RÉ LATTES
quant « l’appel de l’imprimeur », vrai ou faux, et en s’avouant « las de ce fatras, le mien comme le sien » (127).
Le lecteur ne ratifiera pas ce mot sévère de l’auteur sur son propre “ivre, car celui-ci l'aura fait rire et désarmé: et même il se laissera moins rebuter par Monsieur Minaudier que par la Répétition transprosée, car la longueur en est beaucoup moindre. Mais il réservera sans doute sa préférence pour la deuxième partie de la défense de Croft par notre auteur, car de celle-ci le fatras de Turner disparaît et nous voyons Marvell prendre son sujet corps à corps. Alors qu’il est impossible de résumer la Répétition transprosée et Monsieur Minaudier, on peut le faire pour le Bref essai historique. Celui-ci s'ouvre sur cette affirmation : « La religion chrétienne, telle que Notre Sauveur béni l’a instituée, offrait la plus grande sécurité au magistrat par l’obéissance qu’elle enseignaït, et elle était susceptible de jouir d’une égale sécurité sous le magistrat grâce à une pratique conforme à cette doctrine » (128) Après avoir prouvé la doctrine par des citations de l'Evangile, et la pratique par des exemples de l’obéissance apostolique à César et de la tolérance de César et de ses délégués tirés des Actes des Apôtres [pp. 90-00], il passe rapidement sur les trois siècles de persécutions qui commencent avec Néron et qu’il explique par la jalousie des prêtres païens [pp. 90-101], pour aborder ce problème, qu'il n’énoncera d’ailleurs explicitement que beaucoup plus tard : « Comment se fait-il que le christianisme qui, exposé à toutes les persécutions, se recommanda aux empereurs paiens et mérita si bien leur faveur qu'enfin il recueillit régulièrement la succession de la monarchie, soit tombé sous les empereurs qui le professaient dans une plus grande détresse ? » (129). Le corps de l’Essai sera la recherche d’une réponse à cette question. Marvell trace à grands traits l’histoire de l'Eglise depuis l’abdication de Dioclétien jusqu’à la mort de Théodose le Grand [pp. 101-142]. Mais son récit ne marche pas d’une allure égale : après avoir traité en détail du concile de Nicée et de la querelle entre Athanase et Arius, il s'arrête pour des réflexions générales sur la validité des conciles et des symboles imposés par ceux-ci {[pp. 124-131]. Il reprend ensuite sa narration à la mort de Constantin, et analyse tour à tour la politique de Constance, de Julien l’Apostat, de Valentinien et de Valens à l'égard des diverses sectes chrétiennes ; il est très bref sur Théodose, et décrit ensuite en termes généraux l’état misérable de la chrétienté sous les successeurs de ce prince. Puis au milieu d'un de ses interminables paragraphes, il revient brusquement à la tolérance des empereurs païens, sujet qu’il n’a pas étudié avec assez de précision [particularis’d] au début, dit-il en nous avertissant qu’il commence ainsi sa conclusion [p. 146]. Laissant de côté Tibère déjà cité, il
(127) Ibid., p. 90 : « But the printer calls; the press is in danger. Ï| am weary of such stuffe, both mine own an his ».
(128) Ibid, p. o1 : « The Christian Religion, as first instituted by our Blessed Saviour, was the greatest security to Magistrates by the obedience which it taught ; anc was fitted to énjoy no less security uñder then: by a practice conformable to that doctrine ». — Dans l'édition Grosart l’Essai occupe les pages 91 à 160.
