‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 43 sur 88 · TASSE · texte numérisé non relu

TASSE

les poches aussi vides que la royale cervelle,

alors Charles sans Terre,

prit son Créateur à témoin de ces serments :

& Si jamais je revois l'Angleterre, — (101)

Suivent les articles de cette proclamation dans le for intérieur: leur nombre varie selon les textes et l’on pouvait l’accroître indéfiniment. Marvell les a-t-il tous rédigés ? En a-t-il rédigé un seul ? Toujours est-il que certains ne manquent pas de mordant :

J'aurai alors une religion qui sera bien à moi; on n'y distinguera pas le protestant du papiste; mais si elle devient gênante je n’en aurai aucune (102).

De mon maquereau je ferai mon premier ministre;

ma maquerelle enverra des ambassadeurs aux quatre coins [du monde;

et ma garce disposera du Congé d’Eslire (103). |

J'aurai une belle tunique, une ceinture et une veste ; sans gouverner comme le Grand Turc je serai habillé comme lui ; qui sait si le reste ne suivra pas le costume ? (104).

Les pièces de circonstance, Clarendon pend la crémaillère avec les épigrammes qui s’y rattachent, Sur son hôtel et Sur ses enfants, les autres épigrammes Bludius et Corona et Scævola Scoto-Brittannus, les satires sut L'Auberge de l’Echiquier, La statue du Marché-aux-ceps et La statue de Charing-Cross, et Sur le droit de cité conféré à sa Majesté, du fait même qu’elles mettent en scène un incident unique souvent minime, toujours assez précis dans le temps et l'espace, donnent plus libre carrière à la fantaisie du poète. Le rôle de l’art augmente en raison directe de la pauvreté du sujet, en raison inverse de l'importance politique des évènements relatés. Le poète ne s’interdit pas de revenir sur le passé ni de lancer des railleries à droite et à gauche, mais il les

(zox) V. 1-6 : When the Plate was at pawne, an&@ the fobb att low Ebb, And the Spider might weave in our Stomack its web; Our Pockets as empty as braine; Then Charles without acre Made these Vowes to his Maker — If ere I see England againe, (xoz2) V. 7-9 : I will have a Religion then all of my owne, Where Papist from Protestant shall not be knowne; But if it grow troublesome, I will have none, (103) V. 43-5 : Of my Pimp I will make my Minister Premier, My Bawd shall Embassadors send farr and neare, And my Wench shall dispose of the Congé d’eslire. ‘On sait que sous cette formule d’un français courtois le roi d'Angleterre notifie aux

chapitres des cathédrales sa volonté en matière de nominations épiscopales.

(x04) V. 49-51 : I will have a fine Tunick a Sash and à Vest,

Tho’ not rule like the Turk yet I will be so drest,

And who knowes but the Mode may soon bring in the rest ? Si Marvell écrivit cette stance, le raïlleur l’emporta ce jour-là sur le patriote, car la réforme du costume masculin projetée ici par Charles II et qu’il essaya d’appliquer en 1666 (voir le journal de Pepys de cette année aux dates des 15 octobre, 4 et 22 novembre, et celui d'Evelyn à la date du 1o octobre) avait pour objet de libérer l’Angleterre de ce tyran étranger : le tailleur français. — Il faut entendre veste Gans son vieux sens de gilet.

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ramène toujours au petit fait qui fournit le titre de la pièce, Aûssi est-ce dans ce groupe que l’on trouve le plus d'ordonnance, ou si l’on veut les défauts de composition les moins criants. D'ailleurs trois seulement de ces pièces dépassent cent vers et d’assez peu, ce qui diminue le mérite de Marvell à ne pas divaguer. Ici nul procédé indirèct de présentation. Le poète nous raconte ce qu’il sait ou croit savoir en étoffant les certitudes de suppositions malignes. Nous dirions que rien ne s’interpose entre lui et nous si dans les trois dernières satires de ce groupe il ne feignait de s'adresser à un personnage qu’il crible de questions embarrassantes sans lui laisser le temps de répondre (105).

