L ARRESTATION. 20I
«Tout est convenu, et je ne sais où trouver » des paroles pour vous remercier de tant de » générosité.
» — Mon père...
» — Doucement, la belle ! Si tu ouvres la » bouche pour m'obéir, parle; sinon, tiens-la » close.
» — Point de colère, patron, » dit le capitaine.
« — Je voudrais bien voir qu'elle s'avisât » de refuser !
» — Et pourquoi non ? » répondit Marie avec emportement.
« — Ah! fille ingrate! fille sans cœur!... » Elle verrait père et frère mourir de faim S) sous ses yeux, qu'elle ne leur tendrait pas » la main... Que je suis malheureux!...
» — Monsieur le capitaine, » reprit Marie d'une voix timide et avec une touchante modestie , « je ne connais pas au monde un w plus galant homme que vous et plus digne » d'être aimé; mais... » Et ici elle rougit. « Mais » on n'est pas maître de ses sentimens... S'il «fallait donner ma vie pour sauver Mattéo, » Dieu et sa bonne mère me sont témoins que
»je la donnerais avec joie; piiis-je donner » mon cœur comme je donnerais ma vie?...
» — Fille dénaturée!...
» — Laissez-la parler, patron.
» — Ce cœur n'est plus à moi, monsieur...
« — Tentends, » dit le capitaine en lançant un regard terrible sur Andréa qui restait pensif et immobile dans le coin le plus obscur de la salle. « Mais celui-là le paiera cher.
» — Pas de menaces, capitaine, » dit fière* ment Marie, a Écoutez, » reprit-elle d'un ton modeste : a vous êtes bon , vous êtes géné- » reux ; vous ne voudrez pas de mal à une » pauvre fille qui vous aime d'amitié... oh 1 oui, » qui vous aime d'une amitié tendre... mais » qui vous tromperait si elle vous promettait » un amour qu'elle n'aura jamais que pour... » que pour un seul homme... Vous êtes bon, )) vous êtes généreux, capitaine; ne punissez » pas mon frère d'une faute qui est la mienne. «Usez de votre crédit; secourez Mattéo; par » grâce, par pitié , secourez mon frère! » s'écria-t-elle eh tombant à ses genoux.
« — Cruelle fille, » répondit Thomas en essuyant une larme d'une main et en rele-
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vant Marie de l'autre. « Qu'exigez- vous de » moi?... Quand j'offrais à votre père tout ce Dque je possède, ce n'était point un marché » que je ]ui proposais. Quel bien pourrait » payer un trésor tel que vous?... Mais en me « dépouillant de tout ce que j'ai, j'espérais 7> que votre amour me consolerait de tout, » même de la misère... Que parlez-vous de » crédit , de pitié ? à ces gens-là ni prières ni » larmes ne parlent; il leur faut de l'or. Vou- » lez-vous que je me mette sur la paille? » dites : le voulez- vous? Je suis prêt à vous » obéir , sans autre espoir qu'un peu d'amitié » en récompense.
» — Non , oh ! non , capitaine.
» '— La misérable! » murmura Juan.
a — Ah! » s'écria Marie avec joie, comme si elle venait d'être frapppée d'une lumière imprévue. « Il est sauvé... Capitaine, courez, » volez auprès de Mattéo ; empêchez qu'il ne » cède à l'abattement; faites qu'on ne le traite «pas comme un malfaiteur, qu'on ait pour » lui tous les égards... Il est sauvé, vous dis-je... » Et retournez bientôt auprès de vos amis, » ajouta-t-elle avec un doux sourire.
ao4 ANIIRÉA.
« — Je vous obéis, mademoiselle, » dit le capitaine. Il la salua d'un air triste, et partit.
« — Eh bien, » dit Juan ! « me suis-je assez » fait violence? Tu as chassé notre ami, tu » as accueilli avec mépris ses offres géné- » reuses î J'ai eu assez d'empire sur moi-même » pour me taire; maintenant, écoute ma vo- » lonté : demain tu seras la femme du capi- » taine, ou je te renie et te maudis.
;) — Père, » répondit Marie d'un air calme ,^ « votre malédiction me serait un dur fardeau » à porter , mais jamais je ne serai la femme » du capitaine.
» — Ah ! tu résistes à ton père ! » s'écria Juan enflammé de courroux.
a — Je le dois.
» — Fut-il jamais homme plus persécuté » par le sort ! » reprit Juan en se laissant tomber sur un banc et en frappant sur ses cuisses. « En un jour j'ai tout perdu; le malheur est » entré dans ma maison par toutes les portes. Qui l'y a fait entrer ? Qui ? » dit-il d'une voix sourde. « C'est toi, misérable, c'est toi qui i) nous a jeté un mauvais sort, » poursuivit-il en levant la main vers Andréa. « C'est toi qui
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» m'as infecté de ton malheur, et qui, pour )) que la réparation en devînt impossible , a » mis ce fatal amour au cœur de ma fille. «Sors, fuis, va-t-en , infâme; va-t-en , te j^ dis-je ; ôte-toi de mes yeux.
» — Tu dis vrai , patron , » murmura Andréa. « Oui, le malheur me suit, il s'attache à w tout ce qui m'est cher... Je te vais délivrer » de moi.
» — Reste! » s'écria impétueusement la belle Catalane en le retenant par le bras. « Reste, » je te l'ordonne... je t'en prie... Père , Mattéo 9 est sauvé.
» — Et comment ?
• — Mattéo est sauvé... une idée m'est venue... » 11 est si bon qu'il ne sera pas sourd à mes » prières... C'est une grande, une difficile en- » treprise, sans doute; mais que je parvienne «jusqu'à lui, et je réussirai...
» — Qui, lui?
» — Je pars...
» — Où vas-tu ? Quel est ton projet?
» — Père, je ne vous demande que de pa- » tienter jusqu'au coucher du soleil.
ao6 ANDRÉA.
» — Quelle scène éclairera-t-il encore avant » de s'éteindre? j» dit tristement Juan.
« — Une scène de joie , père. Mais pro- » mettez-moi , » lui dit elle d'une voix caressante, « de ne pas dire à Andréa de dures B paroles; promettez-moi de ne lui pas faire » de mal.
0 — Qu'il reste dans son coin, » répondit brusquement Juan, t Je n'y prendrai pas plus » garde qu'à un chien.
i> — S'il vient à me refuser... » dit Marie d'un air pensif. • Oh! nonl non; il ne me » refusera pas. Adieu , adieu...» reprit-elle ! « Mattéo est sauvé. »