(x29) P. 151 : &« How came it about that Christianity, which approv'd itself under all persecutions to the heathen emperours and merite their favour so far, till at last it, regularly succeeded to the monarchy, would, under those of their own profession, be
more distressed ? »
passe rapidement en revue Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, s'égare dans une digression sur les tremblements de terre où il reconnait les signes annonciateurs ou révélateurs des persécutions, revient aux empereurs avec Marc-Aurèle, Commode, Maximin, et retrouve Cons- -tantin, dont il fait de nouveau un éloge mitigé et peut-être ironique, et son indigne fils Valens. Heureusement il s'aperçoit qu’il a « viré de bord » [cast about] et se pose cette fois-ci en termes formels la question qui a été son point de départ. Il résume la réponse implicite que constituait sa narration en une phrase claire et brève jusqu’à la brutalité : « La vraie et seule cause de détresse de l'Eglise sous les empereurs chrétiens, ce furent donc les évêques ». A cette démonstration historique il en ajoute aussitôt une autre, théologico-philosophique, que l’on peut mettre en regard de celle de l’autorité absolue du souverain en matière religieuse dans la troisième partie du Léviathan de Hobbes (130) : « Et ils en furent la cause contre la raison. Car quel pouvoir les empereurs reçurent-ils en devenant chrétiens en plus de celui qu'ils avaient auparavant ? Aucun. A quelle obligation les sujets chrétiens furent-ils soumis envers le magistrat de plus qu'auparavant ? A aucune. Mais l’autorité des magistrats chrétiens demeura telle que lapôtre l'avait décrite pendant qu'ils étaient paiens : « Ils ne sont pas à redouter pour les bonnes actions mais pour les mauvaises » (131). Quel nouveau pouvoir les évêques avaient-ils acquis grâce auquel ils pussent transformer tout pontificat en un caïphat ? (132). Aucun non plus. 2 Corinthiens, X, 8. Quand ils auraient été des apôtres, « le Seigneur leur aurait seulement donné l'autorité pour édifier, non pour détruire ». Plus que tous autres ils auraient dû prêcher au magistrat les terribles menaces de l’Ecriture contre ceux qui empiètent sur les droits des chrétiens et les persécutent » [p. 152]. Il ne reste plus à Marvell d'autre tâche que de prouver comment cette invective raisonnée contre l'intolérance ecclésiastique des IV® et V® siècles atteint le clergé anglican. Pour ce faire, le logicien recourt à un argument & majori ad minus : les disputes de ce temps là ont eu pour objet les symboles, celles d'aujourd'hui ne proviennent que des cérémonies dont l'importance est bien moindre. Donc les persécutions modernes dépassent les anciennes en absurdité et en cruauté [pp. 154-5]. Plutôt que d'imposer par la violence le port du surplis, les prélats d'Angleterre feraient mieux de corriger les abus bien plus dangereux pour l'Eglise que Marvell leur énumère « confusément, comme ïls viennent au bout de sa plume » [p. 157]. Puis le pamphlétaire lance une flèche à son vieil ennemi Parker, une dernière anecdote moqueuse contre Turner, un jeu de mots contre chacun de deux auteurs possibles de Lex Talionis, et termine sur une citation de Hooker, fort noble mais qu'il ne peut s'empêcher de commenter sur le mode badin [p. 160].
Pareille composition est encore bien lâche; le lecteur français se dira
(130) Cette partie porte le titre : Of a Christian common-wealth.
(131) Rom. XIII, 3.
(132) Nous risquons cette transcription du mot Caïaphat, forgé par Marvell pour a circonstance et qui vise l'identité (selon les puritains) du sacerdoce catholique ow anglican et &u sacerdoce juif, persomifié en Caïphe, principal accusateur du Christ.
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sans doute que l’ordre chronologique donne sans grands frais à Marvell un semblant de suite dans les idées. Pourtant l'Essai sur les Conciles mérite qu’on loue son unité et sa méthode par comparaison avec Le pamphlet précédent. Sur le même modèle est construit l'ouvrage de Marvell qui se place aussitôt après par sa date, la Relation de l'accroissement du papisme et du gouvernement arbitraire. Nous avons dit ailleurs l’occasion et le but de cet écrit encore plus politique et moins religieux que ses prédécesseurs. Il suffira de noter ici que par la composition relativement cohérente et par la simplicité, la sobriété du style, la Relation s'apparente à l’Essai plutôt qu'à la Répétition transprosée ou à Monsicur Minaudier. Par contre, elle a de ceux-ci la préoccupation directe du présent, sans le détour d’une promenade à travers l’histoire ancienne. Elle est fondée sur les notes mêmes que Marvell prenait au cours des séances parlementaires et recopiait dans ses lettres à ses électeurs, et elle ne les élabore guère davantage; elle cite tout au long plusieurs documents officiels assez indigestes. Aussi, plus instructive que l’Essai, possède-t-elle un moindre agrément littéraire.