Par ces monologues en face d’une tête de Turc, nous arrivons aux dialogues véritables, l’un entre Britannia et Rawleigh, l’autre entre les Deux chevaux des satires précédentes. À vrai dire le sens dramatique, surtout dans le premier, y est moins vif que dans tel ou tel passage des satires narratives. Raleigh, martyr légendaire de la pusillanimité et des sympathies papistes des Stuarts, donne assez médiocrement la réplique à la très loquace Britannia. Les plaintes de celle-ci se surchargent des bravades cyniques d’une seconde figure allégorique, rapportées en style direct. On a l'impression d’entendre un orateur sincère et emporté, qui fait usage de la personnification et de la prosopopée, plutôt que de voir des personnages vivants. Quant aux deux quadrupèdes ils auraient pris sous la plume d’un La Fontaine des physionomies bien distinctes. Chez Marvell leur accord est trop complet pour cela. À peine esquissent-ils une discussion sur les mérites comparés de leurs cavaliers respectifs. Il semble que la monture de Charles I essaie de défendre ce monarque, ou tout au moins de déclarer sa cruauté « plus tolérable » que la luxure de son fils (106). Il semble aussi que ce cheval en dépit du bronze dont il est formé se montre plus modéré et timide, et son congénère, qui pourtant est de marbre, plus audacieux en parole — quand il n’y a pas d’oreilles suspectes à portée. Le premier dit

Assez, mon cher frère; quoique nous ayons raison, puisqu'on punit souvent la vérité comme une trahison, il nous faut être prudents et brider notre langue; des propos hardis ont plus d’une fois fait du tort aux bêtes [comme aux gens...(107) Le second cheval de lui répondre

La vérité est hardie comme un lion; je n’ai pas peur. Je prouverai tout ce que j’ai dit jusqu’au moindre détail.

(xo5) Il convient aussi de noter que The Chequer Inn parodie la Ballud of a Wedding de Suckling, sorte d’épithalame sous forme de récit fait à un de ses voisins par un campagnard qui revient de la noce. Le début : « l’11 telle thee Dick where I have beene. » subsiste tel quel dans la satire, et le ton conserve une peu de la bonhomie rustique de l'original. Dick n'ouvre pas la bouche dans la version imprimée par Thompson, la seule qui ait quelque chance appartenir à Marvell. Mais d’autres versions ajoutent trois stances sous le titre de The Answer, où Dick exhale en unecomparaison villageoise sa colère contre la corruption parlementaire.

(107) V. 97-100 : Enough. dear Brother, for tho’ we have reason,

Yet truth many times being punisht for Treason, Wee ought to be wary and Bridle our Tongue :

Bold speaking hath done both man and beast wrong.

RATIO er

D'ailleurs nos cavaliers sont absents: qui pourrait nous

[entendre ?

Si nous sommes fidèles à nous-mêmes qui devons-nous craindre ?

[(ro8)

Ici un certain comique anime le dialogue. Mais cette opposition de caractère ne présente pas une netteté suffisante, puisque les divers textes manuscrits et imprimés diffèrent dans l'attribution des répliques à l'un ou l’autre cheval, surtout vers la fin de la conversation où sont échangés les propos les plus graves. Aussi la drôlerie indéniable de ce dialogue se trouve-t-elle ailleurs que dans un contraste savant entre les deux interlocuteurs. Marvell a plutôt indiqué ce qu’il aurait pu faire dans ce sens avec plus d’application qu'il n’a réalisé cet effet véritablement artistique.

Pour compléter cet examen des procédés de composition, il convient de rappeler que Le fidèle Ecossais comme le poème sur La mort de Thomas May sont des dialogues aux enfers, si l’on peut donner ce nom à des rencontres où l’une des deux parties n’a guère qu’à écouter. Marvell s'est-il inspiré directement de Lucien ? A-t-il imité un modèle intermédiaire ? Nous ne le saurions dire. En tout cas il n’a pas innové sur ce point, et d'une façon générale il ne semble pas s'être piqué d'originalité dans le choix des formes satiriques. La seule dont on puisse jusqu’à nouvel ordre lui attribuer l'invention avec quelque probabilité, c'est le dialogue entre statues d’animaux, curieux hybride de la fable ésopique et de la pasquinade italienne. Plus grave que cette docilité à suivre des chemins frayés par d’autres, est la négligence dans la facture; entre l’initiateur dont l’ébauche mérite toute l’indulgence du critique, et le classique, au sens large du mot, qui amène un type longuement élaboré à sa perfection et fait oublier ses prédécesseurs, Marvell joue un rôle historiquement utile mais ingrat et qui ne saurait lui créer un titre auprès du public moderne. Il est du moins une qualité qu’on peut ici lui reconnaitre une fois de plus, c’est la variété. Elle demeure frappante quelques suppressions que l’on pratique dans le canon de son œuvre satirique.

