POSTE
proclamer l’insignifiance du débat : seule, disent les uns, une opiniàtreté inexplicable de la minorité, ou, selon les autres, une volonté tyrannique de la majorité, donnent à ces vétilles de l'importance. Les dissidents sous la Restauration n’osent pas condamner ouvertement les rites anglicans comme entachés d’idolâtrie, mais ils expriment des doutes sur leur légitimité. Tant que leurs scrupules ne seront pas satisfaits, qu'on laisse les « consciences délicates » se tenir à l'écart de la communion anglicane et qu’on ne les oblige pas à fréquenter l’église paroissiale. Parker ne peut admettre ce médiocre prétexte de doutes à élucider. Non sans raison il remarque que l’on discute depuis près de cent ans et qu’il est temps de répondre oui ou non. Quant à l'accusation de vouloir forcer les consciences il la repousse avec le hautain mépris d’un dialecticien qui croit avoir résolu un problème par une distinction : « Les ordres de l’Autorité légitime, bien loin d’empiéter sur la juste liberté de la conscience, ne peuvent atteindre celle-ci. Aucune autorité humaine ne s’étend plus loin que les actions extérieures des hommes. tandis que la liberté de conscience est intérieure et invisible » (13). Hobbes lui-même, que Parker combat par ailleurs, a pu suggérer cet argument, car selon le Leviathan l'autorité du magistrat est impuissante à obtenir plus qu’un assentiment verbal et illusoire en matière de foi (14). Admissible chez le philosophe déterministe, cette indifférence à l'égard de ce qui se passe dans le for intérieur choque chez un ecclésiastique. Elle trahit un manque absolu de sens religieux. La « politique ecclésiastique » telle que Hooker l’avait exposée dans un livre justement célèbre (15), plongeait ses racines dans le monde spirituel; Parker, qui se réclame du grand apologiste anglican, reste toujours dans le domaine temporel : « Rien n’est plus déraisonnable que d’accuser [comme le font les dissidents] l'Eglise d'ajouter à la loi divine; en effet toutes ces lois se donnent non comme des lois de Dieu mais comme des lois des hommes, et le reproche qu'on leur fait serait adressé avec le même à-propos aux Znstitutes de Justinien ou aux Tenures de Littleton [le Cujas anglais] » (16). Pourquoi donc ce ministre de l'Evangile réclame-t-il prisons, piloris et galères contre les auteurs de simples infractions à des règlements de police ? Parce que la paix de l'Etat ne saurait subsister à moins. Les soulèvements populaires ont toujours la même origine : « Le peuple ne s'occupe guère de critiquer les lois sauf en matière religieuse; mais pour celles-ci il s'étudie à trouver des raisons de désobéir parce que cela flatte son orgueil et sa vanité de sembler mieux s’y connaitre que ses dirigeants dans cette branche de la sagesse qu’il estime la plus précieuse » (17). Et pour s’en tenir à l’Angleterre, l’histoire de ce pays
(13) Ut supra, D. 91. | :
(14) Edition princeps (1651), p. 271 : © But what. if a King or a Senate or other
Soveraign Person forbid us to believe in Christ ? To this I answer, {hat such forbidding is of no effect: because Beleef and Unbeleef never follow mens Commands ». La définition que Hobbes a donné du mot « conscience » (p. 31) et du mot « tiberté » (p. 107) lui interdit d'admettre l'expression : © liberté de conscience ».
(15) Of the laws of ecclesiastical polity (1594).
(16) Ut supra, p. 200.
(17) Ibid., p. 310. La suite montre la hardiesse du logicien :°« Combien rarement les guerres s’engagent-elles pour des raisons justifiables, et cependant combien peu nombreux sont ceux qui prennent sur eux de juger la légitimité de ces guerres ! »
depuis la Réforme de Henri VIII fournissait à Parker des exemples concluants. Le dernier, le plus tragique, celui de la Guerre Civile aboutissant au Régicide, ne laisse pas de revenir souvent sous sa plume. Point de concessions, car elles ne satisfont pas longtemps les mécontents : « Pour les Saints, ne pas être au pouvoir, c’est et ce sera toujours subir une persécution » (18). Puisqu'on ne peut leur accorder tout ce qu’ils demandent, mieux vaut tout leur refuser, et ne pas changer pour leur faire plaisir les pratiques raisonnables et inoffensives de l’église établie (19).
Ee Hvee de Parker eut du succès. Les dissidents sentirent le besoin de défendre leur cause devant l'opinion. Un de leurs chefs, l’indépendant Jean Owen, vint trouver le presbytérien Richard Baxter, controversiste réputé, et lui demanda de composer une réponse; mais Baxter, qui avait été personnellement ménagé par Parker et qui gardait un mauvais souvenir de la suprématie des indépendants du temps de Cromwell, refusa (20). Owen écrivit lui-même La vérité et l'innocence justifiées (21). Cet ouvrage, composé à la hâte, sérieux de ton mais sans vigueur, réfute une à une les assertions de Parker avec un pédantisme prolixe. Il ne renferme pas d’injures, mais ses critiques n’en ont pas moins un caractère tout personnel. La question de la tolérance n’y est pas traitée avec ampleur. Pourtant, selon Baxter, ce lourd pamphlet rencontra un accueil favorable : tel était, au moment le plus frivole de son existence nationale, le goût de l'Angleterre pour les controverses théologico-politiques.
Vers la fin de 1671 Parker riposta par sa Défense et continuation de
x politique ecclésiastique (22); deux fois plus volumineuse que son ie précédent, elle est aussi bien plus injurieuse. Elle réussit à réduire Owen au silence en lui rappelant son rôle pendant la guerre civile, son intimité avec Cromwell et son intervention en faveur de toutes les mesures extrêmes (23). De sorte que, dit Baxter, « tous les nonconformistes pâtirent de la témérité d'Owen à entreprendre cet ouvrage » (24).
Maître du champ de bataille Parker ne se tint pas pour satisfait, et guetta une occasion de poursuivre son avantage. Or les dissidents discutaient entre eux pour savoir s'ils pouvaient à l’occasion participer aux cérémonies du culte anglican ; dans un Discours sur l'amour évangéhique, la paix de l'Eglise et l'unité (25), publié en 1672, Owen se prononça pour la négative. Parker avec son intempérance native se mêla au débat, mais il prit un biais assez ingénieux. Il publia au milieu de la même année un traité inédit d’un archevêque d’Armagh en Irlande, nommé Bramhall et mort depuis neuf ans, en y ajoutant une longue préface de son crü où il s'acharne contre Owen (26). Cette fois-ci son style qui
(18) Ibid., p. 168.
(x9) Ce n’est pas sans quelque surprise que nous lisons dans la C. H. E. L., vol. VIII. p. 305 : © Parker. had views on toleration that were in advance of his age ».
{20) Reliauiae Boxterianac (1696), III° partie, $ 03.
(21) Voir bibliog. n° 35.
(22) Voir bibliog. n° 37.
(23) P. 114 et passim.
(24) Ut supra, & 95.
€25) Voir bibliog. n° 38.
(26) Voir bibliog. n° 30.
Hate x
jusqu'alors n'avait été burlesque que par instants le devient d'une façon continue. Comme les dissidents critiquent le caractère « symbolique >» des cérémonies anglicanes, Parker se moque de la frayeur que leur inspire ce simple mot : « Héliogabale et Bonner [évêque de Londres sous Marie Tudor] l’aimaient [ce mot] comme des œufs à l’hydromel... Les sept coupes de la colère divine. sont remplies d’extraits et d’essences symboliques » (27). Ce ton, qui n’a rien d’édifiant mais qui devait plaire aux jeunes courtisans, amena l'entrée en ligne de Marvell. C’est Parker qui a fait du député de Hull à cinquante ans passés un controversiste. Si l’aumônier de l’archevêque de Cantorbéry, récemment promu archidiacre pour ses services à la cause de l'Eglise, n'avait employé larme du ridicule, notre auteur aurait sans doute laissé ecclésiastiques et ministres vider leur querelle par les habituels procédés scolastiques. Mais un laïc pouvait en remontrer à des clercs qui s’avisaient de plaisanter (28).