Pour en revenir à Monsieur Minaudier, le succès immédiat de cet ouvrage n'égala certes pas celui de la Répétition transprosée. Pourtant il fit quelque bruit et combla de joie le principal intéressé, Croft. L'’évêque de Hereford écrivit à Marvell une lettre où l’onction de la Vérité toute nue cède la place à la vanité très mondaine d’un auteur sensible aux attaques de ses ennemis et aussi peu charitable à leur égard qu’ils avaient pu l'être au sien. Croft remercie son défenseur avec <ffusion et le prie de continuer à le défendre. La réponse de Marvel, pleine d’un respect extérieur, n’est peut-être pas exempte de quelque ironie (133). C’est du moins ce que laisserait supposer la façon dont il désignait, dans une lettre un peu antérieure à Harley, la Vérité toute nue : « le livre du pauvre homme ». Et après avoir décrit l'effet produit à Londres par Monsieur Minaudier, il demandait à son correspondant : « Qu'en dit le pauvre homme ? >» En effet Harley résidait alors à Brampton Bryan dans le diocèse de Hereford, et ce fut sans doute lui qui provoqua la lettre de Croft à Marvell en réponse à
la question de son ami. |
Si l’on peut mettre en doute la sincérité de la déférence témoignée par l’ennemi de l’épiscopat à un membre de cet ordre, par contre on ne sera pas surpris de voir Marvell, écrivant à Harley, presbytérien plus ou moins avoué, se gausser des ecclésiastiques à propos de son nouveau pamphlet; mais avec sa prudence habituelle dans l'audace il s’abstient de signer sa lettre et il y parle de lui-même à la troisième personne : « Le livre attribué à Marvell se tire d’affaire en ce monde comme il peut, mais l’auteur va et vient négligemment comme si cela ne le concernait pas. Les théologiens de l’église établie disent que dans sa partie plaisante il ne vaut pas la Répétition transprosée, que Von y sent le fond du tonneau. L’Essai, ils le reconnaissent, est écrit
(133) La réponse de Marvell est du 15 juillet 1676; la lettre de Croft n’est pas datée. Toutes deux nous sont connttes par une copie que Marvell en fit pour son neveu Popple et qu’il joignit à sa lettre du 17 juillet. Voir la note de l'édition Margoliouth.
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de facon à bien jouer le rôle que lui assignait Marvell, mais ce rôle était très pernicieux ». Quant à Turner, il a lu le livre d'un trait, oubliant ce jour-là, chose inouïe, de diner. « L’évêque de Londres est allé plusieurs jours au Conseil [privé] en tenant le pamphlet à la main et a montré à ses amis les passages qu’il avait notés, mais nul n'y prend garde ». Marvell ne semble donc ‘guère inquiet, quoique son éditeur Ponder ait été mis en prison dès le 10 mai pour avoir publié le livre sans privilège et ait avoué avoir recu le manuscrit de l’auteur lui-même, qu’il a nommé (134). — Ce qui suit est plus surprenant. Un certain Bates, ministre dissident des plus notoires, attaque l'Essai avec « plus de soin et d'application » que quiconque, « principalement au sujet du Concile de Nicée ». Inimitié personnelle, explique la lettre, mais elle continue : « Marvell, si c’est lui l’auteur, m'a bien ébranlé pour ce qui concerne le Concile de Nicée et les Conciles en général; mais il eût mieux fait d'accepter l’argent d’un riche presbytérien qui, avant que le livre n’eût paru, aurait acheté toute l'édition pour la brûler. Qui voudrait écrire ? » (135). Certes Marvell s'amuse ici à mystifier, non son correspondant, mais le cabinet noir au cas où celui-ci lirait la lettre. Aussi est-il difficile de faire la part de la fantaisie dans ce passage. Mais l'impression s’en dégage que le scandale causé par