‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 50 sur 88 · ROSE · texte numérisé non relu

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grossièreté mais autant de mordant que dans les Dernières instructions, le cortège de ces ministériels par destination. Mieux, il nous les montre en train de parler sur un sujet de leur compétence. Par exemple

« Quel officier de la marine de guerre ne se considérerait comme obligé de grossir en paroles la dépense, de porter aux nues la gestion, de cacher les négligences, d'accroître les dettes et d’insister sur les besoins de l’amirauté, gréant et dégréant la flotte devant la chambre en un même instant, et la représentant à la fois en bonne et mauvaise conditions ? » (177) De même sur l’autre terrain préféré de Marvell, celui de la satire ecclésiastique, l'imagination sait parfois se soumettre à l'observation, critique, malveillante même, mais, semble-t-il, fidèle, comme dans le passage suivant de Monsieur Minaudier. Turner (ou plutôt le genre d'auteur dont Turner est le type, car le tableau a une portée générale), après avoir écrit un pamphlet en faveur des prétentions du clergé et de la politique d'intolérance, se préoccupe de répandre cet ouvrage, non seulement dans la capitale mais encore dans toute l'Angleterre ; il l’envoie par exprès aux universités : « Quant aux cathédrales de province elles apprennent plus tardivement son existence; et 1l arrive à leur entendement par l’intermédiaire du roulier. Le chapitre se réunit pour en délibérer et admire en corps sa profondeur théologique. Ceux des chanoines qui peuvent avoir confiance les uns dans les autres en font le sujet de leur conversation particulière; et il y a gros à parier que les laïcs, non encore avertis, entendront pour la première fois le contenu du livre dans le sermon du chanoine qui sera de service au moutier le dimanche suivant; ses confrères cachent la supercherie pour l'honneur du diocèse. Ensuite, quand le livre s’est répandu dans la ville, le plagiaire se demande comment, n'était que les esprits de même sorte se rencontrent, l’auteur du pamphlet a pu tomber si juste sur ses propres idées. Mais si le doyen de la cathédrale prévoit que le livre sera de bonne vente, vous pouvez croire qu’il prend les devants sur les libraires et se fait envoyer tout un lot de volumes pour les détailler à un prix avantageux » (178). Encore que Marvell

(177) Grosart, IV, 325-6 : « What officer of the navy, but takes himself under obligation to magnify the expence, extol the management, conceal the neglect, increase the debts and press the necessity, rigging and unrigging it to the House in the same moment, and representing it all at ouce in a good and a bad condition ? ». — Robbins op. cit, p. 276, suggère très ingénieusement que Pepys a servi ici de modèle au crayon de Marvell. Le imot officer pouvait alors désigner aussi bien un fonctionnaire civil comme l’auteur du Journal qu'un vrai marin comme le chevalier Robert Holmes, raembre du parlement lui aussi et ennemi &e Marvell (voir Grosart, IV, 278). La lettre à Hull du 24 avril 1675 dit : &« To day M Pepys according to the Houses order brought in the state of the Navy, Stores, and provision which the House will consider of next Tuesday ». Robbins remarque que deux jours auparavant Marvell avait été « teller for the yeas » dans un vote sur une proposition tendant à exclure de la chambre les fonctionnaires (cf. supra, chap. V). En fait Pepys défendant l’amirauté jouait le rôle d’un ministre ou sous-setrétaire d'Etat d'aujourd'hui, mais Marvell n’avait pas prévu le régime parlementaire. — Toutefois, comme le passage cité dans le texte suit une description du soldat-député, peut-être le marin est-il un vrai marin, et non Pepys. Sur celui-ci voir une appréciation peu flatteuse, qui est peut-être de Marvell, au numéro 92 de notre bibliographie.