Pour nécessaire qu'il soit de classer les satires d’après les procédés qui président à leur construction, la métrique fournit le principe d’une division plus importante encore. Non que Marvell se révèle novateur véritable ni artiste consommé en matière de versification, pas plus ici que dans ses poésies lyriques. Mais le ton de chaque satire (et n'est-ce pas là surtout ce qui lui donne sa valeur propre ?) dépend moins des circonstances politiques, de l'attitude de l’auteur à l'égard des évène-

(108) V. 105-8 : Truth’s as Bold as a Lyon, I am not afraid; l'le prove every tittle of what I have said.

Our riders are absent; who ist that can hear ? Letts be true to ourselves; whom then need wee fear ?

mo /

ments ou des personnes, que du rythme dans lequel elle est écrite : ce |

ton est plus gai si le poète emploie un mètre populaire; plus tendu l

s’il fait usage du distique héroïque (109). |

À vrai dire le lecteur français ne doit pas prendre au pied de la |! lettre cette épithète d'héroïque : Chaucer fit la fortune du distique ! qu’elle qualifie en s’en servant le premier de façon suivie dans les | Contes de Cantorbéry. Cela suffit pour prouver que ce distique est! capable d'effets familiers et comiques. Et en réalité ses meilleurs titres de gloire se trouvent plutôt dans les genres raisonneurs et semi-prosaïques que dans l'épopée ou la tragédie. Si nous conservons la dénomination traditionnelle, c’est pour sa briéveté et sa commodité. On entendra par distique héroïque l’unité formée de deux vers de cinq pieds iambiques à rimes plates. De cette définition technique est exclue toute idée d'emploi particulier. Par exemple Marvell, qui n’en a guère fait usage dans sa poésie lyrique, se sert de ce distique aussi bien pour la satire de la Restauration que pour l’éloge du Protectorat, et dans les deux cas avec la même caractéristique : la rareté de l’enjambement (110). On sait qu’en Angleterre comme en France le dix-septième siècle est le champ de bataille entre deux tendances : l’une vers la liberté rythmique, l’autre vers la régularité; on sait aussi que la seconde tendance l’emporte définitivement en France avec Boileau, en Angleterre avec Dryden. Or dans ce débat le point le plus disputé est celui de l’emprisonnement de l’idée dans le distique ou de sa libre expansion sans tenir compte du terme marqué par la seconde rime; et sur ce point Marvell se range docilement du côté des classiques. La seule pièce qui fasse exception dans son œuvre est la première en date, Fleckno, composée vers 1645, alors que l'influence de Donne agissait en plein sur le poète : un distique sur cinq environ s’y prolonge dans le distique suivant et telle tirade fournirait un bon exemple de ce que

les critiques anglais appellent le paragraphe métrique [verse-paragraph| :

He gathring fury still made sign to draw;

But himself there clos’d in a Scabbard saw

As narrow as his Sword’s; and I, that was

Delightful, said there can no Body pass

Except by penetration hither, where

Two make a crowd, nor can three Persons here

Consist but in one substance. Then, to fit

Our peace, the Priest said I too had some wit :.. (v. 95-102)

Mais dès 1649 la fermeture du distique (111) ne souffre presque plus

(x09) Nous négligeons ïici deux pièces en octosyllabes (mêlés d’heptasyllabes et d’hexasyllabes) : Upon his House et The Chequer Inn, la première parce qu’elle est fort brève, la seconde parce qu’elle se contente de calquer la stance de la ballade de Suckling.

(x10) Nous avons déjà signalé au chapitre III que l’octosyllabe de Marvell enjambe rarement, mais le fait est moins significatif dans les vers courts que dans les décasyllabes.