Dans sa Préface, si Parker n'ajoute aucun argument nouveau à ceux
que contenaient ses deux précédents ouvrages, il donne aux mêmes thèses une forme plus impérieuse. C’est que le Roi, conseillé par ces « politiques à l'italienne » (29) qui « flattent les princes en donnant pour des qualités les mauvaises inclinations que ceux-ci peuvent avoir » et qui ne répugnent pas à rendre à leurs maîtres « les services les plus bas et les plus déshonorants » (30), vient. de publier la Déclaration d'indulgence du 15 mars 1671/2, grâce à laquelle « les verges publiques ont cessé un instant de s’abattre sur le dos des dissidents ». Du coup, dit Parker, « les voilà pleins d'espoir de prendre ces mêmes verges en mains » (31). Cette perspective ne suffit-elle pas à effrayer le Roi ? Alors qu’il médite cette maxime : « Aucun gouvernement ne peut se maintenir sans l'aide de la religion, et l’aide de la religion est toujours proportionnée au pouvoir et au crédit du clergé » (32). On ne saurait refuser à Parker le mérite de la franchise. Entre le droit divin du monarque et le droit divin de l’épiscopat la lutte est engagée. Le champion de ce dernier droit n’admet le premier que sous condition : il l’a démesurément exalté dans le Discours sur la politique ecclésiastique, mais il entend dicter l'usage que le Roi doit en faire.
Nous ne reviendrons pas ici sur les motifs qui décidèrent Marvell à défendre non seulement les dissidents mais la politique royale et la Déclaration d’indulgence. Retenons seulement que si Parker avait cherché « à plaire au diable, aux prélats et aux libertins, et à tresser des
(29) Préface, pp. 34-5 : © Heliogahalus and Bishop Bonner loved it like clary and éggs… The seven vials of wrath… were filled with symbolical extracts and spirits ». Notez l’allusion — irrévérencieuse à l’Apocalypse, XV, 7.
(28) Comparez avec le passage de Parker cité ci-cessus celui-ci où Marvell se moque des tentatives de Bramhall pour réconcilier l’église d'Angleterre avec Rome sur un pied d'égalité : « … though the Pope had condescended.. to be only a patriarch, yet he would have swoop’d up the patriarchate of Lambeth [résidence londonienne de l’archevéque de Cantorbéry] to his morning’s-draught, like an egg in Muscadine ». (Grosart, III, 28).
(29) Ut supra, p. 88 : « maxims of Italian policy », c’est-à-dire machiavéliques.
(30) Ibid, p. 83. Arlington, secrétaire d'état et principal proxénète, Buckingham probablement aussi, et bien d’autres, sont ici visés, justement ou injustement.
(31) Jbid., p. 74. D
(32) Ibid, p. 8x.
pis 360 en
trois un seul parti » (33), Marvell lui-même veut faire rire le Roi, la cour et la partie la plus frivole de la société. Aux évêques près, la différence n’est pas considérable. Charles II n'était pas un Satan mais le nom de Bélial lui convenait assez bien, dans la bouche surtout d’un de ses sujets puritains. Avec un tel public Marvell est amené à renchérir sur l'usage fait par son adversaire de la bouffonnerie. Celui-ci n’avait pas dédaigné de glisser dans ses lourds traités quelques allusions aux pièces du jour; Marvell emprunte à une farce le titre même de sou pamphlet. À vrai dire, ce que la Répétition transprosée a gagné ainsi en popularité immédiate, elle l’a perdu en durée. L'on peut encore aujourd’hui apprécier la Répétition (34) de Buckingham, mais à condition d'avoir lu au préalable une au moins des tragédies de Dryden que parodie le spirituel débauché. Or le théâtre (et particulièrement les pièces héroïques en vers rimés) est une des parties les moins vivantes de l’œuvre de Dryden. Et quand on a passé par cette longue préparation, il faut encore chercher à la suite de Marvell une ressemblance assez arbitraire entre le « Monsieur du Laurier >» {[Mr. Baves] de la farce, auteur dramatique grandiloquent, et Parker, matamore ecclésiastique (35). Heureusement Marvell abandonne assez vite ce parallèle et n’y revient plus que de loin en loin. Mais tout le long de son pamphlet domine la note burlesque. L'auteur se justifie en rejetant la responsabilité de ce manque de gravité sur Parker : « De même que je suis obligé de demander pardon si je traite des choses sérieuses par le ridicule, de même je dois demander maintenant pardon s’il m'arrivait de discourir sérieusement de choses ridicules. Mais j’observerai, autant que possible, le décorum, et de quoi que je parle je ne commettrai pas cette absurdité d’être grave avec un bouffon » (36). Ce qui n'empêche pas Marvell de prendre parfois le ton d'une vertueuse indignation et de reprocher par exemple à Parker « de trouver une délicieuse félicité (que nul ne lui envie) dans la parodie de l’Ecriture » (37); il va même jusqu’à déclarer que
(33) Reliquiae Baxterianae, III® Partie, $ 03.
(34) The Rchearsal, jouée pour la première fois le 7 décembre 1671, et publiée en 1672 avant le pamphlet de Marvell (Grosart, III, 317). Voir l'édition Montague Summers, 1914.
(35) Grosart, III, 15-16, et notamment : « … Mr. Bayes and he do very much symbolize, in their understandings, in their expressions, in their humour, in their contempt and quarrelling of all others, though of their own profession ». Marvell découvre aussi une ressemblance entre Parker et l'acteur Lacy qui jouait Bayes « Both their talents do peculiarly lie in exposing and personating the Nonconformists One turn of Lacy’s face hath more Ecclesiastical policy in it than all the books of our author put together ».
Quant au participe passé transprosed, Marvell le forme sur le substantif verbal transprosing, création lui-même de Buckingham qui accuse Drycen de composer ses drames à bon compte en mettant en vers la prose de ses prédécesseurs et réciproque- : ment : la première opération s'appelle transversing, la seconde fransprosing. Dans la farce de Buckingham la partie proprement parodique est en vers, ce qui justifie jusqu’à un certain point le titre de Marvell.
(36) Grosart, III, 77-8. — Cf. le premier pamphlet de Martin Marprelate, The Epistle, ad imtium : « Againe may it please you to give me leave to play the Dums for the nonce as well as he; otherwise dealing with master doctors booke I cannot keepe decorum personae…. ».
(37) Grosart, LT, 131. Il revient sur ce point dans sa conclusion (p. 225) en énumérant lesmotifs qui l’ont décidé à écrire : « Je trouvais intolérable sa façon de profaner l’Ecriture sainte ». Dans la 2° partie de la Répétition transprosée, Marvell découvre même que sa principale raison pour choisir la farce de Buckingham comme texte à été de protéger la Bible contre toute profanation (Grosart, III, 316).
l'attitude de son adversaire envers la monarchie terrestre n’a pas été pour lui un moindre scandale : « Je ne pus supporter patiemment l’irrévérence avec laquelle il traitait les Rois et les Princes comme s'ils n'avaient pas été de plus grands personnages que les deux rois de Brentford » (38) dans la farce de Buckingham. Nous savons par les satires ce que vaut cette chatouilleuse loyauté. En réalité ni l'exemple de Parker ni le goût du public n'auraient contraint Marvell à écrire dans un ton qui n’eût point agréé à son propre tempérament.
De même pour la construction, ou plutôt l’absence de construction, de la Répétition transprosée, que Marvell explique ainsi : « N'y ayant aucune méthode du tout dans le bavardage déréglé de cet homme, il me faut marcher exactement sur ses pas ou bien alors je serai perdu dans un labyrinthe sans fin et ne saurai jamais quand je serai arrivé au terme de mon voyage » (39). Ici l’excuse vaut encore moins que pour le style; car Parker, du moins dans sa Politique ecclésiastique, compose passablement et enchaîne ses idées d’une manière qui montre un assez bon élève en logique de Hobbes. Au fur et à mesure que la controverse se développe le polémiste anglican cède, il est vrai, au plaisir d’épiloguer sans fin sur des vétilles relevées dans les œuvres d'Owen ou de tel autre. Mais jamais il ne fait pire à cet égard que l’auteur de l’Erconoclastes, des deux Défenses du peuple anglais, et de maint autre épluchage courroucé; jamais il ne produit rien d’aussi invertébré que la réponse de Marvell. De tous les pamphlétaires qui écrivirent, selon la pédantesque expression du temps, des « animadversions », c’est-à-dire des remarques détachées sur un ouvrage antipathique, prenant les pages dans l’ordre des numéros pour critiquer ici le choix d’un mot, là une erreur historique ou géographique, là enfin une proposition fondamentale, notre auteur est sans doute le plus désordonné. C’est qu'il introduit dans ce chaos un nouvel élément perturbateur, sa fantaisie de poète. Mais la confusion ainsi rendue plus confuse devient moins rebutante par la grâce de cette fée. Et puis que nous importe si Marvell n’a pas réfuté dans les règles les thèses de Parker ? Elles ne méritent plus de l'être. Si l’on veut goûter aujourd’hui la Répétition transprosée, le mieux sera d'oublier le plus possible le Parker historique et de regarder seulement le fantoche auquel est administrée une magistrale correction. Le spectacle n’a guère plus de valeur morale que n’en a Polichinelle, alors dans toute la fraîcheur de sa nouveauté pour les badauds de Londres, mais il est aussi divertissant. Chaque fois que la trique s’abat sur le représentant d’une autorité impopulaire, ce sont de nouveaux éclats de joie, et le rideau tombe seulement lorsqu'acteur et spectateurs sont las de frapper et de rire.
