseillère « porte l’antique écu gaulois — usurpé par elle », sa dextre tient une épée bien anglaise où se lit

(83) Pour la forme comparer les vers 86-o du livre XII du Paradis perdu Reason in man obscur’d, or not obeyd, Immediately inordinate desires And upstart Passions catch the Government From Reason...

avec les vers 110-1 de An Historicall Poem Till native Reason’s basely forct to yield ‘ And hosts of upstart Errours gaine the field. Pour le fond, pour l’idée notamment d’une loi naturelle qui condamne les usurpations des rois et des prêtres, contentons-nous de signaler, dans le même livre XII, vers 28-0, le portrait &e Nemrod, premier de ces tyrans « who. will. quite dispossess — Concord and law of Nature from the Earth » et de renvoyer au livre de Saurat, La pensée de Milton, passim (p. 8 : & On a exagéré la passion religieuse de Milton; en fait ses passions sont surtout antireligieuses »). (84) V. 319-20 (il s’agit spécialement de la secte des adamites qui allaient tout nus) :. Well may you act the Adam and the Eve; Ay, and the Serpent too that did deceive.

l'inscription : « Leviathan, le souverain Seigneur » (86). L'artisan, qui la forgea s'appelle Hobbes. Ainsi incarné et armé le despotisme s'adresse à l’indolent Charles II pour dissiper l'effet d’un sermon libéral et patriotique du poète Spenser

« Des vertus usées jusqu’à la corde sont-elles des ornements pour [les rois ?

Que ces babioles pédantesques fassent la leçon à des sous-ordres. Les monarques s'élèvent-ils par la vertu ou par l’épée ? Qui devint jamais grand en tenant sa parole ? La vertu est une maladie de langueur qui mine les âmes; elle rend le cœur lâche, elle maîtrise la chaleur active. Les dieux jaloux, ces monarques de l’autre monde, ont lancé parmi les princes ce poison mortel, de peur que les vastes projets des grands de la terre ne les fissent tomber eux-mêmes de leur orgueilleux séjour cé- [leste, à moins de tenir en respect ces rivaux par une sainte supercherie. Mais ces fraudes pieuses, trop fragiles pour prendre les braves, sont des artifices propres à l’asservissement de la multitude aux [longues oreilles. Soudoie des prêtres affamés qui déifieront ton pouvoir, qui enseigneront que ta volonté est la seule règle du droit, et promettront à tous ceux qui oseraient le nier la damnation. Aïinsi retourneras-tu contre le Ciel lui-même les desseins du Ciel, et lui feras-tu craindre cette puissance qu’il méprisait naguère. Quand tous les droits que leur gloutonnerie s’arrogeait sur le [genre humain te seront livrés, vendus par des mercenaires, et que par des imposteurs Dieu et les hommes seront trahis, tu pourras sans danger mettre la main sur l'Eglise et l'Etat; ainsi Louis l’illimité brille dans toute sa gloire, tandis que ton pouvoir languit et dépérit dans les entraves de la loi. Débarrasse tes bras forts de ces langes qui conviennent à un bébé; désormais sois sourd aux charmes de cette vieille sorcière [Britannia].

Goûte les douceurs délicieuses du pouvoir souverain » (87).

La fin de cette tirade où il est question de vierges à déflorer s’adresse au Joyeux Monarque qui voyait surtout dans la monarchie absolue des facilités pour se procurer de l’argent et des maïtresses. La portée de cette confession cynique en est quelque peu réduite. Pourtant il faut tenir compte à Marvell de la vigueur intellectuelle et du souffle poétique avec lesquels il a traité ici un thème abstrait, celui du Quicquid principi placuit,

(86) V. 60-4 : Entred a Dame bedeckt with spotted pride; Faire flower-de-luces in an Azure field * Her left Arm bears, the Antient Gallick shield (By her usurpt), her right a bloudy sword Inscrib’d Leviathan the Sovereign Lord...

