‹ AndréaChapitre 12 sur 20 · V -— Des bâillemens, n'est-ce pas ? des som- » nolences · texte numérisé non relu

V -— Des bâillemens, n'est-ce pas ? des som- » nolences

» — Oh ! oui : je dormirais sur l'autel de la » Vierge.

» — Tt, tt! c'est qu'il a quelque vice de » construction dans la charpente osseuse, »dit le docteur en fourrant une de ses mains dans la poitrine de Mattéo.

« — A d*autres ! à d'autres î » dit celui-ci en éclatant de rire: « je suis bâti com me une mon- » tagne. — Voyez! » ajouta-t-il en découvrant sa large et robuste poitrine.

«—Que voulez-vous que j'y fasse, capitaine?» dit le docteur.

« — Écoutez , » dit tout bas le capitaine : «vous êtes mon ami ou vous ne l'êtes pas; si » vous me voulez servir en cette occurrence, » je vous donnerai , outre mes sequins , ma » belle pipe d'ambre; vous savez? cette pipe

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» qui a appartenu à Djezzar , et que je pris » dans la nuit du 9 au lo germinal...

» — Bien, bien , u répondit en souriant, le docteur, qui se défiait de l'humeur racontante de son ami. « Mais je suis l'esclave de » mes devoirs, capitaine, et il n'y a pas moyen » de prouver à cet entêté qu'il est malade.

» — Ah ! j'y suis !...» s'écria Juan , et , s'approchant de son fils, il lui dit à l'oreille quelques mots que le complaisant docteur feignit de ne point entendre.

« — C'est une bonne idée, » répondit Mattéo, qui comprit enfin où l'on le voulait amener.

« — Interrogez-le , » reprit le capitaine , « et j) vous verrez qu'il a dix maladies pour une.

» — On dirait à votre air que vous êtes sourd , » mon garçon ? y> dit le docteur.

« — Oui, monsieur, je suis sourd à ne pas » entendre le bruit du canon , » répondit hardiment Mattéo.

« — Imbécile ! » dit Juan , en le poussant de la main : « quand on est sourd , on n'entend D rien.

» — C'est vrai , c'est vrai. Je n'ai rien en-

l'arrestati on. 1 89

ï> tendu, monsieur le docteur , rien absolup ment.

» — Depuis combien de temps étes-vous D affligé de cette infirmité ?

» — Depuis cinq ans. w

Le docteur fit un geste d'impatience , le capitaine frappa du pied ; tandis que Mattéo , émerveillé de sa réponse, les regardait d'un air triomphant.

« — Viens çà, mulet*!» dit Juan. «Situ » disais : Je suis aveugle ; si l'on te montrait au » loin quelque chose de singulièrement petit, » et que tu vinsses à dire : Je le vois ; serait-ce « le moyen de faire croire que tu es aveugle?

» — Vous avez raison , père.

)) — Bouche donc tes oreilles.

)) — Cest un bon conseil.

» — Votre surdité vous fait-elle souffrir ? » demanda le docteur. Mais Mattéo croisa ses bras , ne répondit rien et se dressa sur ses

* Poisson de mer. Par les grandes chaleurs , il saute hors de Teau , et tombe quelquefois dans les» barques des pêcheurs.

igO A.IVDRKA.

pieds , tout fier de son intelligence et de son adresse.

« — Pas mal , » dit le capitaine.

a — D'où provient cet accident ? » reprit le docteur en élevant la voix.

«—Vous crieriez dix fois plus, que je n'ou- » vrirais pas tant seulement un coin de ma » bouche.

» — Gomment vous nommez-vous ?

» — Matté... » s'échappa t-il à dire ; mais il se contint et dit en riant: a Vous ne m'y pren- » drezpas.

» — Je crois en effetque ce garçon est sourd,» dit le docteur.

a — Sourd comme une huître... Bravo , Mat- » téo!» ajouta le capitaine en lui frappant sur l'épaule; «étudie bien ton rôle , et nous réus- » sirons. »

Le docteur s'était levé , et semblait mûrement réfléchir. Il tira très- secrètement sa bourse, et la laissa tomber derrière Mattéo. A ce bruit d'argent, le sourd tourna vivement la tête.

« — Maladroit î » s'écria Juan.

« — Je suis pris , » murmura Mattéo.

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«—Eh bien ! quoi ? qu'est-ce? » dit le capitaine; « Mattéo a tourné la tête, oui ; mais il » n'a rien entendu.

» — Non , je n'ai rien entendu.

