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CHAPITRE VIII

St roi.

Sirs, c'esl mon amant.

(Sedaine )

En erraiit dans les plaines de Mazargues , où s'offrent à l'œil tant de sites variés, tant de poétiques contrastes , ici le désert avec ses sables, là un jardin avec ses fraîches eaux et ses fleurs suaves et pures, plus loin, près

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d'un puits entouré de murs, des palmiers nains qui croissent à cet abri , et font mettre en

I doute si Ton n'est pas sur la rive d'Afrique;

' on se surprend souvent à regretter que le château féodal et ses hauts donjons aient disparu de ce pittoresque coin de terre. Ces longues galeries noircies par le temps, ces élégantes ogives, en vous forçant à des souvenirs historiques, donnaient, pour ainsi dire, une pensée à la campagne. Aucun pays d'Europe n'a été couvert d'autant de monumens que la Provence, et dans aucun, peut-être, il ne reste moins de traces des diverses architectures dont elle se décora aux diverses époques de son histoire. La civilisation date de trop loin dans cette contrée, et elle s'y est trop longtemps maintenue pour qu'on y ait respecté des ruines. Malheur aux vieux monumens chez un peuple industrieux !

Une vaste maison , dont la construction est d'assez mauvais goût, et qui éblouit par la blancheur de ses murailles toujours soigneusement repeintes à neuf, a remplacé le manoir des seigneurs de Mazargues. Des collines nues et escarpées, couvertes, à leur base.

tVun impénétrable taillis de jeunes pins Ja dominent à l'occident et au nord; à l'orient elle regarde la plaine et le hameau; au midi, et devant la porte d'entrée, un riche verger se déploie au milieu des figuiers et des vignes. C'est une habitation bien modeste, sans doute^ au prix du château de Mazargues , mais jamais elle n'appartint à de plus illustres maîtres. C'est là que toute une royale famille va cacher sa grandeur déchue et oublier les douleurs de l'exil; là est ce débonnaire prince, malheureux roi, malheureux époux, malheureux père, haï, trompé, méprisé, trahi par tout ce qu'il aimait au monde, son peuple, sa femme et son fils, et qui porte le poids de ses infortunes avec une admirable constance d'homme; là est le roi Charles IV, et, avec lui, cette reine, Messaline nouvelle dont les déportemens étonnèrent Madrid, cette reine qui sous des cheveux blancs a toutes les passions de la jeunesse, et qui se console de la perte de son trône et de sa renommée, parce que Godoy lui tient lieu de renommée et de trône; Godoy l'a suivie en exil.

Peu de princes ont eu, autant que Charles,

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la douceur et la majesté empreintes sur leur visage; peu d'hommes ont eu autant de bonté au fond de Tâme , car cette bonté allait jusqu'à l'extrême faiblesse. Ceux qui ne le considèrent que comme souverain le peuvent juger avec rigueur; c'est sous lui que l'Espagne perdit ce reste de dignité fière que lui donnait le souvenir de sa grandeur passée; jouet de ses entours, il fut plutôt un instrument aux mains d'un ministre qu'une tête couronnée, un Louis XIII sans Richelieu ; mais si , laissant de côté le monarque, on s'attache à examiner l'homme, on ne peut se défendre d'une vive sympathie pour tant de rares qualités, et d'une pitié douce à peine tempérée par le respect pour tant d'infortunes. Charles avait dans le caractère beaucoup de droiture, et une candeur si franche , qu'il répugna presque toute sa vie à jouer convenablement son rôle de roi ; sa scrupuleuse probité est encore en honneur dans les Espagnes; son éducation passait pour être négligée, mais il rachetait complètement ce défaut par un esprit solide et juste , par cette fleur de courtoisie, cette grâce de langage et de manières qui

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semblent particulières aux descendans de Louis XIV. Sa timidité n'était point de la couardise ; il avait même à un haut degré le courage de résignation , mais c'est un courage qui fait des victimes et non des héros. Certes , s'il avait déployé sur le trône autant de cœur qu'il en fit montre lorsqu'il eut à souffrir les tourmens de la dernièie misère, lorsqu'il lui fallut vendre jusqu'à son linge pour se nourrir lui, sa famille, et le peu d'amis qui lui avaient été fidèles, jamais on ne lui eût arraché son impolitique abdication , jamais ni son fils, ni son peuple ne la lui eussent osé demander. Mais son âme , douce et pure , ne trouvait de force que dans l'inertie; vieillard-enfant, chacun l'aurait voulu pour voisin , pour ami, s'il était né dans une condition vulgaire; monarque, il fît son malheur et celui de ses sujets. Certes , c'a été un touchant spectacle à qui l'a vu, avec sa noble et belle figure, sa démarche grave et majestueuse, se dérober aux hommages de tout le peuple Marseillais qui se pressait en foule sur ses pas ; c'a été un spectacle plus touchant encore que de le voir dans son intérieur, xipposer aux rigueurs du sort un front