Aussi comment analyser le pamphlet de Marvell ? On peut tout au plus donner quelque idée de sa marche incertaine (40). Le premier tiers [pp. 5-68] raille le préambule de la Préface de Parker et son éloge de
(38) Ibid., p. 224.
(39) Jbid., p. 118. À FRS !
(40) Dans l'édition Grosart la première partie de la Répétition transprosée occupe
les pages 5-228 du vol. III. Pour la commodité &u lecteur nous indiquons dans le texte entre parenthèses droites les pages de cette édition, afin que l’on voie la place approximative qu'occupe chaque développement et son rapport à l’ensemble.
Bramhall, non sans malmener quelque peu l'archevêque d’Armagh, qui avait d’ailleurs eu autrefois des démêlés avec Milton. En même temps Marvell défend, indirectement et avec beaucoup de prudence, Calvin et Genève [pp. 32-47], esquisse une biographie burlesque de Parker [pp. 47-52], puis plaisante celui-ci sur son aversion pour « Monsieur Bfaxter] » et « J[ean] Olwen] « [pp. 52-58]. Au moment où Marvell croit avoir suffisamment égayé l'auditoire il entre dans le vif de son sujet : il ne va pas, dit-il, défendre Owen davantage, car il s’est aperçu que ce n’était pas à ce théologien que « Monsieur du Laurier » en voulait surtout; « la vérité est que la personne visée depuis le début était le Roi » (41). Nous croyons que Marvell va traiter des rapports de la Préface avec la Déclaration d’Indulgence de 1671/2. Mais le voici qui remonte en arrière pour un exposé historique des origines de la question depuis la Déclaration de Bréda, de 1660. Il redescend rapidement jusqu’à la chute de Clarendon qu'il rappelle avec satisfaction [p. 70] et arrive aux premières velléités tolérantes de la Cabale. Il montre alors Parker cherchant à ramener le Roi aux mesures de rigueur en lui prouvant l’étendue de son pouvoir sur la religion de ses sujets. La Politique ecclésiastique est résumée en six < aphorismes ou hypothèses >» que Marvell réfute une à une; pour mieux dire, il donne une parodie de chacune de « ces six pièces de Monsieur du Laurier » (42) [pp. 71-97]. Il passe ensuite à la Défense de la Politique ecclésiastique, et montre aisément qu’elle contredit presque point par point la doctrine dont elle prétend faire l’apologie, du moins en ce qui concerne le pouvoir royal. C’est que la cause de la tolérance a fait des progrès, surtout en Ecosse. &« Dorénavant le Roi tomba en disgrâce auprès de Monsieur du Laurier, et quiconque avait des yeux pour voir put discerner que notre auteur n'accordait plus à Sa Majesté cette bienveillance ni cette faveur dont Elle avait joui précédemment ». Sous prétexte de répondre à un nouveau livre de J. O., Parker « résolut de faire sentir à Sa Majesté les effets de son déplaisir » (43). Cette analyse de la Défense terminée, Marvell arrive enfin, un peu après la moitié de son pamphlet [p. 115] a la Déclaration d’Indulgence, et retrouve la Préface qui selon lui constitue la riposte au Roi des anglicans persécuteurs. À peine avons-nous aperçu l'idée centrale de la Répétition transprosée que nous revenons à J. O. pour une querelle de forme [pp. 118-122]; et, celle-ci vidée, Marvell annonce qu’ «en attendant de découvrir un sujet plus sérieux, il va se promener dans le jardin de Monsieur du Laurier et y cueillir des fleurs » (44). Mais quand :il aborde les questions les plus sérieuses, comme celles de la nature du schisme ou des responsabilités de la guerre
(41) P. 68 : &« For, the truth of it is, the King was the person concern’d from the beginning ». : ;
(42) P. 97 : &« Here we had the titles, and some short rehearsal of Mr. Bayes his six Playes ».
(43) P. 99 : & Henceforward the King fell into disgrace with Mr. Bayes, an& any one that had eyes might discern that our Author did not afford his Majesty that countenance and favour which ke had formerly enjoy’d. So that a book too of J. O’s happening mischievously to come out at the same season, upon pretence of answering that, he resolved to make his Majesty feel the effects of his displeasure ».
(44) P. 122 : © And therefore, till Î meet with something more serious, I will take a walk in the garden and gather some of Mr. Bayes his flowers ».
civile, c'est toujours sous forme de digressions, suggérées par des propositions détachées de la Préface au hasard des pages, que Marvell les traite. Sur le schisme il cite presque en entier un opuscule de Jean Hales, son maître à Eton au début du protectorat, opuscule écrit dans le style le plus élevé [pp. 124-132]. Aussitôt après il retombe dans le burlesque, à la suite d'ailleurs de Parker. Le ton se relève pour dénoncer la théorie hobbiste de l’état souverain « que Dieu ne créa jamais » et dont « le pouvoir infini s'étend jusqu’à en devenir impuissant, de même qu’une ligne droite continuée se change en cercle » (45). Mais peu après nous nous retrouvons plongés dans les vieilles querelles relatives aux « cérémonies symboliques > [p. 148] où les dissidents reconnaissaient, à peine déguisés, les cinq sacreinents papistes. Puis comme Parker a prétendu que le souverain pouvait fixer les cérémonies aussi bien que définir le sens des mots, Marvell n’a pas de peine à tourner cette affirmation en ridicule [pp. 162-7]. Le voici maintenant qui touche aux conséquences politiques des persécutions, de l'emploi de la force, ratio ultima- cleri (46). Après quelques exemples historiques signalés en passant, Marvell cite avec délices un long passage en latin, relatif aux persécutions qu'’exercèrent dès le VIITS siècle les Saxons convertis par Rome sur leurs frères convertis par les missionnaires irlandais : avec délices car l’historien, qui fut archevêque de Cantorbéry sous Elisabeth, avait nom Parker comme l’auteur de ja Préface [pp. 180-183]. Mais tout à coup Marvell se rappelle le titre complet de celle-ci : Préface . qui montre quel fondement peuvent avoir les craintes et soupçons actuels inspirés par le papisme. Il accuse donc Parker de tourner adroïitement une loi récente qui déclarait haute-trahison le seul fait de dire que le Roi était catholique et d’alarmer sans motif l'opinion. Car, dit le futur auteur de la Reciation de l'accroissement du papisme…, ce danger est une pure invention des ennemis de la tolérance : « Jamais le papisme ne pourra être rétabli en Angleterre » (47). (Le traité de Douvres, vieux de deux ans, est toujours en vigueur). Toutefois Marvell consent à reprendre une à une les trois hypothèses de Parker sur la manière dont les non-conformistes pourraient préparer les voies à cette apostasie nationale fp. 193]. La première et la plus importante est une nouvelle guerre civile. Marvell entreprend donc de prouver que la responsabilité de la précédente guerre retombe en dernière analvse sur d’autres que les puritains, à savoir sur les conseillers ecclésiastiques de Charles 1%. C’est le point le plus délicat de son pamphlet, celui où il
(45) P-71460: The truth is Bayes had at first built-up such à stupendous magistrate as never was of God’s Making. He had put all princes upon the rack to stretch them to his dimension. And as a straight line continued grows a circle, he ha given them so infinite a power, that it was extended unto impotency ».
