‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 51 sur 88 · FAO ANET · texte numérisé non relu

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teries. Dans ce nouveau domaine la différence entre les satires que Mar-

vell faisait courir sous le manteau et les pamphlets qu’il signait ou dont il se reconnaissait l’auteur est celle qui sépare le mot cru du sous-entendu, ou la périphrase transparente d’une périphrase un peu plus voilée, ou encore le terme populaire du vocable savant. Il n’appelle pas la vérole par son nom, mais raconte, pour le plaisir de ses lecteurs et peut-être pour le sien propre, car l'à-propos en est mince, une anecdote sur l’origine de cette « vile maladie » qui se manifeste par de « laides pustules » et des « bubons » et que « seul peut guérir le mercure » (193). Ailleurs, sans autre prétexte que la similitude entre le nom d’un théologien cher à Parker et celui d’un médecin qui a écrit sur la thérapeutique de ce mal, il introduit dans son pamphlet la « lues vénérienne » (194). Parker a-t-il, reprenant une opinion de Descartes, ' fait de la glande pinéale le siège de la conscience, il n’en faut pas plus à Marvell pour s’écrier : « Vous êtes bien honnête, je l’avoue, de ne pas lavoir placée dans certaine autre glande » (195). Un peu plus loin il dira du même Parker que « sa bourse et sa conscience étant attachées par les mêmes liens font ensemble le parfait modèle d’un, etc. (196). Un Wycherley, un Rochester auraient prononcé le mot ou les mots que Marvell nous laisse le soin de deviner, avec une de ces réticences qui seront familières à Sterne. Ce faisant le pamphlétaire annonce-t-il un siècle plus poli, plus délicat ? Faut-il le louer de scrupules incomplets et tardifs ? Nous inclinerions plutôt à voir dans cet efc et dans d’autres

procédés semblables le signe d’une corruption plus profonde. En tout

cas l’insinuation licencieuse se concilie bien plus difficilement avec le caractère puritain que la verdeur du langage, même accompagnée d’un large rire, ce rire que Cromwell savait à l’occasion faire éclater.

Si le sourire du bout des lèvres indique un viveur blasé, l’érudition sur des sujets scabreux révèle une complaisance du cerveau plutôt que J’exubérance d’un tempérament sain. Certaines comparaisons de Marvell choquent par leur indécence froide et apprêtée. Parker, dans un accès de jovialité, a ainsi interpellé Owen à propos de son Discours sur l'amour évangélique. : « Cher cœur, comme je te serrerais dans mes bras et te baiserais pour tout cet amour et cette douceur ! » (197). Marvell ne trouve qu’un seul autre exemple de baisers à une personne que l'on se prépare à torturer : « Sous l'empire romain c'était le privilège du bourreau de déflorer les vierges avant de les mettre à mort » (198). L'église catholique, nous dit la Relation, se recommande aux tyrans par l'habitude qu’elle donne aux peuples de la servilité; mais les princes qui : concluent avec elle ce pacte déshonorant font un marché de dupes,

was duck’d over head and ears under water, yet stretched up her hands with her two thumb-nails in the nit-cracking posture, or with two fingers « &evaricated », to call the man still in that language lousy rascal and cuckold ».

(193) Ibid., 97-8.

(194) Ibid., 501. — Cf. 238 sqq.

(xos) Ibid., 425. ; 4 Are £ (196) Ibid., 515 : «this man. whose purse and conscience, being link’d with the

same ties, do make together the perfect character Of La MétC. LL».

(197) À Preface.…, p. 15. que .

(198) Grosart, III, 133 : € But in the Roman Empire it was the privilege of the

‘hangman to deflour a virgin before execution ».

comme les Hindous avec leurs prêtres : « Le Bramine qui s’octroie la première nuit de la mariée s'assure de sa dévotion à l'avenir, sous prétexte de la rendre plus commode à son époux > (199).

Le plus souvent, pour rendre justice à Marvell, cette érudition ne dépasse pas les limites de la gaillardise. Aïnsi la première partie de la Répétition transprosée nous raconte « qu’une certaine reine, à qui les bourgeois d’une de ses villes avaient demandé un sceau municipal, descendant de cheval s’assit à cru dans la neige et leur laissa cette empreinte ». Comme « aucune sédition n’en résulta » cette histoire prouve plutôt le contraire de la thèse de Marvell, qui est que les princes doivent respecter la susceptibilité de leurs sujets (200). Il l’a insérée quand même parce qu’il la trouvait drôle; ce qui ne l’empêche pas dans la seconde partie de refuser le.nom de cette reine à Parker en accusant ce dernier d’« une curiosité merveilleuse partout où il peut soupçonner quelque chose de graveleux » (201). Cette pudibonderie après coup sentirait fàcheusement son puritain dans le mauvais sens du mot si Marvell avait voulu que ses lecteurs prissent son indignation au sérieux. En réalité une telle anecdote pouvait alors se passer d’excuse, quelque réserve que l’on fit sur le geste lui-même, dans les milieux anglais les plus austères. Nous avons trop tendance à juger des puritains du XVII: siècle par leurs descendants dans les veines de qui coule un sang moins rouge, ou pour mieux dire plus de thé et moins de bière. Des paroles que n’eût osé se permettre en bonne compagnie le plus mondain des sujets de Victoria paraissaient toutes naturelles deux cents ans plus tôt, à des âmes pieuses qui gémissaient sous le joug de Charles II.