l’Essai ne fut pas limité aux seuls anglicans. Réel ou imaginaire, le « riche presbytérien » croyait-il, tout en partageant au fond l'opinion de Marvell, que la divulgation de celle-ci risquait de compromettre sa secte et d'attirer sur elle une recrudescence de la persécution ? Ou était-il choqué lui-même, comme Bates l'était ou prétendait l’être ? Pourtant, en introduisant l'esprit critique dans un domaine où les Turners et les Gunnings faisaient appel à l’autorité, Marvell pouvait se réclamer d’une longue tradition protestante. Milton encore presbytérien avait, sans provoquer pour cela de protestations parmi ses amis, malmené les conciles comme les Pères de la primitive église avec une joie féroce. Beaucoup plus respectueux mais non moins net est le XXI° des XXXIX articles qui constituent
(134) Calendar of State Papers, domestic, sub die. Le garde du Sceau privé, sui était toujours le comte d’Anglesey, intervint encore dans le sens de la modération; invoquant la loi il voulait que: Ponder füt mis en liberté sous caution. Mais le chancelier, Finch, qui avait, seize ans plus tôt, étant alors avocat-général, déclaré Milton digne de la potence, répondit : « That for contempt of the order of the Board late made against printing without licence, for the seditiousness of the matter! of it etc...
he may be committed for it ». — Margoliouth, II, 357, cite une lettre du 23 mai 1676 -
d’où il ressort que l’anonymat de Marvell était dès lors percé à jour non seulement par la police mais encore par le public.
(135) La lettre de Marvell à Harley, qui porte la date du 1°” juillet 1676, a paru pour la première fois dans l’édition Margoliouth. Nous regrettons de l'avoir connue trop tard pour l’étudier comme elle mériterait de l’être, au Musée Britannique. Avant de parler de son propre livre Marvell en mentionne plusieurs, tous récents et de controverse religieuse, entre autres : « D" Stillingfleets answer to Godwin, where in his prefatory Epistle to the Bishop of London he seems to have read the sheet so seditiôus and defamatory to Christian religion ». On peut demander si Marvell ne fait pas allusion ici à son propre Essai, bien que le mot sheet soit assez impropre en ce cas. Mademoiselle Robbins nous dit que dans son Epître Stillingfleet montre clairement qu'il a lu l’Essai bién qu'il ne le cite expressément nulle part. — L'évêque de Londres mentionné à deux reprises dans cette lettre &e Marvell était Henri Compton. D’après le 3D}. N. B. il était très hostile aux catholiques et devint peu après, s’il ne l'était pas déjà, très conciliant avec les non-conformistes. Mais il était aussi l’ami de Danby, ce qui suffit à expliquer le peu de sympathie entre ce prélat et Marvell.
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la charte de l’église anglicane : « Sur l'autorité des conciles œcuméniques. — Puisqu’ils sont un assemblage d'hommes dont tous ne sont pas gouvernés par l'Esprit et le Verbe de Dieu, ils peuvent errer et de fait ils ont quelquefois erré, même sur des points qui concernaient Dieu. Aussi les choses qu'ils ont prescrites comme nécessaires au salut n’ont ni force ni autorité à moins qu'on ne puisse montrer qu’elles soient extraites de l'Ecriture sainte ». Si dès 1562 des réformateurs modérés pouvaient parler ainsi, comment s'expliquer l'émotion, en 1676, de ceux-là même qui avaient quitté le giron de l’église établie ? Nous remettons l'examen de cette question à la conclusion du présent chapitre car il nous reste encore à raconter la dernière des controverses auxquelles fut mêlé Marvell avant de tenter une définition de son attitude en matière religieuse.