» — Tais-toi, maudit, » cria Juan.

a — Mon cher capitaine , )> reprit le docteur , « je m'estime heureux de pouvoir concilier mes » devoirs avec l'amitié que je vous porte. » Evidemment ce garçon n'est pas propre au » service militaire, et je me fais fort de l'en » faire exempter.

» — N'aie donc pas cet air joyeux, » dit Juan à voix basse.

(c — Qu'il vienne demain à l'hôtel-de-ville,» poursuivit le docteur , «et je le ferai passer de- » vaut le conseil.... Répétez-lui ce que je viens w dédire,» ajouta-t-il avec un sang-froid de

glace.

« — A demain , Mattéo... à l'hôtel-de-ville!» dit le capitaine en lui criant dans l'oreille.

« — Faut-il que j'aie entendu cette fois? » demanda Mattéo.

« — Mais , » poursuivit le capitaine à voix très-basse , « étudie bien ton rôle, de peur de » faire là-bas quelque gaucherie.

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» — Soyez tranquille.

» — Je vais reconduire le docteur jusqu'à la • citadelle , puis nous ferons ici nos conven- » tions. De mademoiselle Marie dépend...

» — De moi ! » dit la belle Catalane qui était restée jusqu'alors dans un coin de la salle, triste et muette.

(( — Sans doute, » dit le capitaine un peu surpris. « Ne vous souvient-il pas qu'hier ?...» Il allait poursuivre lorsqu'on entendit au dehors un grand bruit de pas, puis un sourd murmure de peuple ému.

« — Halte là ! » dit une voix.

IjC bruit cessa, et le retentissement de fusils qu'on posait à terre se fit entendre. ce — Qu'est ceci?» dit Juan.

» — Bonté divine! > s'écria Marie qui venait de paraître un moment sur la porte. « Des » soldats... la police... La maison est cernée... » Elle ne put pas achever. Gobet entra, suivi d'un fort détachement, tandis qu'une centaine d'hommes entouraient de tous côtés la maison.

« — Au nom de l'empereur ! » dit-il, « j'ar- » réte Mattéo , conscrit réfractaire !

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» — Viens-y! » s'écria Juan, qui, le premier étonnement passé, avait saisi une arme.

« — Approche ! » dit Mattéo en tirant de la gaine un large couteau qu'il portait dans sa ceinture.

<t — Approche! approche! w répéta Marie, qui sauta sur un aviron. « A moi les Cata- )) lans î » cria-t-elle en paraissant derechef sur le seuil de la porte. « A Mattéo les Catalans ! » Venez, frères! »

La foule s'agita à ces cris. Mais voilà que le tambour se fait entendre. Un nouveau détachement , plus nombreux que le premier , débouche par le Pharo, et la foule, prise entre ces deux murailles de soldats, est contrainte de rester spectatrice de la lutte qui va s'engager.

« — Attends ! attends ! » dit Mattéo en appuyant la pointe de son couteau sur l'index, tandis que le manche était posé sur son bras. « Attends! » Il ferma alors sa main, et, balançant un moment le large coutelas, il allait en lancer sur Gobet un de ces coups terribles qui manquent rarement leur homme; car l'arme, après avoir tournoyé, arrive au but

avec une force irrésistible, et s'y enfonce bien avant; mais le capitaine sauta sur Mattéo , et l'arrêtant par le bras :

(c — Que fais-tu, malheureux! » dit-il. «Tu «vas tout gâter; tu vas te perdre.

» — Maître Juan ! » dit le docteur en désarmant le patron.

tt — Laissez-moi! » disait Juan écumant de rage; « laissez-moi! On me prend mon fils, » et vous ne voulez pas que je le défende !

,) — Un contre cent , patron ! » dit le capitaine.

a — Un contre raille , un contre un mil- » lion, un contre Dieu, le diable et les saints, » cria Juan ; a c'est mon fils ! Qu'on me laisse » mon fils ! Malheur à qui le touchera !

» — Oui, malheur! t> dit Marie en se plaçant devant Mattéo ; « malheur !

I) — Rends grâce au capitaine, » dit Mattéo à Gobet, qui s'était réfugié, plus mort que vif, derrière les soldats. « Sans lui , tu serais » en route pour le purgatoire, à l'heure qu'il » est.

» — O rage! » criait Marie j « où sont les

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» Catalans ? OÙ sont-ils? Quoi! tous morts! * » Personne ne répond !

y> — Calnaez-vous , Marie , » dit le le capitaine. « Et vous, » ajouta-t-il en s'ariressant à Gobet, a vous auriez pu mettre plus de dou- » ceur , moins d'éclat dans votre démarche.