(x11) Cette expression change de sens selon le métricien qui l’emploie. Dans le chapitre de la C. H. E. L.(vol. VII, p. 56) où il traite de Waller, A. Hamilton Thompson démontre sans peine que ce poète fait souvent des périodes de quatre ou même six vers. La même remarque s'applique à Marvell. Mais à ce compte là Pope lui-même

De ST ulanes

d’exceptions : une seule dans les soixante vers adressés à la mémoire de Hastings ; aucune dans les cinquante vers sur la Lucasta de Lovelace. Et quand le poète revient à la satire avec Thomas May et le Caractère de la Hollande, la proportion ne se relève pas (112). On arrive ainsi à la régularité absolue du Premier Anniversaire où de deux cents distiques pas un seul n’enjambe, et l’on s'y maintient presque sans défaillance jusqu’à la fin. Cette conversion de Marvell, à la fois brusque et durable, s'explique sans doute par l'influence de Waller et de Denham (113), influence qu’il subit à son retour du continent : en effet si Waller commença d'écrire dès la troisième décade du siècle, son premier recueil ne parut qu’en 1645; quant à Denham, il doit sa réputation à La colline de Cooper, publiée en 1642, à un moment où Marvell avait sans doute déjà quitté l'Angleterre. Il est curieux qu’à ce changement dans la versification n'ait nullement correspondu chez notre poète un changement dans le sentiment et le style.

L'école classique ne devait pas se borner à proscrire l’enjambement d’un distique sur un autre; à son apogée, avec Pope, elle devait l’interdire d’un vers sur l’autre à l’intérieur d’un même distique, ou du moins en surveiller parcimonieusement l’emploi. Chez Waller et ses contemporains la règle est loin d’avoir atteint cette rigueur. Toutefois par comparaison avec le démembrement systématique du vers chez Donne et certains de ses disciples, on constate un acheminement marqué vers la fermeture du vers, même dans la satire. À ce point de vue Marvell est au moins aussi classique que Dryden, en exceptant toujours Fleckno (114). Dans les Dernières instructions, une estimation généreuse des enjambements atteint difficilement la soixantaine, soit environ un pour dixsept vers. Dans la première partie d’Absalon et Achitophel, morceau très comparable par le sujet et la longueur, la proportion sera d’un enjambement pour seize vers, la même que dans les Instructions de Waller. Il est vrai que dans une douzaine de cas des Dernières instruchions, le rejet affecte une brusquerie qui est exceptionnelle chez Waller et Dryden. Mais cette brusquerie voulue souligne le caractère attribué au rejet par Marvell : c’est un procédé, surtout satirique, qui ne doit être employé qu’à bon escient pour un effet précis. Voici par exemple la duchesse d’York en train de préparer un breuvage empoisonné, la nuit

Witness ye stars of Night, and thou the pale Moon, that o’rcome with the sick steam did’st fail; (v. 69-70).

La pâleur de la lune prend un sens surnaturel par la place de l’épithète, et le trochée initial du second vers n'étant précédé d'aucune pause ac-

ne s’en est pas tenu au & stopped couplet ». Nous considérons comme fermé (et nous croyons ainsi nous conformer à l'usage de Saintsbury) tout distique qui se termine par une pause, même s’il fait partie d’un vaste ensemble. Il suffit que les articulations de la période correspondent à la seconde rime de chaque couple, Les poèmes sur Cromwell sont presque exclusivement écrits en périodes de ce genre : voyez par exemple À poem on the death. v. 89-100.

(112) 1/50 et 1/76 respectivement.

(113) Bien d’autres poètes avant Waller ou en même temps que lui avaient écrit en cistiques fermés, et nous ne prenons pas parti dans la controverse sur l'importance générale du rôle de chacun. Mais il nous semble que dans le cas particulier de Marvell l’exenple soit venu de Waller et &e Denham.

(114) Où sur 170 vers plus de cinquante enjambent.

cuse la violence faite au rythme normal. — Voici la même duchesse qui écoute s'éloigner son infidèle mari

And nightly hears the hated Guards away Galloping with the Duke to other Prey (v. 77-8).

On croit entendre le galop des chevaux dans le trochée initial du second vers qui prolonge le premier sans le moindre arrêt. Ces deux exemples sont presque tragiques, mais plus fréquemment le rejet produit un effet comique

Paint Castlemaine in Colours that will hold, Her, not her Picture, for she now grows old (v. 79-80).