(46). P. 167 : « One argument, I confess, remains still behind, and that will justifie any thing. ’Tis that which I called lately rationem ultimam cleri; force, law, execution, or what you will have it ». Cf. p. 148 : « Bring out the pillories, whipping-posts, gallies, rods, and axes (which are ratio ultima cleri, a clergym'an’s last argument, ay and his first too)...
(7) TOO Fh believed that Popery coulé never return into England again, but by some very sinister accident ». Nous ne croyons pas avoir déformé Ja pensée de Marvell en supprimant le dernier membre de phrase dans notre traduction. La suite montre qu'il s’agit seulement d'amener une histoire bouffonne par l'expression « sinistre
accident ».
montre le plus de doigté. Il réussit à ne pas s’aliéner le fils du Roi- Martyr, mais non sans faire à la susceptibilité monarchique des concessions que sa conscience doit éprouver quelque peine à ratifier [pp. 196-213]. Le passage franchi, ce n’est plus qu’un jeu pour lui de présenter à Charles IT sous un jour déplaisant la conduite du clergé depuis la Restauration [pp. 213-8]. Il va jusqu’à reprocher aux anglicans fanatiques des Communes leur parcimonie « toutes les fois que Sa Majesté avait le besoin le plus urgent de subsides » (48). Voilà un argument qui ne pouvait manquer le but. Une défense des courtisans accusés d’athéisme pour s'être moqués des « curés » ne devait pas déplaire non plus (49) [pp. 218-21]. La simple supposition que des « hommes d’état rusés et sacrilèges > pourraient égarer le Roi et s'unir aux non-conformistes pour introduire le papisme, est traitée, ou peu s’en faut, de lèse-majesté [pp. 221-3]. Sur une insinuation que Parker lui-même et les évêques anglicans, par désir de persécuter, pourraient bien ramener le papisme et l’Inquisition, Marvell s'arrête court dans son examen [p. 224]. Mais en guise de conclusion il ajoute une sorte de post-scriptum où, sous couleur d’expliquer son entrée dans la bataille, il renouvelle contre Parker ses accusations les plus graves, comptant sans doute leur donner par cette place plus de poids [pp. 224-6].
De cette représentation dramatique toute en épisodes se dégage-t-il une impression d'ensemble ? L’esprit de Marvell y apparaît plus destructeur que constructeur. Il vise à discréditer un champion de l’intolérance, à débarrasser d’un obstacle la voie qui conduit à la liberté religieuse. On peut traiter de sophistiques les raisonnements de l’archidiacre et relever ses contradictions d’un pamphlet à l’autre; du moins sa pensée positive ne se dérobe-t-elle pas comme celle du député. Est-ce chez celui-ci impuissance ou habileté ? Certes, quand il aurait une doctrine consistante sur le fondement de la liberté, sur ses conditions et ses limites, Marvell ne pourrait guère l’exprimer sans faire du tort à sa cause auprès des pouvoirs publics. Les passages où il laisse en apparence Parker de côté pour donner sa propre opinion doivent se lire avec la même prudence qu’il mit à les écrire. Trop de ses biographes jusqu'ici ont pris pour argent comptant des déclarations pleines de noblesse mais assez vagues si l’on y regarde de près. Ils n’ont pas fait la part de la tactique parce qu’ils n’ont pas confronté cette œuvre avec les autres expressions de la pensée de Marvell ni avec ses actes. Pour ne pas tomber dans la même erreur mieux vautsattendre d’avoir complété l'examen des écrits de notre auteur avant d'entreprendre de formuler les tendances qui, à défaut de système, déterminèrent son attitude devant les problèmes de la liberté tels que la vie les lui posa.
(48) P. 217 : & It hath been observed, that whensoever his Majesty hath had the most urgent occasions for Supply, others of then: [the clergy or the bishopslhave made it their business to trinkle with the members of Parliament for obstructing it, unless the king would buy it with a new law against the fanaticks [| — dissenters] ».
(49) P. 218 : « His zeal spends itself most against the atheists, because they use to & jeer the parsons ». That they may do, and no atheists neither » aussi longtemps que les ecclésiastiques voudront faire les bouffons et les bons compagnons.
Aux côtés de Marvell un ministre chassé de sa cure par la Loi d'Uniformité, Jean Humphrey, avait répondu à Parker dans un style simple, sensé et modéré, affirmant la gratitude des non-conformistes envers le Roi pour sa Déclaration d’Indulgence (50). Mais toute l’attention du public se porta sur la Répétition transprosée. Les témoignages concordent pour attester ce succès et l’attribuer à l’esprit de l'écrivain. Le grave Baxter, après avoir parlé de la Préface de Parker, continue ainsi « À cet écrit Monsieur Marvell.… publia une réponse si extrêmement plaisante que cette qualité lui procura une multitude de lecteurs et fit pardonner à l’auteur sa hardiesse » (51). Baxter nous confie qu’il avait lui-même commencé une réponse au livre de Bramhall publié par Parker mais que le censeur royal, L’Estrange, ayant eu vent de ce dessein, avait convoqué l'éditeur pour le menacer ainsi que l’auteur, « avec les jurons les plus véhéments », de la ruine et d’une accusation capitale au cas où l’entreprise aboutirait. L'éditeur perdit courage et Baxter dut renoncer à sa réponse (52). Cette première intervention de L’Estrange, serviteur du Roi mais dévoué au parti de la Haute-Eglise plus encore qu’à Charles II, nous prépare à comprendre les incidents qui suivirent la publication de la Répétition transprosée.
Celle-ci avait paru sans nom d’auteur et avec une rubrique fantaisiste. L’anonymat, comme pour les satires, était alors de règle pour les écrits polémiques. Dans cette controverse-ci aucun des ouvrages cités jusqu’à présent ne portait le nom de l’auteur, un seul ses initiales. Ce qui n’empêche pas les personnalités, au contraire, car chaque combattant d’un geste vengeur arrache le masque de son adversaire (53). Mais déguiser le nom de l'éditeur, Nathaniel Ponder, avait une autre gravité et indiquait une publication clandestine. De fait Marvell avait négligé de soumettre son livre au censeur royal et d'obtenir un privilège conformément à la loi (54). L'Estrange, que la Répétition transprosée représente en <« arracheur de dents officiel » occupé à extraire des châssis « les vilains types qui ressemblent à autant de chicots pourris » (55). —
(so) Voir bibliog., n° 40.
(s1) Reliquiae Baxterianae, III° partie, $ 221 : © To which Mr. Andrew Marvell, a parliament-Man, burgess for Hull, did publish an answer so excee@ing Jocular, as thereby procured abundance of readers, and Pardon to the Author ».
(82) Ibid. : & and swore to him most vehentently that if I did ît, he woul& ruin him and me, and perhaps my life should be brought in question : and I perceived the Bookseller durst not print it, and so I was fain to cast it by. ».
(53) Marvell n'y manque pas. Voir Grosart, III, 261.
(54) Il est Gifficile d'accepter comme l'expression fidèle des faits cette phrase de Marvell dans la seconde partie de la Répétition transprosée (Grosart, vol. III, p. 272) : « In the mean time [while the clergy were preparing answers to the first part] such care was used, that the license of my Book was recall’d. ». Marvell nie ensuite que son premier pamphlet eût le caractère théologique que ses adversaires essayèrent de lui attribuer pour le soumettre à la censure ecclésiastique; mais si même on lui accorde ce point, l’auteur n'était pas exempt de la juridiction de L’Estrange qu’il n’avait certainement pas respectée.