Pour le sens de « By her usurpt », voir supra, chapitre V, note 227.

legis habet vigorem; la présence d’une idée produit dans ce développement un certain ordre qui le distingue de tant d’autres fort décousus. Certes l'analyse révèle dans cette théorie de l’absolutisme, exposée par un adversaire aux fins de réfutation, la présence d'éléments disparates. Hobbes, rationaliste, matérialiste, anti-chrétien, inspirait au clergé anglican une profonde horreur et la lui rendait en mépris. Comment concilier ces contradictoires ? L'auteur de Britannia et Rawleigh y parvient facilement en niant toute sincérité chez les soutiens ecclésiastiques de la tyrannie. Leur foi dans le droit divin n’est qu’hypocrisie et la cupidité seule décide de leurs convictions. Aujourd’hui l'injustice et l'insuffisance de cette explication éclatent à tous les yeux et nul ne songe plus à établir entre les prélats et le philosophe une assimilation aussi blessante pour celui-ci que pour ceux-là. Mais peu importe ce ton passionné et partial : Britannia ei Rawleigh constitue le titre principal, encore que précaire, de Marvell à un rang supérieur dans la hiérarchie satirique; par dessus la satire des mœurs politiques il s’y élève à celle des idées politiques.

Si le clergé anglican soutenait les prétentions des derniers Stuarts au pouvoir absolu, ceux-ci comptaient encore davantage sur leur armée, toute réduite qu’elle fût, pour mater le parlement (88). Du moins Marvell et ses amis politiques leur attribuaient-ils cette intention. Plusieurs passages des satires s’attaquent à l'existence même d’une force armée permanente. Les Dernières instructions se terminent sur cet avis impérieux adressé à Charles II : « Règne sans gardes ». Dans le corps de cette même pièce Marvell avait su, sans interrompre son récit, railler la tendresse de la cour pour les soldats de métier. Le passage (v. 481-8) est spirituel, mordant. Mais l’on y soupçonne une opinion de circonstance : jamais le poète n’avait reproché à Cromwell d'entretenir une armée autrement nombreuse et redoutable. L’insurrection militaire qui amena l’abdication de Richard et l’anarchie qui s’ensuivit pouvaient, à. vrai dire, lui avoir ouvert les yeux; et en effet sa première lettre à ses électeurs qui nous ait été conservée, celle du 17 novembre 1660, le montre aussi anxieux que n'importe quel Cavalier de savoir enfin dissoute l’armée républicaine. « J'espère, dit-il, voir votre ville une fois de plus sans garnison, et je serais joyeux et heureux de participer de toutes mes forces à ce retour en arrière. Car je ne saurais avoir oublié, bien que je fusse alors un enfant, ces jours bénis où les jeunes gens de votre ville s’exerçaient à en être la propre milice, et, m'est avis, avaient meilleure mine sous les armes qu'aucun des soldats que j’y ai vus depuis » (89). Marvell n’est jamais revenu sur cette conversion, mais c’est sans doute uniquement parce qu’il est mort trop tôt. S'il avait survécu jusqu’à la guerre de la Ligue d'Augsbourg il eüt trouvé toujours trop petite l’ar-

(88) En 1673 un adversaire de Marvell explique aux Anglais qu’ils n’ont le choix qu'entre un clergé officiel et une armée permanente, et leur conseille le premiér. (Rosémary and Bayes, p. 19. Voir bibliog. n° 45).

(89) « I doubt not but ere we rise to see the whole army disbanded and, according to the Act, hope to see your Town once more ungarrisond, in which I should be gla& happy to be instrumentall to the uttermost. For I can not but rentember, though then a child, those blessed Gays when the youth of your own town were trained for your militia, and did methought become their arms nxuch better then any soldiers that I have seen there since ».

mée de Guillaume III, et pendant la guerre de la Succession d’Espagne celle de Marlborough; c’est du moins ce que feront ses héritiers politiques, les whigs. Pour employer des expressions fâcheusement modernes l’antimilitarisme de Marvell est accidentel, tandis que son anticléricalisme est essentiel.

En somme les satires fournissent assez peu à l'étude de la pensée de Marvell; les textes sont trop peu nombreux, trop brefs pour la plupart, et toujours flotte sur eux un doute. Leur principale utilité est de montrer que sur certains points, notamment sur la question dynastique et même sur la forme monarchique du gouvernement, les œuvres polémiques en prose ne nous livrent pas le fond de son âme, mais seulement des opinions édulcorées pour ne pas effrayer le pays légal. Pour le reste, qu’il s'agisse de la corruption parlementaire, de la prédication anglicane en faveur du droit divin des rois, ou de la forme nouvelle de l'institution militaire, ces trois agents de la tyrannie, mieux vaut se reporter aux pamphlets, plus détaillés, un peu moins négatifs que les satires, et dont nul ne conteste que Marvell soit l’auteur.