Le relief ainsi donné au pronom her accentue l'effet de surprise : ce n'est pas la toile qu’il faut peindre, mais le visage réel de la favorite. Toutefois la ponctuation, si elle est de Marvell, indique une pause à la fin du premier vers; le second vers exprime alors une précision dont on s'avise après coup. Mais voici qui ne prête à aucune discussion : à son royal amant Castlemaine préfère un valet rablé; elle admire

His brazen Calves, his brawny Thighs, (the Face She slights) his Feet shapt for a smoother race. (v. 85-6).

Peut-on exprimer plus fortement l’appétit animal qu’apporte à l’amour cette femme pour qui la physionomie compte si peu ? — Voici maintenant un afni du poète

First enterd forward Temple, Conqueror Of Jrish-Cattel, and Solhicitor (v. 255-6).

Le rejet accentue le tour badin de cet éloge; du reste Marvell ne le cède à aucun de ses collègues dans son hostilité contre l'importation du bétail irlandais que Temple a réussi à faire interdire. Voici Clarendon qui cherche à se décharger sur autrui de ses responsabilités : il envoie des miliciens à cheval contre les vaisseaux de Ruvyter,

Then from the usual Common place he blames These; and in Standing-Armies praise declaims. (v. 483-4).

L'injustice de cette accusation devient criante par la place de these (les pauvres miliciens qui n’en peuvent mais) et par l’accent que porte exceptionnellement cet enclitique habituel.

Les exemples que nous venons de citer (115) montrent que Marvell

(115) D’autres enjambements brusques, dont la valeur comique apparaît moins nettement, se trouvent aux vers 87-8, 127-8, 353-4, 431-2, 461-2, 879-80o. — On notera que Marvell enfreint par avance l’une des règles absolues formulées dans l’Art of Poetry de Bysshe en 1702 lorsqu'il sépare l'adjectif épithète &Gw nom auquel il se rapporte : & the pale/moon », « the vain/Commons ».

Le rejet influe parfois sur la place de la césure. Dans les vers que nous avons cités l'arrêt principal du sens se trouve plus près du début ou de la fin que la césure métrique normale; mais le plus souvent celle-ci subsiste à côté de la coupe grammaticale. D'ailleurs le rejet, nous l’avons dit, est somme toute rare dans les satires de Marvell. Aussi la statistique ne le montre-t-elle pas très loin &e Dryden en matière de césure. Dans les cent premiers vers de The Last Instructions, nous la trouvons 31 fois après

FHOOONTT

ne recule pas devant les effets un peu gros. Pourtant on ne saurait leur refuser une valeur artistique en prenant ce mot au sens large qui englobe la farce et la caricature : ce ne sont pas des négligences. Il en va autrement de certaines irrégularités constatées dans les satires de Marvell, particulièrement pour le choix des rimes. Peu exigeant dans ses œuvres lyriques, le poète l’est encore moins dans ses satires, comme on pouvait s’y attendre (116); nous retrouvons les mêmes licences mais plus nombreuses et surtout plus indiscrètes : voyelles de quantité ou même de qualité différentes rimant ensemble; déplacement arbitraire de l'accent dans le corps du dernier mot du vers; et, beaucoup plus rarement, assonances, riines du simple avec le composé, rimes brisées (117). Celle-

la 4° syllabe, 25 après la 5°, 22 après la 6°, 12 après la 7°; les 10 autres vers ou bien n'ont pas de césure nettement marquée ou bien en ont deux, l’une au début, après la 2° ou la 3° svllabe, l’autre à la fin, après la 8°. Dans les cent premiers vers d’Absalom and Achitophel, les chiffres correspondants sont : 34 fois après la 4 syllabe, 26 après la 5°, 20 après la 6°, 6 après la 7°; divers, 14 (dont une césure épique et un vers incomplet). Dans les cent premiers vers de la Dunciad : 48 fois après la 4° syllabe, 36 après la 5°, 8 après la 6°, 4 après la 7°; civers, 4. Pour attirer l'attention sur le point essentiel on peut résumer ainsi les données précédentes : la césure du 3° pied (après la 4 ou la 5° syllabes) qui est la césure classique, se rencontre 56 fois dans le passage de Marvell, 60 fois dans celui de Dryden, 84 fois dans celui de Pope; on en conclura que Marvell est aussi varié, sinon aussi savant, @ans ses coupes que Dryden, et beaucoup moins régulier (ou monotone) que Pope. — La comparaison des césures masculines et féminines des trois poètes les met. par contre, à peu près sur le même plan; si l’on ne tient compte que des césures des 3° et 4° pieds les chiffres sont Marvell, 53 masculines, 37 féminines; Dryden, 54 masculines, 32 féminines; Pope, 56 masculines, 40 féminines.