Dans la Répétition transprosée Marvell avait défendu un dissident contre un anglican et dans Monsieur Minaudier un anglican contre un autre anglican. Dans ses Remarques sur un récent discours perfide, écrit par un certain T. D. sous le prétexte De causa Dei et prétendant répondre à la lettre et au post-scriptum de Monsieur Jean Howe sur la prescience divine etc. affirmant comme étant la doctrine protestante que Dieu par une influence efficace pousse et détermine universellement les hommes à toutes leurs actions, même celles qui sont les plus criminelles — par un protestant (136), Marvell défend un dissident contre un autre dissident. Jean Howe et son assaillant Thomas Danson, tous deux ministres, avaient quitté l'Eglise établie lors de la Loi d'Uniformité. Mais le fait que nul anglican ne prend part à la querelle et que celle-ci se vide entre persécutés ne modifie ni le style ni les procédés dialectiques de Marvell : il tourne en ridicule Danson, comme naguère Parker (137) et Turner, pour le plaisir des laïcs les plus frivoles. Il affecte par exemple d’interprèter les initiales T. D. dont était signé le pamphlet de Danson par The Discourse, qu’il désigne constamment par le pronom neutre /t affublé d'une majuscule ironique et auquel il prète toutes les stupidités et toutes les malveillances (138). Les plaisanteries qu’il décoche à cet animal de son invention ne sont ni meilleures ni pires que celles qu’il décochait à « Monsieur du Laurier » ou à « Monsieur Minaudier ». Le succès, autant qu’un tour d’esprit naturel, dissuadait Marvell de se renouveler.
Plus importante est la différence que constitue entre ce pamphlet et les précédents le caractère purement théologique du sujet. Marvell a soin d’écarter comme déplacée toute considération politique ou même ecclé-
(136) Voir bibliog. n° 83.
(137) Comme dans Monsieur Minaudier, Marvell rappelle avec plaisir sa victoire sur Parker. Grosart, IV, 171-2 : & And he that pretendec& to treat at once of a serious, while he was amused with « a more comfortable importance », was advertis’d, that he ought therefore to have so long abstained either from the one or the other ».
(138) Grosart, IV, 174 et passim.
siastique. Howe s’en était d’ailleurs tenu strictement à la question très limitée (130) que lui avait posée son noble et savant ami, Robert Boyle (140), pieux chimiste : pouvait-on « concilier la prescience divine du péché humain avec la sagesse et la sincérité des conseils de Dieu, de ses exhortations, et tous les moyens dont il se sert pour les empêcher » ? C’est un des aspects du dogme de la prédestination, mais Howe se garde bien de s’attaquer à l’ensemble du problème; il veut seulement « justifier certaines voies de Dieu devant les hommes » et particulièrement devant les libertins disposés à accuser d’hypocrisie un maître prodigue d’avertissements qu'il sait inutiles, un juge soucieux uniquement de mettre le futur coupable dans son tort et non de le détourner du mal. L’objection devait peiner des âmes dévotes, mais raisonnables et humaines, comme celle de Boyle, chrétien mais pas du tout calviniste selon la formule de la génération précédente. Howe, tout prédicant qu’il est, ne se sent pas plus à l’aise devant cette conséquence apparente d’un dogme fondamental, ni devant les textes qui semblent la confirmer. Le Seigneur a-t-il « endurci le cœur de Pharaon >» comme le dit la traduction de la Bible ? Voltaire s’indignera d’une telle conception de la divinité. Howe, croyant encore mais déjà sensible, plaide que le mot hébreu admet « une signification plus douce » (141). D'autre part, comme il a pour la scolastique un dédain égal à celui de Hobbes lui-même, il s’interdit d'emblée de faire appel à l'explication par « l’indivisibilité et l’insuccession de la durée éternelle » (142). Howe n'avait pas la tête métaphysique, et son mépris pour Saint-Thomas d'Aquin et Duns Scot (143) montre qu’il ne comprenait rien au puissant effort de ces deux théologiens. Seulement, au lieu de reconnaître, comme l’auteur du Leviathan (144) et (dans un tout autre ton) celui des Pensées (145), qu’il y a là un mystère impénétrable, il s'efforce de rendre intelligible J'union des contradictoires par des comparaisons pratiques et même administratives. Supposez un roi qui soit aussi un prophète : comme roi il vous avertit de ne pas violer la loi; comme prophète il prévoit que vous la violerez; or Dieu participe du roi et du prophète; donc. (146). L'élection théologique se justifie par un argument encore plus contestable : puisqu'un prince a le droit de se choisir des favoris qui ne se distinguent du reste du peuple par aucun mérite spécial, Dieu a le droit de désigner ses Elus de toute éternité (147). Pitoyable démonstra-
(139) Voir bibliog., n° 7o.