(178) Grosart, IV, 61 : « The country cathedralls learn it latest, and arrive [on attendrait : it arrives] by slower degrees to their unc@erstanding, by the carrier. Ît grows a business of chapter, and they admire it in a body as a profound book of theology. Those of ‘em that can confide in one another, discourse it over in private, and then ‘tis odds, but, before the laity get notice of. it, they first hear it preach’d over

n'ait guère vécu dans ces petites villes épiscopales, c'est dè imédisance plutôt que de calomnie qu il semble se rendre coupable cette fois. En tout cas le style change ici de caractère; il cesse d’être burlesque; on songe à Furetière plutôt qu'à Scarron, au Roman bourgeois plutôt qu'au Roman comique.

Par ailleurs au contraire c’est la fantaisie qui élève Marvell au-dessus du burlesque ‘ordinaire. Il retrouve même quelquefois, en: badinant, le langage de la poésie. Au milieu d’un tableau bouffon de Pafker et de sa maîtresse ‘qui jouent aux jeux innocents le premierisoir de leurs amours, le ‘chañtre de Damon et de Juliana, d'Amétas ét‘ de Thestylis, s’écrie : « N'est-il pas étrange que ces minutes les plus favorables de la vie humaine où lés’étoiles sourient, les oiseaux chantent, les vents murmurent, ‘les fontaines gazouillent, les arbres fleurissent et la nature universelle s'invite aux noces, au moment où le lion rentre les ongles,

où l'aspié “mêt de côté son venin et où toutes les créatures les plus nui-:

sibles “tléviennent amoureusement innocentes; : n'est-il pas étrange qu ’alorsmême Monsieur du Laurier ne soit pas capable de contenir sa maligrité ? » Cette peinture des effets de l'amour sur les êtres ne relève sans doute pas de la plus véridique histoire naturelle, mais elle est agréablement conventionnelle et prépare l'effet de surprise qui suit : « Si vous tenez à la vie, Madame, ne le laissez pas approcher de vous.: Il s’est nourri depuis l'enfance de vipères en guise de lamproies, et de scorpions en guise d’écrevisses ; et s’il a jamais mangé’ des poulets, ils avaient été engraissés d’araignées, de sorte qu’il a empoisonné toute sa substance et qu’il serait beaucoup plus dangereux de coucher avec lui qu'avec un charlatañ‘üui n’a pas encore pris'son antidote » (170).-L’hyperbole euphuistique s'achève sur une grossièreté, et c'est dommage, car la Verve du pamphlétaire avait donné au moins l’illusion poétique. Plas'souvent l’ordure apparaît sans aucun alliage de poésie. Le fait est si général sous la Restauration qu’il semblerait inutile d’insister. Si Marvell! comme Butler et Dryden, avait pris parti contre les Têtesrondes et leurs héritiers politiques et religieux, il suffirait de dire que ses écrits bravent trop souvent l’honnêteté : on nous croirait sur parole. Que même dans les satires en vers attribuées à Maryvell la décence

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by him whose: turn it is next Sunday in the minster; the rest conceal the fraud for the reputation of the diocess. After the book is grown common the plagiary wonders how, but that proportionable wits jump together, the Exposer could hit so right upon his notions. But if the dean foresee that ’tis a very vendible book, he you may imagine forestalls the market. and sends up for a whole dicker of ’em to retaile at his est advantage ». Quoique « the forestalling of the market » soit connu, et réprimé, en France, nous n'avons pu trouver. d’équivalent à cette expression. Elle désigne l’action d'arrêter sur les routes les paysans qui se rendent au marché et de leur acheter leurs produits pour les revendre ensuite hors du contrôle municipal. Fa

(179) Grosart, III, 62-3 : & Is it not strange that in those most Benign minutes of a man's life, when the stars smile, the ‘birds sing, the winds whisper, the fountains warble, the trees blossom, and universal. .nature seems to invite itself to the bridal, when the lion pulls-in his claws and, the Aspick layes-by its poyson, and all the most noxious creatures grow trost amorousl# iñocent; that even then Mr. Bayes alone should not be able to refrain his malignity:2 As you love yourself, madam, let him not come near you. He hath been fed all His.life with vipers insteed of lampreys,

and scorpions for cray-fish; and if at any time he eat chickens, they had been cramb'd:

with spiders, till he hath so invenomed his wholesubstance that ‘tis much safer to bed with a mountebank before he hath taken his antidote ».