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toujours serein , tandis que sa vieille épouse s'efforçait de lasser sa patience par des tracas domestiques, et n'y faisait trêve que pour passer, presque sous ses yeux, aux bras de Godoy. Malheureux prince, et bien digne en effet de respect , car il fut poursuivi jusqu'à son moment suprême par la méchanceté des hommes, et il s'endormit dans la paix du Seigneur en ne croyant qu'à la vertu !

Avant la venue de Napoléon, dans ces temps de mollesse où la royauté n'exerçant plus son métier l'épée au poing, s'endormait dans la pourpre oisive, les souverains s'étaient pris de goût pour les exercices violens. L'homme de guerre voit le bonheur dans le repos; l'homme indolent le voit dans une vie agitée; c'est pourquoi la chasse était l'amusement favori des princes. Mais, exilé dans un pays dépouillé de bois, où le sol partagé en mille lambeaux, est de toutes parts hérissé de murailles qui bornent les héritages, Charles IV ne pouvait pas trouver aisément de quoi satisfaire à son goût favori. Un piège lui fut tendu; on lui dit que près des arides plaines de Mazar^^ues était une belle et vaste propriété

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si abondante en gibier, qu'aucun parc royal ne lui saurait être comparable. A ce récit le vieux chasseur s'enflamme ; il s'arme de son fusil et court à Mazargues; à chaque pas, de chaque buisson se lèvent des nuées de cailles et de perdrix; les sentiers sont couverts de lièvres qui semblent s'offru' d'eux-mêmes a ses coups; sa chasse est un vrai carnage. Il se hâte d'échanger le peu d'or qui lui reste contre ces sables stériles; mais voilà qu'après un an , quand revient l'automne, lièvres et perdrix ont disparu; c'est à peine si le roi peut, après de longues courses à la rage du soleil , suivre la trace d'un malheureux pinson ou d'une humble fauvette qui vont fuyant de branchage en branchage. C'est que les chasses du roi Charles ÎV à Mazargues avaient été d'abord une espèce de voyage en Crimée, dont les cages de l'oiseleur avaient fait tous les frais.

Par cette sombre matinée , Charles s'était * mis, dès le point du jour , à battre le taillis; il espérait y rencontrer quelque mouette , qui y serait venue chercher un refuge contre l'orage. Mais vainement son beau chien de race

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napolitaine »-t-il interrogé tous les buissons, vainement le roi le suit, retenant son haleine, le cou tendu, l'œil attentif; l'oiseleur n'est plus là pour jeter une proie facile au crédule prince. Accablé de fatigue, il s'assit sur un rocher, mit entre ses jambes son fusil espagnol à la crosse richemen t scu 1 ptée , où les armes de Castilie sont gravées sur un écusson d'or, et dont le canon , d'une longueur démesurée et orné de cannelures, va toujours en s'élargissant vers la bouche; puis il baissa tristement la tête, ne sachant à qui se plaindre, et n'osant à qui s'en prendre, pas même à son chien docile.

Cependant le ciel était redevenu serein , et le soleil luttant de toute la force de ses rayons contre les nuages, commençait à jeter çà et là de longues et inégales bandes de pourpre sur les saillies des rochers. Charles se leva, espérant qu'avec le beau temps allait revenir le gibier. Il se traîna dans les taillis ; vaines recherches ! Il n'y avait pas même trace d'oiseau; seulement, bien au loin, bien haut vers le ciel, on entendait les cris joyeux et perçans de Talouette marine.