Si l’on s’en tient aux satires en vers, la critique des idées y occupe moins de place que la peinture des mœurs; la peinture des mœurs le cède en importance à celle des individus; les individus n’apparaissent guère qu’en action, au cours d’un récit dont les évènements extérieurs forment la substance. À cet ordre de préférences dans le choix des sujets correspond, nous l'avons dit, la prédilection du poète pour la chronique rimée, sans qu’on puisse affirmer que le fond détermine ici la forme ou la forme le fond. De cette chronique rimée l'exemple le plus caractéristique se trouve dans Les dernières instructions à un peintre dont le iecteur connaît déjà l’occasion, le but et la matière. Ii est temps de lui expliquer la mise en scène qu'indique le titre. À cette fin il faut remonter en arrière de quelques années et sortir d’Angleterre.

Vers 1656 l'Italien Jean-François Businello décrivit une victoire navale des Vénitiens sur les Turcs en un poème qu’il adressait au peintre Pierre Liberi et qu'il invitait celui-ci à reproduire sur la toile. Deux ans plus tard un certain Thomas Higgins traduisit en quatrains anglais ce Triomphe Vénitien (90), Edmond Waller ne dédaigna pas d’écrir un éloge liminaire pour cette œuvre d'un classicisme décoratif ; celui qui disputait alors à Cowley la principauté poétique du temps, trouva même le procédé si ingénieux qu’il y recourut pour son propre compte quand il voulut célébrer la victoire navale remportée par le duc d'York sur les Hollandais le 3 Juin 1665; il écrivit alors ses JInstruc-

(oo) À Prospective of the Naval Triumph of the Venetians over the Turk. To Signor Pietro Liberi That Renowned and famous Painter. By Gio. Francesco Busenellio.

London 1658.

tions à un peintre (imaginaire) (91). Par malheur pour le panégyriste de tous les gouvernements anglais successifs, les revers prennent bientôt la place des succès, et dès l’année suivante le dithyrambe se mue en satire (92). Quel est l’auteur de ces quatre Avis au peintre pour décrire nos affaires navales à limitation de M. Waller qui parurent à la fin de 1666 et en 1667 ? Ils ont été parfois attribués à Marvell contre toute vraisemblance, et même à Milton ce qui, vu leur style, est sans doute le comble de l’absurdité dans la recherche de la paternité littéraire. Le nom de Denham figure dans le titre du premier recueil qui en fut fait dès 1667, mais c’est plutôt une raison de croire qu’il n’y était pour rien, car nul ne se serait alors risqué à signer des écrits aussi séditieux et diffamatoires. Toutefois comme l’on n’a pas encore émis de supposition plausible sur ce sujet, il sera commode d'appeler l’auteur inconnu de ces pièces le pseudo-Denham (93). Mais puisque le vrai Denham est avec Wailer l’un des maîtres de la première génération classique anglaise et l’un de ceux qui enseignèrent à polir et à repolir le vers héroïque, il convient de prévenir le lecteur que les quatre Avis au peintre sont des œuvres informes, incorrectes, vulgaires et amusantes de loin en loin par une verve comique sans prétention littéraire.

Les dernières instructions à un peintre sont coulées dans le moule employé par le pseudo-Denham pour ses Avis. Pas plus que son prédécesseur immédiat ni que Waller lui-même, Marvell ne s’astreint à une poésie purement plastique. Il y a antinomie radicale entre la chronique rimée qu'il débite en un agréable bavardage et le tableau où il prétend fixer un moment indivisible de l’histoire d'Angleterre. Le bouclier d'Achille lui-même ne représentait pas tant de scènes diverses, ni de façon aussi animée, aussi mouvante; or ce bouclier était l’œuvre d’un dieu. Le mortel auquel s'adresse Marvell, s’il avait eu la parole, se serait sans doute récusé. Pourtant le poète se rappelle de temps à autre que son récit doit pouvoir se reproduire sur une toile, et alors il esquisse

(or) Instructions To À Painter, For the Drawing of the Posture and Progress of His Majesties Forces at Sea, Under the command of His Highness Royal. Together with the Battel and Victory obtained over the Dutch, June. 3. 1665.