Aussi la Répétition transprosée fut-elle accueillie avec enthousiasme dans le camp non-conformiste. Quant à l’Essai sur les conciles, Si y causa quelque émotion, ce ne put être par sa grossièreté, bien moindre que celle du précédent pamphlet. Ce ne fut pas non plus, nous l'avons dit, le fond de l’Essai qui put choquer des presbytériens. Serait-ce l’esprit, mordant, désinvolte, irrévérencieux, et, que l’on nous passe l’anachronisme, déjà quelque peu voltairien ? Si l’on s'était étonné que le père fût à la fois « facétieux et calviniste », à plus forte raison devaiton soupçonner la foi du fils à le voir si spirituel. Sous la Restauration le mot œit prenait un sens restreint et, par l'abus, fâcheux; il semblait que nul ne püt avoir d'esprit qu'aux dépens de la vertu et de la piété. Marvell lui-même n’est pas exempt de ce préjugé. Il dira que le pamphlet de Danson « porte toutes les marques de la malveillance, sauf l’ésprit qui accompagne habituellement ce vice » (202). Pour lui-même il

(199) Grosart, IV, 257-8 : the Bramine, by having the first night of the bride assures hin:self of her @evotion for the future, and makes her more fit for the husband ».

(200) Grosart, III, 172-3 : & a certain Queen being desired to give a town-seal to one of her cities, lighting from her horse, sate down naked on the snow, and left them that impression; and though it caused no disturbance, but all the town-leases are letters-pattents, Kings do not approve the example ».

(or) 1bid., 507 : « For wheresoever you can suspect any thing smutty underneath,

you are wonderful curious to be thorowly informed ». — La reine est sans doute Christine de Suède. Cf. supra, chap. IV, n. 74. (202) Grosart, IV, 234 : « the Preface, which hath all the marks upon it of malice

except the wit wherewith that malice is more usually accompanied ».

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sé plus d’indulgence : « Quoique je porte toujours sur moi quelque peu de méchanceté, la quantité ne dépasse pas, je l’espère, celle qui

est nécessaire en ce monde comme préservatif » (203). Aïlleurs, après avoir conseillé à Parker « d’être bon ménager de son esprit, car il ne se le procure qu’à grand peine », Marvell se pose cette question :

< En ai-je moi-même si peu que ce soit ? Je l’ignore; et, n’était qu’il

ne convient de rejeter aucune bonne qualité dont Dieu peut m'avoir doué, je ne m'en soucierais guère; mais je l’échangerais volontiers et à bon compte contre quoi que ce soit d’intellectuel, c’est-à-dire de solide et d’utile » (204). Marvell hésite donc éntre le respect et le mépris de ce don de Dieu, mais sa feinte modestie ne doit pas nous en imposer : il sait qu’il le possède et il en fait largement usage. S'il distingue parfois entre le vrai et le faux esprit, sa définition revient à dire que le premier est le sien, le second celui des autres. Danson a par mégarde, sans doute sous l'influence du latin, employé 1e pronom fémin. she au lieu du neütre if pour remplacer le terme scolastique concurrence (concours de Dieu à une action humaine), puis avec cette noble inconscience du ridicule qui le caractérise, il a écrit : « Si Ia concurrence immédiate ne se croit pas tenue de satisfaire une curiosité indiscrète quant au mode ou à la manière de son union avec une créaturé en une action à laquelle le péché s'attache nécessairement ».

Marvell d'arrêter là la citation et de s’écrier : « Que penser de ceci ? Une femme’! Une concurrence immédiate ! » Puis un remords, ou le désir de se décharger sur autrui de cette pensée immodeste, lui fait ajouter : « Quel jeu trouverait ici tout prêt ce qui est appelé par nos modernes « esprit >, mais qui en réalité n’est rien de plus que la stérilité luxuriante d’une terre que l’on n’a ni défoncée ni fumée ? »”(205). Certes son propre esprit ne manquait pas de culture, mais il corisentait trop souvent à produire les mêmes mauvaises herbes que celui du plus inculte courtisan. Heureusement il avait pour s'élever: au-dessus de ces équivoques sales, ou, pour parler comme ses compatriotes, de ces « double-entendre », non seulement le savoir mais encore la fantaisie. Dans l’ensemble et déduction faite de ces-concessions (accordées trop volontiers) au goût du jour, l’esprit de Marvell : justifie cette comparaison : avec une flèche : le Li et le ‘férié 'ést te qu'ila dé « solide et acéré » ; ‘les plumes, c’est ce « quelque chose de léger "ét d’aérien » grâce à quoi le trait « peut porter plus loin et percer plus profondément » (206).