• — On dirait que le malheur est attaché à

• mes pas » , murmura le roi. « Si je sors par » la journée d'été la plus pure, le soleil se voile » de nuages; si je me vais promener aux » bords de la mer, ses flots se courroucent... » Ma seule venue a fait fuir le gibier... Pauvre » Charles! que sais-tu du bonheur?... Ce n'est » pas même un rêve ; c'est un mot sonore » comme tant d'autres... Le bonheur ! Oh ! que » si j'interrogeais ma vie toute entière, j'aurais » regret à me demander ce que je suis venu » faire en ce monde!... J'ai été roi des Espagnes » et des Indes; le soleil ne se couchait jamais » sur mesétats ; ma parole, traversant les mers , n allait se faire obéir dans un autre hémis- )^ phère; être si puissant, et n'avoir pas même » fait des heureux!... Ici, Léporello,» cria-t-il à son chien. «Ici! » Mais le chien n'obéissait pas. « Méchante bête! » reprit le roi avec colère; puis , d'un ton de tristesse et d'amertume : « Jusqu'à lui 1... » dit-il. « Léporello ! » cria-t-il plus fort. Le chien , se tenait immobile, une patte levée, et le museau tendu. « En » arrêt! en arrêt! » dit le roi avec joie, et il se mit à marcher avec précaution ; Léporello éclata aussitôt en longs jappemens, et Charles

aiG AIVDRÉA.

vit, dans le taillis, unejeiiije fille qui venait droit à lui.

«' — L'importune!» pensa-t-il. «Qu'on me » rende au moins mon Escurial, si l'on croit » avoir encore le droit de me tourmenter. »

La jeune fille s'approchait rapidement, et déjà Charles pouvait distinguer ses traits et son costume. A la vue de la crépine et de la mantille catalane son cœur se trouhla de plaisir. Il rêva peut-être d'Espagne, de jeunesse, de joie; qui sait?

a — Viens plus près ; arrive , rose Catalane, » dit-il avec bonté à la jeune fille qui se tenait timidement à quelques pas de lui. « Ne trem- » ble pas ; viens.

« — Sire... » balbutia Marie, les yeux baissés»

« — Viens donc, enfant! Qu'as-tu à crain- » dre ?

» — Votre bonté me rassure, » dit la belle Catalane d'une voix moins émue.

« — Pourquoi baisser les yeux, ma fille?... » On peut maintenant me regarder en face, «dit Charles avec un soupir. « Je n'éblouis plus.

— jj Ah! sire... • répondit Marie d'un air

LK ROI. i\n

de surprise en levant la tête. « Sire, que vous » êtes grand et beau! »

Le roi ne put s'empêcher de sourire , et, lui caressant la joue de la main :

« — Allons, parle, parle, mon enfant. Qui t'a- » mène ici ?Est-ce pour me voir que tu es venue ?

» — Sire, je n'aurais pas attendu si long- » temps; j'avais déjà vu, de loin, votre ma- » jesté.

» — Où m'as-tu vu ?

» — Aux Catalans; et si j'osais vous faire » Uji reproche, je vous dirais qu'il n'est pas » bien à vous de nous tant négliger.

• — Je suis vieux, ma fil'e, » répondit le roi à qui il en aurait trop coûté d'avouer qu'on lui avait défendu de diriger de ce côté sa promenade. « Je suis vieux ; et vous êtes si loin !...

» — Bon! avec vos belles mules andalouses j> vous iriez plus vite au bout du monde que » je n'irais de mon pied à la ville. Sire, des » amis ne sont jamais trop loin.

» — C'est vrai, » dit tristement le roi. « Heu- » reux quand on en trouve !

» ~ Votre indifférence nous a tous bien » affligés. Mais nous nous sommes dit: « Notre

liS ANDRÉA.

» roi a ses affaires , » et cette idée nous a con- » soles.

» — Vraiment? » dit Charles avec joie. « Mes • bons Catalans ont pensé à moi ?

'^ » — Ne sommes-nous pas votre peuple?

9 — Je n'ai plus de peuple; je n'ai plus de » couronne. Je suis le pauvre Charles de Bour- ') bon, gentilhomme, à qui il ne reste au » monde que l'amitié du grand Napoléon. »

Bien que naïve et peu au fait des événemens qui avaient amené la chute de Charles IV , la belle Catalane ne put s'empêcher de paraître étonnée. Elle s'enhardit jusqu'à regarder fixement le roi pour voir s'il avait, de bonne foi, prononcé ces paroles; Charles soutint avec sérénité son regard.

« — Excusez ma franchise, • balbutia Marie. « Mais je croyais que cette amitié vous » avait coûté trop cher pour durer encore.

» — Paix !... Silence!... » dit le roi qui, attaqué au vif, feignit d'être distrait de la réponse par un autre soin. • J'ai cru voir courir » un lièvre.

» — C'est une feuille morte avec quoi le » vent joue.