(140) Aujourd'hui Boyle est surtout connu comme le précurseur de Mariotte et comme l’un des fondateurs &e la Société royale de Londres. Mais Marvell a pu entrer en relations avec lui par l’intermédiaire de son frère, le baron Broghill, royaliste tallié à Cromwell, puis réconcilié avec Charles Il, et membre du Parlement-Cavalier, — où de sa sœur, la baronne Ranelagh, amie de Milton.
(x41) Page 27 : & a gentler meaning ».
(142) P. 4. — Cf. Religio medici, Part I. Sect. xt, où Browne expose éloquemment “cette conception de l'éternité et l’adopte sans hésitation.
(143) Pages 48-0.
(144) Voyez par exemple, p. 374 de l'éd. princ., ses railleries sur le nunc-stans des scolastiques, et sur € many other their bold opinions concerning the Incomprehensible Nature of God ». ,
(145) Edition Brunschvicg, Sect. III, n°“ 230 sqq., et passim.
(146) Pages 52-3. Voyez aussi p. 63 cette phrase : « All God's public Edicts.… do more principally aim at. the cignity and decorum of his governement itself [than the advantage of men] ».
(147) Page 74.
tion qui conclut de l'arbitraire royal à l'arbitraire divin ! Du moins peut-on, avec Marvell (148), louer dans le traité de Howe un style simple et clair; ce ministre écrit dans la langue des honnêtes gens et ne fait qu’un emploi restreint du jargon de l'Ecole. Sa platitude ne se hérisse pas de termes barbares, et ses raisonnements ne dissimulent pas leur faiblesse sous les formes aristotéliciennes, comme c'était jusqu'alors la règle dans la controverse théologique.
On rend mieux justice au style de Howe quand on a lu sa réfutation par Danson (149). Celui-ci, calviniste intransigeant, est aussi empêtré de logique formelle qu'aucun de ses contemporains catholiques. Il n’hésite pas d’ailleurs à s'appuyer sur l’autorité d’un jésuite, du € très pénétrant Suarez » [p. 15], qui du moins raisonne en bon élève du Stagyrite, tandis que « Monsieur Howe s’est complu dans son humeur antiscolastique et a négligé la rigueur des termes scolastiques, imprudence qui lui fait renverser ses propres assertions » [p. 76]. Et Danson de montrer à Howe comment il aurait dû procéder [pp. 11-12]. Il s’ensuit que la lecture du De causa Dei rebute le moderne le plus patient. On y trouve pourtant de curieux exemples d’entètement théologique. Le point essentiel à maintenir contre Howe est que Dieu est la cause des actions humaines, même des plus criminelles. Le second livre des Rois (ou de Samuel), XVI, 22, nous apprend « qu’Absalon alla vers les concubines de son père ». C’est Dieu, nous dit Danson, qui tourna le désir d’Absalon dans cette direction, et « l'influence divine fut prédéterminative » non seulement de l’adultère, mais encore de l'inceste. À vrai dire le théologien ajoute aussitôt après que Dieu est l’auteur non pas mali mais ordinis in malo [pp. 67-9]. Grâce à cette distinction la pudeur humaine et la perfection divine se trouvent sauves (150). — Mais que dire de cette interprétation (au reste fort imprévue et hasardeuse) d’une phrase de Saint-Paul (151) : « Je comprends par ces mots. que Dieu prend plaisir à la perte des incrédules comme au salut des fidèles » ? [p. 109]. Ces maladresses dialectiques montrent chez Danson un chrétien sans peur, « tout brülant du zèle de la maison de Dieu » (152). Chez un homme de génie qui posséderait le même courage, elles cesseraient d’être ridicules ou odieuses pour devenir sublimes. Pascal ne dit-il pas : « La
(148) Grosart, IV, 173 : « pes style [isl perspicuous and elegant.….. », P. 177 (concession ironique à Dawson) : And it is an infirmity which Mr. Howe, [ observe, is much subject to, that he UPS useth any notional terms ox distinctions, where he can nake men comprehend him better without them; and at that indeed he hath a singular faculty ». :
(149) Voir bibliog. n° 81. Cf. aussi les n°° 80 et 82.