» — Mon capitaine, » répondit Gobet d'une voix humble, a je n'ai fait qu'obéir aux ordres » que j'ai reçus.

» — Je réponds de ce jeune homme; lais- » sez-le ici. On s'en peut rapporter à ma pa- » rôle.

» — Assurément, mon capitaine; mais j'ai » ordre de l'emmener.

» — Toi, m'emmener , misérable! » cria Mattéo en le menaçant du poing.

<( — Dieu me pardonne ! je crois que tu me » refuses? a dit vivement Thomas. « Sais-tu » bien à qui tu parles? sais-tu que j'ai été » pair et compagnon avec ton empereur? » Les sentinelles regardèrent Thomas d'un air d'admiration et lui portèrent involontairement les armes. «Oui, morbleu! » poursuivit le capitaine en levant la tète , « j'ai été sous- » lieutenant avec lui dans le i^ régiment d'ar-

» tillerie, compagnie Vaubois... Prends garde » que je ne lui en écrive.

» — Mais, mon capitaine...

M — Encore un coup , sais-tu à qui tu » parles? Le citoyen Mutius-Scévola Thomas , » capitaine dans la Sa" demi -brigade de l'ar- » mée d'Orient. S'il avait voulu trahir la ré- » publique , il serait chamarré de rubans , » duc , maréchal, brodé et pommadé à l'heure » qu'il est. Ne m'en fais pas souvenir, mor- » bleu!... Ainsi, laisse cet homme; c'est mon » ami. J'en réponds.

» — Permettez, mon capitaine... » dit respectueusement Gobet.

K — Monsieur Thomas, » lui dit le docteur en le tirant à part, « ce Gobet ne peut pas en- V frein dre les ordres qu'il a reçus.

» — Quand un brave de l'armée d'Orient...

» — Tant qu'il vous plaira , capitaine ; mais » cet homme a sa consigne.

» — C'est pourtant^rai , » dit Thomas qui eut l'air de réfléchir. « Comment donc faire?

» — Laissez emmener Mattéo; j'aurai soin » qu'on ait pour lui les plus grands égards, et X) demain nous arrangerons son affaire.

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)> — Voilà qui me semble on ne peut mieux vu... Çà, Mattéo, » ajouta-t-il, « il faut suivre » cet honnête homme...

» — Quoi ! vous aussi , capitaine ! » dit Mattéo.

« — Jamais! jamais ! » cria Juan.

a — Oui, oui , » poursuivit Thomas en baissant la voix. « La résistance est impossible. » Soumettez-vous; et demain le docteur vous » fera délivrer une belle pancarte... Vous en- » tendez!...

» — Mais, capitaine , » dit Juan , « vous me » promettez au moins...

» — Ma parole ne vous suffit-elle pas ? Vous » faut-il celle du docteur?

» — Eh ! non , » dit le docteur à voix si basse, mais si basse, qu'on ne l'entendait qu'après réflexion , « puisque Matteo est )) sourd.

» — Certainement , je le suis , » répliqua Mattéo. a Allons, je me décide. Adieu, père ! » adieu, Marie î...

» — Mon frère! » dit Marie en le serrant dans ses bras.

a — Camarade, » reprit le capitaine, « ce » jeune homme est prêt à vous suivre.

» — Je savais bien, » dit Gobet dont la peur tomba à cette nouvelle, « qu'un brave comme » le capitaine Thomas ne pouvait donner que » de bons conseils.

» — Je donne les conseils qu'il me plaît , » répondit Thomas avec hauteur , « et tu n'as » qu'y voir.

» — Assurément, » dit Gobet d'un air de soumission. Il s'approcha alors de Mattéo, et, tirant des menottes de sa poche , il fit mine de les lui vouloir mettre.

a — Arrière ! arrière ! » cria Mattéo avec colère. « Si tu fais encore un pas vers moi, je » t'envoie casser la tête contre le mur.

» — Mais mon devoir... » balbutia Gobet en reculant.

« — C'est assez, » dit brusquement le capitaine. «Cet homme est-il un malfaiteur? S'il » refuse de servir , c'est qu'il a le droit de re- » fuser ; ni la force , ni le cœur ne lui man- » quent, et j'aurais voulu avoir sous mes or- » dres cinq cents braves tels que lui. Il vous » suivra, mais la tète haute, les mains libres,

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