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souffre, on peut, si l’on veut, l'expliquer par des interpolations (et de fait les pires saletés ne paraissent pas lui revenir) ou par la nécessité de peindre sous leurs vraies couleurs des milieux corrompus. D'ailleurs c'est plutôt le patriote qui s'y révèle que le puritain. Celui-ci, à tort ou à raison, les contemporains et la postérité presque unanime l'ont découvert dans les pamphlets dont la religion plus que la politique est le sujet, et où la grossièreté, imputable au seul Marvell, ne saurait produire lesmêmes excuses. Aussi avons-nous non seulement le droit mais le devoir strict de prouver notre allégation et de montrer quelles libertés de pensée et de parole pouvait s’accorder en ce temps-là un puritain, véritable ou supposé, peu importe ici, à charge naturellement de les refuser aux enfants de Baal et de Dagon.

Si l’homme est un animal qui rit, c’est surtout l'animal qui chez

Thomme rit et fait rire. Les deux grandes fonctions physiques, la diges-

tive et la reproductive, fournissent le meilleur de ces railleries traditionnelles. La faim des autres est divertissante : € Vous étiez alors si famélique, dit Marvell à Parker, que vous eussiez adoré un oignon pour peu qu'il eut crié : Viens me manger » (180). Mais bien plus divertissante encore est la nécessité d’évacuer les résidus de la digestion : le style de Parker, ordurier selon son adversaire, rappelle le stratagème « des Hollandais à Batavia, qui, après avoir épuisé leurs autres munitions, chargèrent leurs canons avec des excréments. La propreté des indigènes javanais ne put soutenir cette attaque et sur le champ la victoire fut abandonnée aux Hollandais. [1 ne me convient pas, conclut modestement Marvell, de lutter ainsi avec cet homme » (181). Quant à Turner, son impudence est telle qu’il va offrir son livre aux ministres d’état même quand ils se trouvent « sur la chaise percée >» (182). Le non-conformiste Danson n'échappe pas davantage à ce genre de plaisanterie (183). Par comparaison avec les précédentes cette boutade-ci peut passer pour discrète : Parker, saltimbanque ecclésiastique, tient sa théologie en fief « par saltum, sufflum et pettum » (184). Après l'intestin, la vessie : Parker, qui vient de faire paraître sa Politique ecclésiastique, s'offre simultanément deux satisfactions, « pisser et admirer la page de titre de son livre >» ‘(185) affichée près de la barrière du Temple en guise de publicité selon l'usage du temps. Parfois la digestion s'achève moins bien. La dernière phrase de la seconde partie de la Répétition transprosée, qui interprète en anglais une anecdote en latin fort

(180) Grosart, III, 419 : « But you were so hungry at that time, that you would have adored an onion, so it had cryed : « Come, eat me ». a

(x81) Jbid., 523 : & Vou put me in mind of the Hollanders in Batavia, who, having spent their other ammunition, charged with excrements'; the purity of the savage Javaes could not abice it. but thereupon yielded them the victory : neither does it become me to contend for it ». Voilà l’un des passages qui font songer à Swift.

(182) Grosart, IV, 61 : & though they be reading papers of State, or at the stool ».

(183) Jbid., 230-1 : & 1 should now therefore have concluded, were there not something yet in Its Prefatory Epistle so sordid, that I reserved it for behin@, as the most proper place it could be applied to ».

(184) Grosart, III, 515. t \ , !

