CHAPITRE VII a
Les polémiques religieuses.
Les polémiques en général et les polémiques religieuses en particulier n'ont jamais de commencement. Tout combattant répond toujours à un agresseur. Si nous recherchions l’origine première des querelles où fut mêlé Marvell, nous devrions remonter au moins jusqu’au règne d’Elisabeth et à la controverse de Martin Tue-Prélat. Puisqu’il faut se borner prenons, un peu arbitrairement, comme point de départ le Discours de la politique ecclésiastique (1) que publia, au début de 1670, Samuel Parker.
Mais la carrière antérieure de cet homme tient tant de place dans les pamphlets de Marvell qu’il faut la résumer ici. Elle ne nous est guère connue que par ce témoignage hostile, mais que l’on peut accepter en toute conscience, puisque Wood lui-même, anglican des plus fanatiques, suit la Répétition transprosée pas à pas dans sa biographie de Parker (2). Celui-ci, de vingt ans plus jeune que Marvell, était sorti lui aussi d’un milieu puritain. Envoyé à Oxford par un père républicain, Samuel s’y acquit par le jeüne et la prière la réputation « d’un des jeunes gens les plus moraux de l'université » (3). Vint la Restauration : Parker la bouda d’abord, mais quand la stabilité du nouveau gouvernement ne fit plus pour lui de doute, il s’y rallia avec ardeur et dédia son premier ouvrage au primat d'Angleterre (4). L'année suivante il en publia un second dans la dédicace duquel il remerciait un dignitaire royaliste d'Oxford de l’avoir « délivré des chaînes et des entraves d’une éducation malheureuse » (5). Il ne se born pas à cette rétractation publique de ses erreurs passées, mais en vrai « condottiere de la théologie » (6) il sortit de son sujet, la Critique de la philosophie platonicienne, pour accabler ses anciens amis, alors exposés à toutes les persécutions du Code Clarendon. La récompense ne tarde pas : en 1667 l'archevêque de ÆCantorbéry fait de Parker un de ses aumôniers. Maïs la même année la chute du chancelier apporte aux dissidents l’espoir d’un adoucissement de leurs misères. Contre les velléités royales de tolérance le clergé se dresse tout entier et Parker saisit l’occasion d’être le porte-parole des
(1) Cf. bibliog. n° 34. .
(2) Athenae, ed. Bliss, IV, 225-230.
(3) « one of the preciousest young men in the University ». The Rehearsal Transprosed, Part II, p. 76 (Grosart III, 285). Nous inclinons à penser que « preciousest » æst une coquille pour « precisest », épithète habituelle du puritain.
(4) Tentamina Physico-Theologica, 1665.
(5) À free and isnpartial censure of the Platonick Philosophy, 1666.
(6) Grosart, III, 200 : « a divine of fortune ».
défenseurs du trône et de l'autel, plus royalistes que le Roi, et surtout plus attachés à l’église établie que son chef nominal. Sans autre provocation il lance donc son Discours de la politique ecciésiustique dont le ‘but n’est pas de persuader aux dissidents de rentrer spontanément dans le giron de l'Eglise, mais « d’éveiller le pouvoir et de le mettre en garde contre ses pires et ses plus dangereux ennemis pour qu'il les contraigne par la rigueur des lois à une modeste obéissance que ne peut obtenir d'eux toute la force de la raison » (7). Si le pouvoir civil se montte négligent, c’est qu’il ignore l'étendue de ses droits. Parker s’attachera à les lui faire connaître; l'essentiel de son traité consiste en cette démonstration toute théorique; les injures contre les dissidents y tiennent, relativement, peu de place. Certes Parker se moque non sans quelque raison et avec d'autant plus de mordant qu’il parle par expérience, de cette arrogance spirituelle qui altèrne chez les Elus avec les démonstrations théâtrales d’humilité et de contrition (8). Ce faisant il se souvient du succès qu'ont rencontré, chez un grand seigneur dont il fut l’aumônier peu après sa conversion, « ses singeries bouffonnes des manières puritaines » (9). Mais il ne s’y attarde pas; il ménage ici ses forces pour dénoncer ailleurs avec une extrême violence les prétentions pontificales à la suprématie sur les princes temporels (10), et réserve ses railleries les plus acérées pour l’athéisme mondain fondé sur la frivolité et l’ignorance de l’histoire « sauf peut-être celle des folies et des intrigues amoureuses de la cour de France » (de France bien entendu). « Hélas ! jeunes gens. », s’écrie-t-il, « il ne vous appartient pas de prétendre à l’athéisme; c'est un trop grand privilège pour des gamins et des novices » (11). Ici Parker rejoint Pascal : « Athéisme marque de force d'esprit > (12). Mais Pascal croyait et s’adressait aux athées avec l'espoir de les convertir; il n’est pas sûr que Parker croie à rien qu'à la correction de ses syllogismes. Son intolérance n’a rien de sentimental, du moins jusqu’au jour où la vanité blessée entrera en jeu; elle ne vient pas d’une charité envahissante qui veut faire le salut du prochain quoi qu’il en ait; elle ne vise pas même à arrêter le progrès d’une contagion qui menace chaque jour de nouvelles âmes; son but est de maintenir dans la société l’ordre par l'unité, ou plutôt par l’uniformité.
Car le caractère formel de ces querelles anglaises frappe dès l’abord tout étranger. Entre conformistes et non-conformistes pas de différences dogmatiques appréciables. La grave question de la prédestination et du libre-arbitre, qui divise en France jésuites et jansénistes, ne se pose en Angleterre que par instants; mais sans trêve on argue pour ou contre les surplis, les génuflexions, les cierges, les vitraux, les images, la place de l’autel, l'anneau matrimonial, et tous les détails du culte. Et ce qui achève de nous confondre, c’est que les deux partis s'accordent pour
7) À Discourse…, p. x.
(8) Zbid., p. xvirr. 3
(9) Grosart, LIL, 48 :« a mimical way of drolling upon the Puritans ».
(xo) À Discourse…, p. 54. À
11) Zbid., DD. XXI-Xx171.
(2) Avec cette réserve : € mais jusqu'à un certain degré seulement ». Pensées, ed. Brunschvicg, section III, n° 225. Cette pensée ne se trouve pas dans l'édition de 1670, donc Parker n’a pu la connaître.