(116) Toujours en tenant compte des changements qui se sont pro@uits dans la prononciation anglaise depuis le XVII® siècle. On retrouve dans les satires à peu près tous les cas signalés au chapitre III à propos des poésies lyriques (nous n’y revenons pas) et quelques autres en plus (dans la liste ci-dessous nous ne distinguons pas les pièces iambiques des pièces accentuelles)

Wyld, op. cit., pp. 73-5 : conjaynd / mankind (oi était prononcé comme l’ long anglais m'ocerne).

Pages 02-3 : repeat/forget, repeat/yet, — least/interest, least/best, East/West. (La voyelle du premier mot de chaque couple était alors, semble-t-il, brève comme celle du second).

Page 102-3 : fields / builds, yield / build. (La voyelle de build est alors longue).

Pages 114-5 : Tax-Acts (le t ne se prononce pas).

Page 116 : those-Cloaths (le th ne se prononce pas).

Page 118 : civill/Devill (cf. la prononciation dialectale ou vulgaire divil).

Page 128 : Rome/reassume, Rome/doom. (On connaît le jeu de mots de Shakespeare sur Rome et room &@ont la prononciation était alors identique, room lui-même ayant la voyelle longue de doom). Les rines Rome / come, Rome / overcome et Rome / become doivent sans doute s'expliquer de même.

(117) Vu l'incertitude qui règne sur l'attribution à Marvell &e certaines satires, nous donnons la liste des plus mauvaises rimes pièce par pièce, dans l’ordre chronologique, au lieu de les répartir méthodiquement comme nous l'avons fait pour celles des poésies lyriques. — Ici encore nous appelons licencieuse toute rime dont nous n’avons pu trouver la justification dans Wyld.

Flekno : pent / appartëément, information / tone, you / now.

Tom May's Death : boat / know't, tongue / throng, severe / tear (arracher), Goth / both, hast / chast, come / home.

The Character of Holland : beer / sneer [corruption de sneel, showd / abroad.

The Last Instructions : mien / chine, trepan / St.Alban, restor'd / word, draw / cacao, none / on, fierce / disperse, chose Lils choisirent] / lose [perdrel, Alarm | arm, close [fermer] / lose [perdrel, dull / undutiful, revere / character, Shent / Cômmantmént, come / home, tenäble / tenantable, haste/ cast, return | mourn, afford\]| Hereférd,

foot / do’t, waste / rased.

Further Advice to a Painter : grief / wife, arms / alarms; — sate [assis] rime successivement avec degenerate, debate et state. Nostradamus’s Prophecy : more /lower, stop | up, tongue / long.

The Loyall Scot : dans la partie imprimée aw XVII° siècle, thought / draught, et faith / wrath; dans la partie demeurée manuscrite jusqu'à nos jours, come / home,

ci, compliquée souvent d’une contraction, abonde chez les contemporains de Marvell, même dans la poésie sérieuse, et il est curieux de lui en voir faire un usage si modéré dans ses distiques héroïques. Quant à la rime riche elle apparaît un peu plus fréquemment que dans les poèmes lyriques mais toujours avec une intention comique bien marquée. Par exemple les membres du parlement, convoqués au milieu de l’été qui vit les Hollandais dans la Medway, arrivent à Westminster suants, poussiéreux, irrités contre le principal ministre

And all with Sun and Choler come adust; And threaten Hyde to raise a greater Dust (118).

La richesse de la rime met en valeur le jeu sur le sens propre et le sens figuré de l'expression : fo raise a dust, soulever de la poussière et tempêter. Un peu plus loin le poète se rend si bien compte de la nature particulière de sa rime et des critiques qu’on pourrait lui faire qu’il rejette la responsabilité de ce quasi-calembour sur Clarendon, coupable d’avoir précipitamment prorogé le parlement

Trembling with joy and fear, Hyde them Prorogues, And had almost mistook and call’d them Rogues (119).