(203) Grosart, III, 259 : « though I carry always some ill nature about me, yet

“t is, I hope, no more then is in this world necessary for a preservative ».

(204) Ibid., 41r : & … wit, of which you ought to be a good husband, for you come by it very hardly. Whether I have any at all, I know not; neïther, further than it is not fit for me to reject any good quality wherewith God may have indued me, do I much care; but would be glad to part with it very easily for any thing intellectual, that is solid and useful ». ;

(205) Grosart, IV, 197-8 : « At last The Discourse grows perfectly wanton : If immediate concurrence thinks herself disobliged to satisfie an inquisitive curiosity as to the modus or manner how she joyns with the creature in an action to which sin does necessarily adhere, » etc. What would a man think of this ? À female ! An immediate concurrence ! What sport were here prepar’d for that which is by our moderns called wit, but is no more than the luxuriant sterility of land not broken up or.

manured ! »

(206) Grosart, III, 205 : « I shall treat him betwixt jest and earnest. That which;

Ainsi se justifie ce paradoxe que les mêmes écrits aient procuré à notre auteur la réputation de puritain et celle d'homme d'esprit. Ce

n’est pas là la moindre des contradictions dont la somme compose Ia

physionomie de Marvell. Mais si, écartant toute considération morale, nous voulons maintenant montrer que le sel de ces pamphlets ne s'est pas tout éventé en deux cent cinquante ans, nous nous heurtons 2) dE

difficulté d'extraire des pensées qui se suffisent à elles-mêmes, comme:

les maximes d’un La Rochefoucauld, de cette prose dont on peut blâmer la prolixité mais qui produit son effet par la masse plus que par le détail. Essayons cependant.

Souvent cet esprit prend la forme de la pointe, quelque peu modernisée. Parker, selon son adversaire, « ne serait jamais entré dans l'Eglise si ce n'avait été pour y chercher asile » (207). Le jeu de mots sur église et asile, pris tous deux à la fois au sens concret et au sens abstrait, empêche la phrase d’être une simple insulte. — La chambre des Communes,

après quinze mois de prorogation, est selon Marvell légalement dis-

soute : qu'importe aux députés ? Si ce n’est plus une chambre [house], c'est du moins une grange [barn| où ils peuvent s’abriter (208). — Ou bien, sans qu’il y ait pointe à proprement parler, la raillerie réside dans le rapprochement inattendu, et peu flatteur pour l’un d’entre eux, de deux ou plusieurs personnes ou objets. Le mépris dans lequel le gouvernement tient cette même assemblée se révèle par la publication d’un discours où elle est vertement tancée, dans la gazette ! Elle s’y trouve en bonne compagnie : « domestiques en rupture de contrat, chiens perdus, chevaux égarés et voleurs de grands chemins » (209). Car tels étaient les sujets ordinaires de ce journal officiel.

Mais des Français zimeront mieux l'esprit de Marvell quand son attaque se fait moins directe, son approche plus feutrée. Une simple parenthèse lui suffit pour indiquer, comme une chose qui va de soi, l’état précaire de la Réforme dans l’Angleterre des Stuarts : « On n'avait jamais vu au Parlement projet de loi qui eût pareille importance depuis que la religion protestante s'établit (et passa de mode) » (210). Plus mordant que bien des accusations de vénalité et de corruption qu'énoncent ouvertement les satires contre les Communes et contre Danbv, est ce sous-entendu : l’éloquence maladroite du chancelier Finch vient d’indisposer la Chamlwe; heureusement « le trésorier possède une manière bien plus persuasive » (211) et saura calmer cette humeur. Parfois

is solid and sharp, being imp’d by something more light and airy, may carry further and pierce deeper… ».

(207) Ibid., 258-909 : « such an one... who. would never ee come into the Church

but to take sanctuary ». — Cf. IV, 103 : « Dioclesian.. was gla& to betake himself *

from rooting out Christianity to gardening and to sow pot-herbs at Salona ». — Souvent, comme nous l'avons dit plus haut à propos du burlesque, c’est une expression figurée de l’adversaire que Marvell feint de prendre à son sens littéral. Ainsi selon Parker « we are like to be blown up with Popery ». La riposte est brève : « And so will the larks too » (Grosart, III, 218).

(208) Grosart, IV, 406 : « this House or barn of Commons ».

(209) Ibid. : «the Parliament being grown to that height of contempt, as to be gazetted among run-away servants, lost Gogs, strayed horses, and highway robbers ». C’est le premier exemple du verbe to gazette dans le N. E. D.

(210) Ibid., 338 : & Bills.… of the highest consequence that ever were offered in Parliament dihée Protestancy came in (and went out of fashion). » (211) Tbid., 320 : « had not: the Lord Treasurer a far more effectual way of

perswasion with the Commons. ».

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