(92) Waller n’en semble pas autrement embarrassé : il passe à l'opposition dès le débat sur l’accise. Marvell salue, non sans quelque ironie, cette recrue de marque (The Last Instructions, v. 263-4) :

Old Waller, Trumpet-gen’ral swore he’d write This Combat truer than the Naval Fight.

(93) Theo. H. Banks. Jr, Denham’s supposed authorship of « Directions to a Painter », 1667 (Modern language notes, vol. XLI, n° 8, décembre 1926, pp. 502-5) n'a pas de peine à démontrer que l'attribution de ces satires à Denham ne mérite aucune créance, mais ne formule aucune hypothèse positive. — Margoliouth, I, 268-0, et nous-même étions arrivés indépendamntent à la même conclusion que Banks. Celui-ci aurait pu faire état des vers de The Last Instructions (151-4) qui montrent en Denham un Géputé-courtisan, et font de lui le chef du groupe des maris complaisants CWaittals] : or le motif présumé de l’auteur des Directions aurait été, selon nombre de critiques, son désir de tirer‘ vengeance de la liaison entre Madame Denham et le duc d’'York ; Marvell évidemment ne croyait pas son collègue si susceptible.

Pour ce qui est de l'attribution des Directions à notre poète, nous la repoussons comme le fait Margoliouth, I, 269-70; nos raisons sont les mêmes que les siennes, et nous rejetons plus catégoriquement que lui le témoignage fort peu précis d’Aubrey, op. cit., II, 53 : & The verses called The Advice to the Painter were of his [i. €. Marvell’s] making », témoignage que Wood reproduit (Athenae, III, 827) sous une forme dubitative, et celui de Thompson, (vol. I, p. xxxviir) qui après avoir réclamé ces satires pour son poète “ans sa préface s’est démenti lui-même en s’abstenant de les incorporer à son édition,

des portraits individuels ou bien il immobilise un ensemble de personnages dans l'attitude d’un geste commencé, par exemple

Dessine ensuite un jeu de trictrac s’ouvrant, et

la chambre des communes faisant un tintamarre semblable à [celui des pions du jeu.

Décris courtisans et patriotes rangés exactement

les uns en face des autres, noirs contre blancs.

Mais de cette tentative graphique, pourtant rudimentaire, le poète se fatigue bientôt :

Ici, peintre, repose-toi un peu et examine

avec quels mesquins artifices se joue le jeu politique. Car ainsi Rubens en s’occupant des affaires d’état faisait souvent des loisirs à son pinceau laborieux (94).

Suit une analyse des motifs qui décident le ministère à proposer le rétablissement de l’accise.

Marvell n’a donc fait que recevoir des mains du pseudo-Denham un procédé importé d'Italie et déjà populaire en Angleterre quand il servait à l’éloge ou plus encore au blâme (95); et ce procédé, notre poète l’a employé assez gauchement. C’est du moins l'opinion d’aujourd’hui, mais les contemporains ne se montrèrent pas si difficiles. En tout cas Marvell lui-même, semble-t-il, reprend le thème du peintre quelques années plus tard, et son influence se manifeste parfois dans la multitude de variations brodées après lui sur ce thème par des rimailleurs le plus souvent inconnus. La vogue subsiste jusqu’au début du siècle suivant (96),

(04) The Last Instructions, v. 105-8, 117-20 Draw next a Pair of Tables op’ning, then The House of Commons clatt’'ring like the Men. Describe the Court and Country, both set right, On opposite points, the black against the white. Here Painter rest a little, and survey With what small Arts the publick game they play. For so too Rubens, with affairs of State His lab’ring Pencil oft would recreate.

Waller avait donné l’exemple de ces libertés prises avec le thème du tableau. Après avoir oublié son peintre pendant 200 vers (sur 336) il s’en excuse assez cavalièrement : la peinture peut représenter les héros quand ïls posent ans l'atelier, mais seule la poésie peut les montrer en action (v. 287-900). — A Waller aussi le pseudo-Denham puis Marvell ont emprunté l'idée d’un envoi final Au Roi. Courtisanesque chez le premier cet envoi devient chez les deux autres poètes une exhortation où se mélent des éloges et des conseils pour l'avenir qui sont en réalité des reproches pour le assé.