(85) P. 8 : « Their ugly printing-letters, that look but like so many rotten-teeth, how oft have they been pull'& out by Blirkenhead prédécesseur de Lestrange ?] and
L’Estrange, s'il faut en croire sa propre déposition, n'entendit parler du pamphlet qu'au moment où une seconde impression était en train. Avant qu'il n’eût pu intervenir, la corporation des libraires, dont cette publication enfreignait les règlements, fit saisir deux feuilles déjà imprimées ; mais aussitôt une intervention se produisit. Le comte d’Anglesey, garde du sceau privé et bien en cour mais presbytérien au fond du cœur et qui fréquentait chez Milton (56), fit venir le censeur à son hôtel, et lui tint ce langage : « Ecoutez, Monsieur L’Estrange, il a paru un livre, la Répétition transposée [sic]; je suppose que vous l’avez vu; j'en ai parlé à Sa Majesté, et le Roi dit qu'il ne veut pas qu’on l’interdise [suppress], car Parker lui a fait tort [au Roi] et cet homme [Marvell] lui a rendu justice [au Roi], et je désirais vous en parler pour vous dire ceci; et puisque le Roi veut que le livre soit autorisé [pass], donnez, je vous en prie, votre privilège à Monsieur Ponder pour que nul autre ne l’imprime à son dam » (57). Cette dernière précaution venait un peu tard car une « seconde édition » (58) contrefaite avait déjà paru, attestant la popularité du livre. La seconde impression autorisée, qui porte le nom de l'éditeur Ponder et les initiales de l’imprimeur J[ean] Dfarby], fut tirée à quinze cents exemplaires, chiffre alors important (59). L'’Estrange avait cédé à la demande courtoise mais impérieuse d’Anglesey. Quelques jours plus tard, le 23 janvier 1672/3, Henri Coventry, un des deux secrétaires d'état, s’émut à son tour et fit une enquête sur la publication de la Répétition transprosée. Pour se justifier, le censeur lui révéla la démarche du garde du sceau privé (60), et Coventry, après
L£estrange] the public tooth-drawers ! ». Voir aussi p. 36 une allusion moqueuse aux honoraires [feel de &« Mr. L. ».
(56) Edouard Phillips, Life of Milton (1694) p. xxxix — Malgré cet illustre trait d'union entre Anglesey et Marvell et malgré le service rendu en cette occurrence par le seigneur à l'écrivain, celui-ci ne semble pas avoir eu trop bonne opinion de celui-là. Dans une lettre du 21 mars 1669/70 à son neveu Popple, Marvell place Anglesey sur le mème rang qu'Ashley (le futur Shaftesbury) parmi les courtisans qui connaissent le mieux leurs intérêts et y veillent de plus près en flattant les penchants du Roi. Dans Britannia et Rawleigh (hiver de 1674-5 ?) Anglesey est appelé v. 124 & ce coquin d’Anglesey qui pervertit le sceau » privé du Roi. Si cette pièce est bien de Marvell la reconnaissance n’enlevait pas au satirique son franc-parler. — Robbins, op. cit. P. 146, fait remarquer qu'Anglesey avait écrit en 1672 un traité intitulé The King's right of Indulgence pour appuyer la politique de tolérance. Mais les évènements marchèrent trop vite et le traité resta inédit jusqu’en 1688. (Anglesey mourut en 1686). Dans les Memoirs of the late Earl of Anglesey (1693) p. 110, on trouve une citation (au second degré) de « Marvil, in his Growth of Popery ».
(57) Historical MSS. Commission, VIItR report (1879) p. 517 b : « Mr. L’Estrange’s examination concerning « The Rehearsal Transprosed » taken by Secretary Coventry, January 23, 1672 » [c’est-à-dire 1672/3]. Le document remplit deux pages et est signé Roger L’Strange. — Suit la mention, à la date du 25 janvier, de la déposition de Pinder [— Ponder] sur le même sujet; le contenu n’en est pas donné dans le rapport de la commission tel qu’il a été publié en 1879 mais on le trouve dans la réédition de 1922 (Histor. MSS. Com., new series, MSS of G. H. Finch, Esq vol. Il, pp. 10-11 — référence signalée par Mademoiselle Robbins). Cette déposition prouverait, si besoin était, que Marvell était lié avec des dissidents : Ponder « knows of nobody but D' Owen who had the proof in his hands ». Pour le reste Ponder confirme en les atténuant un peu les expressions que lui avait attribuées L’Estrange. Il précise que par « des gens qui le tireraient d'affaire » il. entendait non seulement Anglesey mais aussi le chancelier, c’est-à-dire Shaftesbury : « because they liked the book, and Lord Anglesey said the King was well pleased with it ».
(58) Voir bibliographie n° .
(59) Hist. MSS. Com., VItRh report, (1874) p. 234. Déposition de Darby, l’imprimeur devant Coventry. k
(6o) VIIth report, ut supra.
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avoir appris par l’imprimeur le nom de l'auteur (61) que L'’Estrange ignorait, se tint pour satisfait. Mais plus tard le secrétaire de la corporation des libraires éleva des objections contre le pamphlet de Marvell en dépit du privilège donné par force. Anglesey dut menacer ledit secrétaire de porter l'affaire devant le Roi siégeant en son conseil pour lui imposer silence. Enfin L’Estrange se plaignit par la suite que le livre neüût pas été réimprimé d’après l’exemplaire corrigé auquel il avait donné son autorisation (62). En effet cette seconde impression, à part la page de titre, ne diffère de la première que par quelques émendations typographiques (62bis).
Ces écueils évités, la Répétition transprosée brava sans peine les répliques des anglicans persécuteurs. Il n’y en eut pas moins de six (63), mais elles n’offrent plus d’intérêt aujourd’hui que par l'hommage involontaire qu’elles rendent au succès de Marvell, et par les détails biographiques, d’ailleurs suspects, qu’elles renferment sur Marvell. Dans l’ordre chronologique (64) ce sont : Romarin et Laurier, œuvre assez modérée d’un admirateur de la religion et du gouvernement tels qu'ils existaient sous le règne d’Elisabeth, qui avoue que Parker (Laurier) eüt mieux fait de ne pas écrire la Politique ecclésiastique et reconnait à son adversaire (Romarin) « quelques intervalles de sens et d’esprit >; — Un livre de notes tirées de la Répétition transprosée, très injurieux, avec quelques critiques justifiées de négligences de détail dans le style de Marvell; — le Transproseur répété où l’on voit Marvell au café « en train de tourmenter sa barbe solennelle >» (65). Comme tous les portraits du poète le montrent rasé on peut juger du crédit qu’il convient d’accorder à la double accusation d’impuissance et de sodomie (pratiquée avec Milton) lancée par le même pamphlet contre l’auteur du poème 4 sa trop prude maîtresse (66), — V’as-y, Laurier, publié à Oxford, plein
(61) IVtRh report, ut! supra.
(62) VIIth report, ut supra. — Tel est du moins le récit de L’Estrange, mais il fut
accusé plus tard par la corporation des libraires d’avoir favorisé en sous-main la publication de la Répétition transprosée. Le 16 février 1676/7 la Chambre des lords nomma üne commission qui se réunit du 10 février au 9 avril 1677 pour examiner la question des publications clandestines. Le 6 avril Samuel Mearne, gouverneur [warden] de la corporation des libraires, présente une requête contre L’Estrange; le quatrième chef d'accusation est « that he said he had the King’s order for publishing the Rehearsal Transprosed and pretended other orders from his Majesty when he had none »; le cinquième « that he was a favourer of the fanatics ». Dans sa déposition Mearne précise : « The day after he had seized the Rehearsal Transprosed Mr. L’Estrange licensed it ». Dans sa réponse telle qu’elle nous est résumée L’Estrange nie en termes généraux : & He never took a penny and never entered an unlicensed book ». La chambre des lords ne semible pas avoir donné de sanction à cette enquête, et l’on peut croire que les propos de Menrne, quatre ans après l'évènement, sont une déformation malveillante des motifs &e L’Estrange. Celui-ci semble dans l'espèce avoir dit la vérité (Hist. MSS. Com., IXth report, part II, pp. 78 à 70 b. Référence signalée par Mademoiselle Robbins).
(6zbis) Voir bibliographie, n° 44.
(63) Voir bibliog., n°s 45-50.
(64) Que nous indique Marvell, Rehearsal transprosed, 2n4 part (Grosart, III, 276).
(65) P. 35 : « vexes his formal beard ». Evidemment le pamphlétaire trace un portrait-type de non-conformiste sans avoir jamais vu Marvell.