(185) Ibid, 51 : & taking tbe opportunity at once to piss and admire the title-page

of his book ». —- Cf. p. 313 où le mot cru s’autorise de la Bible : « just as if Rabshaked should pretend, when he threat'ned the men of Jerusalem they should drink their own piss [4 Rois, xvirt, 27], that he prescribed them a remedyÿ for the scurvy ».

peu ragoûtante, peut se traduire ainsi « En tout cas j'ai.vomi vos souliers sales ». Il est vrai que les mots expuens et spit out qu’emploie tour à tour le pamphlétaire signifient aussi « cracher ». Accordons lui le bénéfice du doute, mais rappelons aue vers la même date Molière corrige (d’aucuns diront : gâte) deux vers des Femmes Savantes pour en effacer à la demande de Boileau ce verbe cracher, bon pour la farce et indigne de la haute comédie. Aïlleurs le doute n’existe pas sur l’intention de Marvell. Celui-ci fait-il allusion aux incommodités des voyages, il n’a garde d'oublier « les nausées sur le paquebot » (186), souvenir personnel peut-être mais déplacé dans un ouvrage sur la prédestination. Par contre l'emploi figuré du vomissement s’autorise de la Bible : la première partie de la Répétition transprosée, s’il faut en croire la seconde, a produit sur Parker l'effet d'un émétique, et vu « l’extraordinaire impureté de son estomac » celui-ci a vomi « feuilles de navet, grenouilles, œufs punais, sous de bronze, sauterelles, épingles, champignons, etc. enveloppés pêle-mêle dans des boules de bave et de bile qui auraient fait éclater le Dragon et qui en vérité semblaient avoir quelque chose de surnaturel » (187). Mais voici où Marvell ne s'appuie plus sur l’Apocalypse, où il innove et, si l’on peut dire, raffine : « Pourquoi, demande-t-il à Parker, vous reprocher ce dont. vous vous faites honneur ? Je vous procure du plaisir par la seule répétition de vos paroles ; vous applaudissez à l’esprit et à la malice de vos expressions et vous chantez victoire. Aïnsi certaines personnes trouvent-elles un second régal dans la saveur de leurs propres rots » (188).

Quand Marvell est en veine d’aménité, il se contente de dire que « Parker a le hoquet » (189) ou que « la morve lui coule du nez >» (190). Ou bien à ces misères internes il en ajoute d’autres qui ne le sont pas mais qui touchent la peau de fort près. La vermine possède pour lui un comique irrésistible. Ici Parker se nourrit de poux pour guérir une jaunisse (191); là ses invectives qui ne s’interrompent pas, même au plus fort de la correction à lui administrée, évoquent ce tableau de mœurs populaires : « Il me rappelle l’incorrigible mégère qui au moment où on la plongeait dans l’eau jusque par dessus les oreilles. levait encore les deux mains, les ongles des pouces dans la position de qui veut écraser une lente, ou bien faisait les cornes avec deux doigts pour appeler son bourreau, dans ce langage muet, pouilleux et cocu » (192). Avec ce dernier mot nous passons à un autre ordre de plaisan-

(186) Grosart, IV, 171 : « the nausea of the packet-boat ». 4

(187) Grosart, III, 249 : & … the extraordinary foulness of his stomack … Turniptops, frogs, rotten eggs, brass-coppers, grasshoppers, pins, mushrooms, etc. wrapt up together in such balls of slime and choler that they would have burst the Dragon, and in good earnest seem to have something supernatural ». Cf. Apocalypse, xIx, 15 et XVT TE: ;

(188) Ibid., 453-4 : & But why do I reproach vou with these things, which I am perswaded, nay certain, that you take for an honour ? I oblige you by the very repetition, and you clap and crow at the wit and malice of your expressions. So some men take a second entertainment in the savoryness of their own belches ». Ici encore on songe à Swift comme le fait remarquer Emile Pons, Swift, les années de jeunesse et le Conte du tonneau (Strasbourg, 1025) p. 218, n. 2.

(189) Grosart, III, 161 : « M. Bayes his hiccough ».

(x90) JZbid., 94 : « your nose drivels ».

(x91) Jbid., 247-8.

(192) Ibid., 115 : & He puts me in mind of the incorrigible scold, that though she

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