Enfin les rimes féminines, que l’école classique tend à éliminer du distique héroïque tandis que Butler leur fait dans les octosyllabes de Hudibras la fortune que l’on sait, se rencontrent très rarement dans cette partie de l’œuvre de Marvell : à peine une pour cent rimes masculines. Toute faible qu’elle soit, cette proportion distingue les satires régulières de Marvell des poèmes qu’il écrivit à la gloire du protecteur : de ceux-ci la syllabe hypermétrique finale est, nous l'avons vu, pratiquement absente. On peut en conclure que pour notre poète la rime féminine était un instrument exclusivement comique, et presque tous les exemples relevés par nous pourraient s'expliquer ainsi. Voici Clarendon

Pauls ] coals, chast / defac’d, Béhemôth / both, incorrections qui sont, si l’on peut dire, normales chez Marvell, mais aussi un exemple unique chez lui d’un mot partagé entre deux vers

Luxury malice superstition pride

Oppression Avarice Ambition Id-

-leness and all the vice that did abound.….

Cette anomalie pourrait être invoquée contre l'authenticité de cette partie du Loyall Scot, mais on en trouve déjà des exemples chez Donne : Satire III, v. 68, blind (nesse) / kinde; — Sat. IV, v. 13, forget (full) / debt; v. 104, egge (shels) | beg. On peut noter que cette même satire IV contient, v. 157-8, une allusion à « celui qui rêva qu’il voyait l'Enfer » et que la rime Pride / Id(leness) se trouve vers la fin d’une description da l'Enfer (v. 200-233).

Britannia and Rawleigh : throne/crown, throne / renown,, took | broak | spoke, sword / word, might / right / deny't, turn / scorn, turn / torn, power / restore, down/sun. — On peut noter ici que cette pièce contient six groupes de trois vers sur une seule rime Liriplets]; le seul autre exemple de cette dérogation à la régularité du distique) se trouve dans un passage du Loyall Scot que Margoliouth n’attribue pas à Marvell, non plus que Britannia and Rawleigh. En tout cas on trouve déjà des triplets chez Donne et leur présence dans une satire de Marvell n'aurait pas de quoi surprentre.

(118) The Last Instructions, v. 833-4.

(119) Ibid., v. 861-2. — On trouve aussi dans le Loyall Scott les couples mend’em / commerdam (a 142-3), combinaison burlesque de la rime féminine, de la rime brisée et de la rime riche, — et rent / indifferent (v. 214-5). — La fin de The Character of

Holland a un ton épique et non satirique; aussi la rime careen/ serene (v. 127-8) y surprend-elle.

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trônant dans son nouvel hôtel avec une pompe plus ridicule encore qu’'odieuse

See how he Reigns in his new Palace culminant, And sits in State Divine like Jove the fulminant (120).

Dans cet exemple la rime porte sur trois syllabes, et l’on pourrait faire de chacun de ces vers un alexandrin. Peu importe d’ailleurs, l'effet produit serait toujours héroï-comique. Voici maintenant une rime portant sur deux syllabes pour laquelle le même doute ne s'élève pas. Un certain Duncombe, directeur de l'armement, a fort mal ravitaillé les troupes en poudre, par économie sans doute; il est donc naturel de lui confier aussitôt les finances publiques, idée que Marvell exprime drôlement î

But sure his late good Husbandry in Peeter, Show’d him to manage the Exrchequer meeter (121).

Le même Duncombe nous avait été présenté, dans le défilé du parti de la cour aux Communes, en compagnie d’un certain Fitz-Harding qui commandait les gardes du corps, les fameux Beef-eaters que l’on admire encore aujourd’hui à la Tour de Londres

Bold Duncombe next, of the Projectors chief : And old Fitz-Harding of the Eaters Beef (122).