(66) Pages 134-6. Sur deux vers burlesques et probablement obscènes tracuits par Marvell du français (?) dans sa Rehearsal transprosed (Grosart III, 191) le Transproser rehearsed fait des variations qui, elles, ne laissent pas place au doute; rappelant que Milton et Marvell ont été tous deux secrétaires latins de Cromwell il fait du premier un étalon et du second un hongre, et représente l’étalon en train de saillir le hongre. — À common place-book out of the Rehearsal Transpros d parle aussi de
de citations shakespeariennes, mais lourd, obscur, bâclé; — Ia Réfutation de la Répétition transprosée, œuvre de Parker; — et, enfin Monsieur de Londres démasqué, œuvre d’un certain Hickeringill, d’une bouffonnerie assez amusante et hardie dans ses attaques contre les nônconformistes en général, contre leur culte superstitieux de la « Bible anglaise >» pleine de contre-sens et même de non-sens, mais qui ne répond guère à Marvell qu'en faisant des calembours sur son nom. L'auteur de la Répétition transprosée feignit de croire toutes ces répliques composées par le seul Parker afin de comparer celui-ci au personnage de la Comédie italienne qui se démène si bien sur la scène que l’on croit voir non pas un seul mais six Scaramouches (67). En réalité, quoique les mêmes arguments, les mêmes railleries et les mêmes injures se retrouvent dans tous ces pamphlets, Parker n'avait écrit de sa plume que la seule Réfutation dont il suffit de dire qu’il ne s’y montre pas à son avantage (68). Marvell « brait >»; c’est « un rat de la théologie, sans plus de jugement qu’une souris » (69). De temps en temps Parker marque un point en relevant chez son adversaire une erreur de détail, mais il triomphe surtout de l’échec subi par la politique qu'avait soutenue Marvell : « Rien n’a pu mettre le parlement de bonne humeur que le retrait de la Déclaration d’Indulgence.. Comme je pourrais insulter à votre impudence déjouée ! » (70). Et de fait il ne s’en prive pas; il insinue même que la Loi de l'Epreuve est le fruit de ses propres efforts : « Je sais bien que ni vous ni votre parti n’avouerez jamais que ma Préface ait été la cause de cetté nouvelle loi contre le papisme et cependant. celle-ci a été promulguée depuis ma Préface. Et maintenant vous feriez bien d’accuser les députés, comme vous avez accusé les évêques, d’être les ennemis de l'Etat. » (71). A la faveur des circonstances Parker prend sa revanche : Marvell lui a reproché son opposition à la volonté royale; il taxe Marvell de rébellion contre la volonté des
hongre à propos de Marvell (p. 22) et termine sur une allusion à l’eunuque Eutrope, grand ennemi des privilèges de l'Eglise au temps de l’empereur Arcadius, et qui finit mal. — Voir aussi À Love Letter to the Author of the Rehersall Transposed Esicl, bibliog. n° gobis, — Mais ces témoignages concordants ne s’appuient pas les uns les autres, car ils viennent tous du même groupe d’ennemis à qui les mœurs du XVIIe siècle permettaient de lancer de telles accusations tout à fait au hasard. Il suffisait d'être allé en Italie pour être accusé de « moralité italienne » (entendez : sodomie). C’est ce qui arriva à Milton cès ses premières polémiques. Pourtant il semble que le grand vieillard se soit ému de cette injure et des autres que contenait à son adresse The transproser rehearsed et quil aîit Q préparé pour l'impression » une réponse sans toutefois la publier (Masson, vol. VI, p. 700). En tout cas, le traité &e Milton Of true religion, heresy, schism, toleration… publié en 1673, se rattache à cette controverse (ibid., p. 690 sqq.). Milton y refuse la liberté du culte mênte privé aux papistes, non seulement à cause des prétentions pontificales au pouvoir politique, mais encore et surtout parce que l’idolätrie, même pratiquée en cachette, offense grièvement Dieu ; il appuie cette opinion sur un texte d'Ezécthiel. (Prose works. Ed. Bohn. vol. II, p. 514). Par contre il réclame la liberté la plus complète pour tous les protestants, c’est-à-dire ceux qui voient dans la Bible la source unique de la vérité religieuse. — Pour revenir à l'impuissance prétendue de Marvell, il est curieux que celui-ci ait écrit quelques vers latins © à un poète eunuque » destinés à consoler le destinataire de la seconde de ces qualités par la première.
(67) The Rehearsal transpros’ d, 2n4 part. (Grosart, vol. III, p. 275).
(68) Marvell est foncé à dire que le style de Parker montre « less vigour and more virulence » à chaque ouvrage nouveau (Grosart, IIT, 265).
(69) Pages 4 et 5.
(70) Pages 327-0.
(71) Pages 280-1.
Communes. Dans la seconde partie de la Répétition transprosée l'art du
mphlétaire consiste à parer cette botte sans rompre, c’est-à-dire sans renier ses déclarations antérieures et sans mécontenter ni le Roi ni le parlement. À côté de cette partie défensive fort délicate, la partie offensive n'offrait guère de difficulté : il s'agissait seulement d’achever Parker, fort mal en point à la suite de la première rencontre. La politique royale changée n'assurait plus à Marvell le même appui mais sa réputation d'homme d'esprit lui permettait de signer son œuvre sans crainte de représailles à condition de faire rire aux dépens du seul Parker. Aussi la seconde partie ménage-t-elle tous les pouvoirs, même par moments l’église d'Angleterre, même les évêques, même le patron direct de l’archidiacre, Gilbert Sheldon, archevêque de Cantorbéry, haï de Marvell presque à l’égal de son protégé (72). Aussi les autorités les plus diverses, souvent inattendues, depuis Cranmer, archevêque de Cantorbéry sous Henri VIII et « martyr très glorieux » (73) sous Marie Tudor, jusqu'à Stillingfleet (74) qui occupera le siège épiscopal de Worcester sous Guillaume III, en passant par Hooker (75), principal champion du clergé anglican contre les puritains, Ussher qui fut archevêque d'Armagh et que malmena Milton, Hammond, aumônier de Charles I pendant sa captivité, Jérémie Taylor qui vient de mourir évêque de Dromore après avoir revendiqué la Liberté de prêcher sous l’oppression presbytérienne, Chillingworth, le plus grand des latitudinaires, persécuté jusque sur son lit de mort, jusque dans sa bière par l’orthodoxie calviniste (76), Davenant, Morton et Hall (77), trois évêques de Jacques I et de son fils, dont le dernier s’exposa dans sa vieillesse à la colère de Milton, et parmi les laïcs le chancelier Bacon (78) et Jacques I (79), « Jacques le tremblant >» de Britannia et Raleigh (80), promu pour la circonstance au rang d’apôtre de la tolérance ! Avec de tels garants Marvell peut se permettre de traiter Parker plus bas que terre, et de fait la seconde partie de la Répétition transprosée dépasse la première en violence et en bouffonnerie injurieuses. Le pamphlétaire libéral reproche à l’archidiacre persécuteur, curé non-résident d'Ickham, outre ses propres péchés, ceux que commettent dans un galetas du presbytère de cette paroisse son vicaire et la servante de celui-ci. L'idylle cléricale s’est terminée par un avortement s’il faut en croire une rumeur recueillie par Marvell, et qui lui permet de prendre le ton de l’indignation vertueuse après celui du fabliau. C'est là le refrain de cette seconde partie; (81) avec un même dédain de la stricte
(72) Pour l'Eglise, voir p. 268, p. 383 : « But as to our Church. there are not so many notorious defects in its government... ». Pour les évèques, p. 521, «the prudence and moderation of my Lords the bishops ». Pour Sheldon, p. 289 et surtout p. 415
« so acute and solid a ju&gment ».
(75) MPG"
(74) Pages 470 et 520.
(75) Pages 408 et 485.
(78) Pages 517-20.
(79) Pages 436 et 516.
(80) Vers 2 : « trembling James ».
(81) P. 242 (simple allusion assez mystérieuse pour piquer la curiosité du lecteur) — p. 277 (à propos des propriétés de la mandragore dont les feuilles, selon Donne, « force of conception Kill ») — p. 336-7 (l’histoire scandaleuse est enfin racontée et la
justice Milton n'a pas dédaigné de décrire, badin ou tonnant, les amours clandestines de Morus et de Pontia dans sa Defensio secunda, plus injurieuse que la première. Ainsi en va-t-il toujours, au XVII® siècle et en Angleterre, quand une controverse se prolonge.