(150) C’est le genre de distinction qu'aime à railler Hobbes, par ex. Léviathan, p. 375 (éd. pr.) : © One makes the things incongruent, another the incongruity ». — Parfois la distinction est si subtile qu’elle échappe à un profane comme dans cette phrase d’un évêque de Lincoln, citée avec éloge par Danson (p. 91) sur l’adultère « the act being the same for the substance, is altered in its moral respect, by making the woman, with whom I nr Aduiltery, my wife ».
(151) Il s’agit de2,Cori il, : &« We [the apostles] are unto God a sweet savour of Christ, in them that are dr and in them that perish ».
(152) Wood, Athene, IV, col. 592, dit que & an author of his persuasion » appela Danson « vir doctissimus, totus rei domus zelo ardens ». Cette citation non seulement est inexacte mais n'offre aucun sens, sans doute par la faute du typographe. Pourtant le D. N. B. la reprocuit sans sourciller. En réalité Winifred Jenkyn dans l’Admonitio qui précède son Celeusma (1679) a écrit : « Thomas Dansonus, totus Dei domus zelo calens ».
justice [de Dieu] envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus » (153) ? Au fond l'inintelligent Danson avait l’âme plus religieuse que le médiocre Howe, et c'est à celui-là, non à celui-ci, que va notre préférence d’incrédules.
Mais Marvell, chrétien trop timide pour accepter la farouche logique de Danson, n’était pas assez sceptique pour en admirer du dehors la beauté. Persuadé que la raison peut expliquer, sinon la nature de Dieu, du moins les manifestations de sa volonté, il proteste contre une doctrine qui lui paraît une insulte au Créateur. Pas plus que Howe il n’accepte l’épithète d’arminien; il se garde bien de nier la prédestination, mais, comme les arminiens, comme les molinistes, il la rend pratiquement inopérante. Nous ne nous hasarderons pas à sa suite dans un labyrinthe d'attaques et de ripostes. Car, quoiqu'il essaie cette fois-ci d’aligner ses critiques en un ordre méthodique au lieu de réfuter son adversaire page par page, la composition demeure faible. Marvell reconnait lui-même que les huit articles de son acte d’accusation chevauchent les uns sur les autres (154). S'il a rangé sous le second chef (ignorance du sujet) ce qu’il aurait pu mettre par exemple sous le troisième (falsifications) ou le quatrième (perversions du sens de Howe) ou le cinquième (insinuations perfides), c'est, nous dit-il, « par charité » [p. 203]. Le croira qui voudra. Quant au septième chef (absurdités grossières, inconséquences, contradictions et expressions dangereuses), il peut évidemment englober tout ce que Danson a écrit, pourvu que l’on prenne sa partie pour juge. Le premier chef (arguties verbales), le sixième (vantardise) et le huitième (virulence) trouveraient leur place à peu près dans n'importe quelle critique de n'importe quel pamphlétaire du temps, et Marvell semble particulièrement peu qualifié pour jeter ces pierres là.