Pour obtenir une rime à chief Marvell a fait violence à la langue, mais d’une façon si ouverte que les mots de négligence ou d’incorrection seraient ici injustifiés. Ce procédé, comme la rime riche, comme la rime féminine, est un de ceux qui font la cocasserie des vers de Butler, et nul artiste ne fut plus conscient que celui-ci. On connaît la description du cheval de Hudibras (1° partie, chant I, v. 423-4) :

The Beast was sturdy large and tail, With Mouth of Meal and Eyes of Wail

où l'expression wall-eyed (vairon) subit une étrange déformation. Sans montrer la même audace habituelle, Marvell joue parfois la difficulté *t l'annonce d’avance pour que nul n’en ignore. De deux dépêches envoyées par le gouvernement anglais

(120) The Last Instructions, v. 355-6. ) et ï (121) Ibid., v. 797-8. La plaisanterie se continue dans le distique suivant And who the Forts would not vouchsafe a corn [of powder], To lavish the King's Money more would scorn.

On remarquera la rime quasi-riche, &u type déjà signalé dans les poésies lyriques et qui fourmille dans les satires : breast / rest, breast / drest, rest / prest, ride |] stride, black | lack, rue / untrue, rest / drest, lock | flock, contrould / rould, represt / breast, ‘etc. — Dans le cas présent l'intention comique ne saurait faire de doute. (122) Ibid. 207-8. — On trouve un effet analogue aux vers 447-8 : Vet Lewis writes, and lest our Hearts should break, Consoles us morally out of Seneque.

L'adoption de la forme française avec l’accent sur la seconde syllabe pour le nom du philosophe stoïcien au lieu de la forme habituelle Séneca produit une surprise burlesque (break rimait alors fréquemment avec take; il n’y a donc pas de différence entre les deux voyelles).

The first instructs our (Verse the Name abhors) Plenipotentiary Ambassadors To’ prove (122).

Ce n’est là qu’une fusée, mais voici un feu d’artifices de rimes; il s’agit de trouver un bouc émissaire à qui imputer tous les déboires de la guerre contre la Hollande, et l’on fait choix de Pett, employé subalterne de l’Amirauté

Whose Counsel first did this mad War beget ?

Who all Commands sold thro’ the Navy ? Pett, Who would not follow when the Dutch were bet ? Who treated out the time at Bergen ? Pett.

Who. the Dutch Fleet with Storms disabled met, And rifling Prizes, them neglected ? Pett.

Who with false News prevented the Gazette ?

The Fleet divided ? Writ for Rupert ? Pett.

Who all our Seamen cheated of their Debt ?

And all our Prizes who did swallow ? Pett.

Who did advise no Navy out to set ?

And who the Forts left unrepair’d ? Pett.

Who to supply with Powder, did forget Languard, Sheerness, Gravesend, and Upnor ? Pett. Who all our Ships expos’d in Chathams Net ?

« Who should it be but the Phanatick Pett ? (124).

Mais toutes ces libertés et toutes ces gamineries dans l’emploi du distique héroïque n’empêchent pas qu’on ne sente vivement le contraste quand on passe de ce mètre, savant malgré tout en vertu de son origine étrangère, aux rythmes véritablement populaires dans lesquels Marvell a écrit la partie sinon la plus étendue du moins la plus amusante et la plus réussie de son œuvre satirique. Ici plus de restrictions artificielles. Plus même de compte de syllabes. Dire du vers des Dernières instructions qu'à l’état pur il compte cinq pieds iambiques constitue une façon de s'exprimer précise et suffisamment vraie, sous réserve de l'assimilation de la syllabe non accentuée anglaise à la syllabe brève latine et de la syllabe accentuée à la syllabe longue (125). Mais emprunter à la métrique ancienne pour désigner le vers de Clarendon pend la crémaillère le terme de tétramètre anapestique risque de créer une impression tout à fait fausse de régularité et d’attribuer au nombre des syllabes une valeur qu’il ne possède nullement. Certes on trouve les

(124) Ibid., v. 769-84.

(125) Dans les satires de ce groupe comme dans les poésies lyriques et les poèmes sur Cromwell tous les pieds trisyllabiques apparents peuvent se ramener au type normal par la contraction, l’apocope ou l’élision. Poscher, op. cit., p. 146, cite deux anapestes irréductibles (le second d’ailleurs est peu probant) tirés de An Historicall Poem, mais l'attribution de cette satire à Marvell est aujourd’hui fort douteuse. — Par contre Poscher a raison &e signaler que le vers 57 de Fleckno n’a que neuf syllabes; ce fait pourrait s'expliquer par l'influence de Donne. Mais l’émendation de Wright est fort vraisemblable :

And silent. Nothing now [the] Dinner stay’d..

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