: (05) Voir sur le succès de ces satires le journal de Pepys aux Gates du 14 décembre 1666, 20 janvier 1666/7, 1°’ juillet et 16 septembre 1667. Il ne semble pas que dans le dernier de ces passages Pepys fasse allusion, comme où l’a cru, à The Last Instructions mais à la troisième satire &u pseudo-Denham qui raconte elle aussi l’incursion des Hollandais dans la Tamise.

Peu s’en fallut que Pepys n'écrivit une satire sur le combat naval des 1°"-4 juin 1666 « To the Parke, and there, it being mighty hot and I weary, lay down by the canaille, upon the grass, and slept awhile, and was thinking of a lampoone which hath run in my head this week, to make upon the late fight at sea, and the miscarriage there; but other businesses put it out of my head » (15 juillet 1666). (06) En 1701 un Advice to the painter attaque les fils de Clarencon (State Poems, vol. IV, 1707, p. 126). — D'après Prévité-Orton, C. H.E.L.,, VIII, or, il subsiste une vingtaine de ces poèmes adressés à un peintre.

quoiqu’une réaction se soit produite dès 1667. La réponse du peintre de Monsieur Waller à ses nombreux conseillers nouveaux (97) est une sorte de satire des satires. Excédé de commandes et respectueux de l'ordre établi, l’artiste refuse de divulguer les faiblesses des grands; il fait appel, naïvement, à la charité des poètes; surtout il critique le caractère purement négatif, destructeur de leurs écrits. Que mettre à la place du gouvernement actuel quand on l'aura déconsidéré ? Assez d’expériences constitutionnelles, de clubs de la Rota et de systèmes compliqués d'élection. Si malgré cette réprimande les satiriques persistent à réclamer les services d’un pinceau, qu’ils s'adressent à quelque barbouilleur d’enseigne.

Marvell avait répondu par avance à cette raillerie en exigeant de son peintre l’aveu d’une: médiocrité convenable à son piteux sujet (98). Aussi le relança-t-il pour lui faire enluminer les vices de la cour. Mais le Nouvel Avis à un peintre de 1670/1 n’est guère qu’un fragment assez insignifiant, en dépit de plusieurs changements de décor, et par ses dimensions et par les incidents auxquels il fait allusion. Aus$i quand il congédie son peintre, Marvell se débarrasse-t-il en réalité d’une contrainte, et c'est alors qu’il pourrait donner toute sa mesure dans la satire narrative. Le début d'Un poème historique, tout imparfait qu’il soit, marque sans doute l’apogée de ce genre avant Dryden; d’où le regret que l’on éprouve de ne plus pouvoir l’attribuer à Marvell sans faire de graves réserves. Par contre on sacrifierait volontiers la Prophétie de Nostradamus, pièce tendue, forcée, sombre avec un seul sourire, d’ailleurs grivois : dans ce-bouleversement prévu de toutes choses

les actrices joueront les rôles de reines derrière le rideau

du théâtre — ou la courtine du lit royal (99). L'absence de noms n’empêche pas de saisir l’allusion à Nell Gwyn, et les contemporains auraient pu citer d'autres comédiennes promues à la même dignité. Aussi cette Prophétie, qui annonce bien entendu des malheurs déjà arrivés, ne se distingue-t-elle qu’en apparence de la simple narration. La différence la plus nette est purement grammaticale et réside dans le temps des verbes ; c’est l'emploi du futur au lieu du prétérit. On peut aussi noter que l’ordre de succession des évènements est laissé dans un vague excusable chez l’astrologue de Catherine de Médicis. Quant au procédé de la prédiction satirique Marvell ne l’a pas inventé; en Angleterre même on le trouve en pleine vogue dès le moyen-âge (100). Plus original, semble-t-il, est le thème des Serments du Roi

Quand son argenterie était en gage et son gousset à marée basse, et que l’araignée aurait pu tisser sa toile dans le royal estomac,

(07) The Answer of Mr. Wallers Painter To his many new Advisers. London, Printed by À: Maxwell 1667.

(98) The Last Instructions, v. 7-8.

(09) V. 15-6 : When Players shall use to act the parts of Queens Within the Curtains and behind the Scenes...

(r00) Voir Rupert Taylor, The political prophesy in England (New-York IOII. — Coiumbia studies in English literature).

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