Malgré le factice de ces divisions le fond des Remarques offre-t-il quelque intérêt ? L’auteur ne fait guère que répéter les thèses de Howe qui chez celui-ci déjà n'avaient guère d’autre originalité, si l’on peut dire, que leur timidité. Seule l’orientation générale du pamphlet mérite d’être notée : Marvell, comme Milton, s’écarte de la maîtresse tradition protestante pour humaniser la religion sur un point essentiel, pour la rendre raisonnable, même contre le sens des textes sacrés. Dangereuse tentative qui risque fort d'aboutir à la fadeur de la pensée et du sentiment. Si Milton évite ce péril, on n’en saurait dire autant de Marvell
(153) Pensées et opuscules, édition Brunschvicg, Sect. III, n° 233. Le tort de Danson est sans doute de ne pas assez reconnaître que sa doctrine va & contre la raison », comme le fait Pascal, ibid. Sect. VII, n° 445 : « Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. ».
(154) IL est caractéristique @e la négligence de Marvell en matière de composition qu'il ne s’avise d’énumérer ces articles qu'après en avoir déjà traité deux en détail, qu’il numérote les six articles restants de un à six [pages 202-3], et qu’il les reprenne ensuite un à un (après être revenu sur l’article deux) en leur donnant les muméros trois à huit. — Ce pamphlet occupe dans l'édition Grosart les pages 167-242 ‘du volume IV. Après un préambule général [pages 167-1701 et wuklques remarques sur le livre de Howe [pages 170-31 et sur son a@versaire [pp. 173-51, Marvell passe en revue ses huit articles [pages 175-2301. Puis sous couleur de critiquer la préface du traité de Danson, il revient sur des vétilles de forme [pp. 230-5], puis aborde brusquement le point qui lui tient le plus au cœur : l'accusation d’incliner à des doctrines papistes lancée contre Howe par Danson [pp. 235-40]. I] exécute ensuite rapi@ement un autre adversaire de Howe [pp. 240-1] et conclut en conseillant à celui-ci de ne pas répondre et en s’excusant de s'être aventuré dans le domaine théologique.
dans sa défense de Howe. Aussi ce pamphlet cause-t-il aujourd’hui une déception. Il traite sans grandeur un noble et difficile sujet. Le style badin, la frivolité des comparaisons, parfois leur grossièreté, choquent bien plus ici que dans des écrits où seule la discipline et non le dogme était en cause. On attendait mieux d’un écrivain qui a été poète sacré et par instants mystique. Mais il n’en faudrait pas conclure que Marvell ne se passionne pas, à sa façon, pour la gloire divine et pour l'honneur de la religion réformée autant que Boyle, que Howe ou même que Danson. S'il cherche à faire rire le parterre, c'est pour discréditer une opinion qui lui semble impie, et susceptible de détourner vers les jésuites nombre de chrétiens à l’âme douce. Le jongleur de la légende faisait à la Vierge l’offrande de ses tours et de ses culbutes, ne sachant mieux. Peut-être Marvell bouffonne-t-il parce qu’il a conscience de son infériorité sur le terrain, non seulement de la scolastique qu’il méprise comme Howe, mais de la métaphysique qu’il ne comprend plus. Peut-être son esprit a-t-il commencé à descendre avec celui de ses concitoyens la pente qui aboutit à Locke.
À la différence des autres pamphlets de Marvell, et malgré le sel dont ïl les avait assaisonnées, les Remarques semblent avoir passé presque inaperçues. Wood lui-même (à la suite d’Aubrey) les omet dans la liste des œuvres de notre auteur (155). Le nombre des exemplaires qui subsistent aujourd’hui est très restreint. Le seul témoignage externe qui justifie l’attribution de cet ultime écrit à Marvell est celui d’un ministre dissident qui publia en 1724 une vie de Howe, Edmond Calamy, héritier d’un nom illustre dans les annales presbytériennes. Celuici nous apprend que « l’ingénieux André Marvell, écuyer, écrivit une réponse à Danson très spirituelle et amusante » (156). Les Remarques ne méritaient pas d’éloge plus compétent que celui qui leur fut ainsi décerné par le petit-fils du second cinquième de Smectymnuus.