La même loi d'accélération en vertu de laquelle s'accroît la violence du ton agit sur le désordre de la composition : le plan du premier pamphlet de Marvell semble rigoureux à côté du plan du second. Celui-ci reprend une à une les remarques de la Réfutation (en les comparant à l’occasion avec celles des autres « Scaramouches >») où Parker avait discuté pied à pied les assertions de la réponse de Marvell à la Préface, à la Politique ecclésiastique et à la Défense de ladite Politique. Avec plus d'esprit que d’équité le champion de la tolérance rejette de nouveau la responsabilité de ce décousu sur son adversaire et se félicite « d’avoir si bien trouvé son chemin tandis qu’il poursuivait ce feu follet » (82). Et puis il sait moins que jamais se borner; au bout de 324 pages (83) il déclare avoir terminé sa défense et annonce qu’il va prendre l'offensive (on pense bien qu’il n’a pas attendu si longtemps pour donner des coups) et « cueillir des fleurs » dans le dernier ouvrage de Parker. En réalité les 90 pages qu’il ajoute ainsi ne diffèrent ni par le fond ni par la forme des précédentes. Il s’agit seulement, comme dans les combats navals du temps, de virer de bord pour venir lâcher à l'ennemi une nouvelle bordée.
Cette fois-ci Parker avait été touché dans ses œuvres vives; son feu s’éteignit et le reste de l’escadre anglicane se dispersa. S'il n’est pas tout à fait exact de dire que personne ne répondit à la seconde partie de la Répétition transprosée (84), la victoire de Marvell ne fait pas de doute. Gilbert Burnet, dans l'Histoire de son temps, racontera toute la controverse, et, après avoir admis la « vivacité satirique et le savoir considérable » de Parker mais lui avoir dénié le jugement, la vertu et la piété, dira : « Quand il eut diverti la nation pendant plusieurs années par plusieurs livres virulents écrits avec beaucoup de verve, il fut attaqué par le bouffon le plus vif du siècle [the livehiest droll|, qui écrivit dans ‘un style burlesque mais avec un savoir-faire si particulier et divertissant que du Roï au boutiquier on lut ses livres avec grand plaisir » (85). Pour ceux qui seraient tentés de mettre en doute l’exac-
responsabilité rejetée sur Parker qui choisit ses vicaires non pour leur vertu mais pour leur misère : seuls des meurt-de-faim peuvent accepter une portion congrue aussi insuffisante) — p. 350 (nouvelle assimilation de Parker et de son vicaire) — p. 440 (nouvelle comparaison entre le bénéficier et le desservant). — Marvell n'hésite pas
non plus à mettre en cause la femme &e Parker (celui-ci s’est marié vers le moment |
où il écrivait sa Réfutation) sans plus de galanterie que de décence (2390-40, 274 et 351). — Parker ayant expliqué sa lenteur à lui répondre par une maladie, Marvell insinue que c’est le mal napolitain et plaisante longuement sur ce sujet particulièrement agréable au public de la Restauration (pp. 238-244).
(83) Il s’agit de l'édition princeps (qui compte 414 pages). Grosart, vol. III, p. 460.
(84) Voir bibliog. n° 52. !
(85) History of his own time, éd. O. Airy (1897), vol. I, p. 467. Une première rédaction de ce passage a été publiée en 1902 par H..C. Foxcroft dans À supplement to Burnefs History of my own time. p. 216 : &« He [Parker] has raised the King's authority in ecclesiastical matters and depressed it by turns, as he was pleased or displeased with the court. His extravagant way of writing gave occasion to the wittiest books that have appeared in this age, for Mr. Marvell undertook him and treated him in ridicule in the severest but pleasantest manner possible, and by this one character
rie
titude de l'historien whig, l'intervention d'Anglesey auprès de L'Estrange prouve que Charles II a bien trouvé le temps et l'énergie nécessaires à la lecture du pamphlet de Marvell. Burnet continue en disant que le succès de celui-ci « humilia non seulement Parker mais tout le parti [de la Haute-église], car l’auteur de la Répétition transprosée eut tous les gens d’esprit (ou selon l'expression française tous les rieurs) de son côté ». Si un ecclésiastique anglican, d’ailleurs modéré, ne cache pas sa satisfaction, quelle ne sera point la jubilation des dissidents ! Le Révérend Robert Mac Ward, ministre écossais réfugié en Hollande, refait avec une pieuse émotion le jeu de mots habituel aux ennemis de notre auteur (en anglais marvel signifie merveille) : « Je ne saurais omettre ici que le Seigneur, quand le Diable eut suscité Parker, ce monstre, pour aboyer et blasphémer, suscita pour le combattre avec ses propres armes une merveille qui bâtonna et assomma si bien ce bravo bravache que je ne sais s’il n’est pas mort de sa blessure; en tout cas, autant que je sache, il est devenu muet » (86).
Plus inattendu mais non moins significatif est l'éloge de la Répétition transprosée que fait le débauché le plus insigne de la Restauration, Jean Wilmot, deuxième comte de Rochester. Dans un poème fort libre sur Les eaux de Tunbridge, daté du 30 Juin 1675, il passe en revue les diverses sortes de baigneurs ; le voici près d’un groupe d’ecclésiastiques : « Le grand personnage de toute cette racaille — était l’impertinent Monsieur du Laurier. ». Une note nous prévient qu'il s’agit de Parker, mais elle est superflue car les vers suivants nous le montrent tout fier de sa dignité d’archidiacre gagnée « en foulant aux pieds la liberté religieuse >», gros et gras « quoique Marvell ait si bien ridiculisé sa sottise » (87). Voilà qui explique peut-être la primauté reconnue par
one may juge how pleasant the books were: for the last king, that was not a great reader of books, read them over and over again ». [Ecrit à l’occasion de la nomination de Parker à l'évêché d'Oxford en 1686/7] On peut noter que dans la seconde rédaction Burnet ne nomme pas Marvell.
(86) Cette digression se trouve dans la préface [Recomimendation] que Mac Ward écrivit pour le livre de John Brown of Wamphray intitulé : Christ the swvay, the truth, and the life [p. 38-0 de l'édition de 1830. Selon le catalogue du Musée Britannique. la première édition publiée au XVIIe siècle — Mac Ward mourut en 1687 — a disparu entièrement: une seconde écition, fut publiée au XVIII siècle; c’est une retraduction en anglais d’une traduction hollandaise]. Mac Ward vient de recommander à ses lecteurs un passage où Brown répond à « black mouthad Parker ». I1 continue : & Nor can I here omit etc. »
(87) Tunbridge-Wells dans State poems continucd, 1697, p. 220. Rochester n’a garde omettre dans sa description la maîtresse que Marvell prête à Parker dans son premier pamphlet [sous le nom de « Comfortable Importance », expression empruntée à l’auteur de la Préface et torturée à plaisir, Gros. vol. III, p. 10 et passim], ni la maladie qu'il. interprète comme on sait dans le second
Listning, I found the cobb of all the rabble Was pert * Bayes with Importance comfortable; [* Parker He being rais’d to an archdeaconry By trampling on religious liberty; [—,]
Was grown so fat, and look’d so big and jolly, Not being Cisturb’d with care and melancholly, Tho’ Marvel has enough expos’d his folly
He drank to carry of some old remains
His lazy dull distemper left ins veins;
Let him drink on, but ’tis not a whole flood, [an give sufficient sweetness to his blood,
Or make his nature or his manners good.
notre poète à Rochester dans la satire. — Mais après le libertin tolérant le royaliste anglican implacable aux dissidents, Wood, vient témoigner à contre-cœur que Marvell eut le dessus dans sa lutte avec Parker : « Il fut généralement admis, même par ceux qui étaient au reste des partisans de la cause de Parker, que celui-ci pour avoir traité le sujet en discussion de façon trop lâche et imprudente (quoique dans un style brave, fleuri et élevé) se découvrit à l'excès et s’exposa aux rudes coups de son sarcastique adversaire, et que la supériorité et la victoire se trouvèrent du côté de Marvell ». Parker, ajoute Wood, en devint moins emporté et orgueilleux et, après la publication de la deuxième partie de la Répétition transprosée, jugea prudent de ne pas s’exposer à une nouvelle rossée (88).
Enfin, à défaut d'autre preuve, les mémoires de Parker écrits après la mort de Marvell et publiés longtemps après celle de leur auteur, suffiraient à démontrer que la correction infligée à l'avocat de la persécution fut. cinglante. D'abord par les injures lancées contre le défunt : « spurcus quidam… vagus, pannosus et famelicus poetaster… » (89). Ensuite par la facon même dont il raconte la controverse; il prétend que les dissidents, désespérant de lui trouver un adversaire, « tandem inficetum hunc in scenam emiserunt, qui cum seria omnia in ludicrum et ludibrium verteret, populus, ingenti risu excitato, morionem simul contempsit et plausit… » (00). Parker n'avait point méprisé le rire et les applaudissements populaires jusqu’au jour où ils se tournèrent contre lui. L’aveu involontaire du triomphe de Marvell se trouve donc ici en toutes lettres (91).
La répugnance à devenir auteur que Marvell avait exprimée dans la Répétition transprosée (92), si même elle était sincère alors, ne tint pas contre le succès : de celui-ci Monsieur Minaudier ou le théologien à
Ici une version manuscrite [ Add. MS. 34362. f. 23 du Musée Britannique] ajoute deux vers
Importance drank too, tho she’d bene no sinner
To wash away some dreggs he had spewd in her. Peut-être dans l'esprit de Rochester s'agit-il ici de la femme épousée par Parker après la première partie de la Répétition transprosée.
(88) Wood, Ec. Bliss, IV, 231.
(89) Reverendi admodum.…. pp. 274-5. Parker vient de décrire en termes généraux les partisans de Shaftesbury; il s'attaque ensuite à Marvell nommément : « Hos inter impudicos calumniatores maxima fama fuit spurcus quidam, cui cognomento Marvel- HS) . :
(oo) Zbid., p. 304.
(91) On peut reléguer dans la légene une anecdote rapportée par Thompson, III 473 : Marvell et Parker se rencontrent un jour dans une rue de Londres : celui-ci veut prendre Île haut du pavé; une lutte s'ensuit et le député envoie l’ecclésiastique rouler dans le ruisseau. Plainte de Parker à l’évêque de Rochester qui convoque Marvell; celui-ci se justifie par une plaisanterie assez grossière mais qui fait rire et désarme le prélat. — Ii est curieux &e noter jue Thompson tenait cette anecdote qui serait aujourd'hui considérée comme peu édifiante, d’un ministre dissident Caleb Fleming (1608-1779) dont on trouvera la vie dans le D. N. B.
(92) Grosart, vol. III, p. 267 : € .… that modest retiredness to which I had all my lifetime hitherto been addicted ». — p. 472 : « your Preface… (which I will never pardon, because it drew me out into publick to be a Writer). ».
Su re
da mode est une preuve de plus en même temps qu'un effet. Ce nouveau pamphlet défend la même cause que le précédent, la cause de la tolérance à l'égard des dissidents; comme le précédent il défend un ministre de l'Evangile contre un autre ministre de l'Evangile, mais, différence notable, cette fois-ci assaillant et assailli sont tous deux anglicans. Et mème la supériorité hiérarchique se trouve du côté où se range Marvell, car Herbert Croft, quand il écrit la Vérité toute nue (93), occupe déjà depuis de longues années le siège épiscopal de Hereford, tandis que son adversaire, François Turner, n’est encore que principal du collège de Saint-Jean à Cambridge lors de la publication de ses Animadversions sur. la Vérité toute nue. (94), et ne coiffera la mitre que sept ans plus tard.
Herbert Croft, respectable vieillard dont la raison n'avait pas encore sombré dans la jésuitophobie, crut que son passé royaliste sans tache, sa fidélité aux Stuarts pendant la guerre civile, l’autorisaient à plaider en faveur des non-conformistes opprimés par ses frères en Dieu, les Seigneurs évêques d'Angleterre et d’Ecosse. Par précaution il s’abrita cependant sous l’appellation anonyme d’ « humble modérateur >» (qui pour un bon anglican sentait d’ailleurs le presbytérianisme) quand il adressa, en 1675, aux pairs et aux députés un appel qu'il n’entendait pas, s'il faut en croire son apologiste, répandre en dehors du parlement. Mais un « éditeur avide > s’empara de cet écrit (95) qui, s’il ne convertit pas les députés ministériels dont la conviction ou l'argent faisait les soutiens de la politique persécutrice de Danby et de Lauderdale, intéressa suffisamment le public pour s’attirer trois réfutations. L'une est l’œuvre de Gilbert Burnet (06) dont l'intervention prouve que La vérité toute nue avait choqué même des anglicans très modérés.
Qu’'avait donc avancé Croft ? Il avait condamné avec force la rébellion suscitée par des scrupules religieux (97). Il avait terminé son ouvrage par « un avis charitable à tous les non-conformistes », ne leur cachant pas que « leur esprit sentait quelque peu le pharisien » (08) et que nulle réconciliation n'était possible sans qu’ils y missent du leur. Loin de critiquer les « pères de l’église anglicane » sous Henri VIII et Elisabeth, les Cranmer, les Parker et les Grindal, pour avoir conservé un certain nombre de cérémonies où les puritains subodoraient le papisme, il prie leurs descendants de se montrer fidèles à leur sens de l’opportunité [expediency] en supprimant ces mêmes cérémonies. Jadis il fallait « sevrer >» sans douleur le peuple de la messe qui était « ses délices »; maintenant qu’elle est devenue « l’objet de sa haine », il convient d’en faire disparaître les derniers vestiges, tout innocents qu'ils soient et purs de toute idolâtrie (99). De même pour la hiérarchie qui a cessé de plaire à un très grand nombre de bons Anglais et de bons
protestants.
(93) Voir bibliog., n° 55.
(94) Voir bibliog., n°° 58 et 59.
(os) Marvell dans M. Minaudier; Grosart, IV, 19-20. (96) Voir bibliog. n°‘ 62 et 63.
(97) Pages 9-10.
(98) P. 60 [erreur de numérotage pour 651.
Le style de la Vérité toute nue plaît encore aujourd’hui par sa situplicité et sa modération. L'humour n'y fait pas défaut comme en témoigne le passage où l’évêque se proclame l’ennemi du surplis, non pour sa blancheur suspecte aux puritains, mais à cause des taches (de bière, semble-t-il) qui le souillent par trop souvent sur la poitrine des choristes: de cathédrale (100). L'esprit évangélique inspire parfois à Croft une véritable éloquence : « L'uniformité dans les cérémonies est chose bonne et désirable: efforcez-vous donc d’y parvenir. Mais l'unité dans la foi et dans la charité vaut mieux. Si vous ne pouvez obtenir celle-là du moins ne laissez pas échapper celle-ci » (101).
L’adversaire principal (du moins par l'étendue de sa réponse) de Croft, Turner, est une copie plus pâle de Parker. Avec moins de grossièreté dans l’invective, il a aussi moins de vigueur dans le raisonnement. Il essaie de se servir contre Croft de la parodie, comme Buckingham contre Dryden, Parker contre Owen et Marvell contre Parker, mais son esprit rampe, sans force pour voler. Passe encore qu’il défende: le surplis en disant qu’une blanchisseuse pourrait répondre victorieusement à l’objection de Croft (102); on peut aussi sourire de ce principal de collège qui trouve un étudiant plongé dans la lecture d’un commentaire d’'Euclide composé par un Jésuite, et s’écrie : « O honte ! pourquoi ne te procures-tu pas des mathématiques protestantes ? » (103), ou encore de ce puritain pour qui « Noël était une cérémonie juive abolie lors de la venue du Christ » (104). Mais rapporter une stupide erreur auditive (his education was a curate pour accurate) (105) ou un contre-sens d’écolier sur un passage de l’Ecriture (nonne sunt decem mundi ? rendu par : are there not ten worlds ?) (106), mais surtout raconter à propos de « compréhension » religieuse une histoire de chats enfermés dans un tiroir et à qui on pince successivement la queue pour obtenir une mélodie, prouve moins d'esprit que d’irrévérence (107). Pour justifier l'obligation de s’agenouiller en recevant la communion, Turner évoque le spectacle burlesque d’une église où chacun recevrait le pain et le vin dans la posture de son choix, et la complaisance avec laquelle il s’attarde sur ce tableau choque chez un dignitaire ecclésiastique (108). Quant au fond de son argumentation it suffira de dire que- Turner, tout en repoussant avec horreur la conception hobbiste de la fatalité (109), se montre aussi intolérant que le philosophe de Malmesbury, alors qu’il se croit des plus libéraux. Il ne veut pas punir les non-
(100) Pages 17-18 : « But such dirty nasty surplices as most of them wear, ant especially the singers in Cathedrals (where they should be most decent) is rather an intimation of their dirty lives, and have given my stomack such a surfeit of them, as I have almost an averseness to all... ». 2
(xor) P. 21. L'édition Henson (voir bibliog. n° 57) imprime « can obtain » au lieu de « cannot obtain » ce qi fausse tout à fait le sens.
(105) Pages 59-60.