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)» — Et que font mes bons Catalans? » demanda Charles en désarmant son fusil.

« — Ils voudraient être assez nombreux » pour vous être un peuple, et posséder assez '» de terre pour vous en faire un royaume.

» — Ils ne sont donc pas tant mes amis » qu'ils le disent! Un royaume, à moi! je » suis plus heureux ici que dans monEscurial. I» Si mes fidèles Catalans pouvaient seulement » faire passer un chevreuil devant moi quand » je suis à l'affût, ils me rendraient plus con- » tent que s'ils m'apportaient une couronne. » — Un chevreuil , sire ! c'est un gibier )» qu'ils n'ont jamais amorcé dans leurs pé- » ches, » dit Marie en souriant.

« — Ma jolie rose Catalane, » reprit Charles , « tu ne m'as pas encore dit le sujet qui » t'amène.

» — Oh! c'est une longue histoire, » répondit Marie qui, avant d'en venir à ses fins, avait jugé convenable d'entrer en conversation avecle roi, comme pour prendre langue, pour tâter le terrain.

•( — Une longue histoire! tant mieux. Abattre «une perdrix, poursuivre Alexandre Bouchera

aaO ANDREA.

)^ coups d'archet quand il a l'audace de nie » dire : « Votre majesté joue faux, » et écouter » de longues histoires, voilà mes trois plaisirs.

» — D'abord, sire, vous savez que les Ca- » talans ne sont pas français...

» — Assurément, non, » dit Charles en souriant.

(c — Nous sommes de père en fils à Mar- » seille depuis mille ans et plus, c'est possible; » mais nous dire que nous ne sommes plus » Catalans c'est comme si , dans mille ans » d'ici, on venait dire aux descendans de votre M infini t don Carlos qu'ils ne sont pas rois )> d'Espagne ; n'est-il pas vrai , votre majesté?... » Je me suis peut-être embrouillée dans mon )) récit, » reprit timidement Marie en voyant le roi garder le silence. « Excusez-moi; je suis )) une pauvre fille qui ne sais pas parler.

» — Continue , et surtout ne m'interroge M plus , car... » Et ici le faible prince sembla faire un effort sur lui-même. « Car tu devrais » savoir que le roi des Espagnes et des Indes » c'est don José Napoléon. » Cela dit, il prit un air satisfait , et regarda autour de lui comme pour voir si quelqu'un l'avait entendu»

On devinait, à son air, qu'il était fâché que la scène n'eût pas de témoins.

(f — Mais voilà qu'un beau matin, ils nous )) viennent dire que mon frère Mattéo est at- » teint par la... la... Je ne saurais prononcer le » mot français dont ils se sont servis; c'est » comme qui dirait los quintos.

(c — La conscricion , » dit le roi.

« — Oui, sire... Mattéo n'en tient compte; » on a beau l'appeler en battant du tambour, » il se bouche les oreilles, et il se moque de » los quin... de la conscricion. Mais ces gens-là w sont tenaces; ils ont envoyé toute la cohorte » aux Catalans, toute, sire, car s'il n'y avait » eu que deux ou trois cents hommes, nous » aurions eu leur vie à tous.

» — Après? » dit Charles que cet entretien mettait visiblement à la gène.

ce — Ils ont emmené mon frère Mattéo, et » l'ont mis en prison. Alors je me suis dit : « Notre bon roi ne souffrira pas que l'on mal- » traite ainsi ses sujets; à sa première parole, 3) on rendra Mattéo libre. Il le faut aller trou- » ver. » Je suis venue, et me voilà.

)i — Qu'exiges-tu, ma fille! » s'écria Charles,

pâle et soucieux. « Tu crois toujours parler au » roi des Espagnes, et tu oublies que je ne » suis plus que l'ombre de moi-même.

j, — Mais sire, )i reprit la belle Catalane avec un peu d'étonnement, « si vous ne pouvez » plus ordonner, ne pouvez -vous rien denian- » der ?

)) — Mon enfant , » répondit le roi d'une voix douce et triste , <i un roi déchu ne doit «jamais rien demander, de peur qu'on ne le w refuse.

» — Ainsi, » poursuivit Marie avec une sorte d'emportement, « il faudra que je renonce à » ce que j'ai de plus cher au monde, à nïon » amour ; il faudra que je fasse moi-même mon » malheur pour sauver mon frère; car c'est » mon frère, sire; enfant, il m'a porté dans » ses bras; ma belle crépine , mes beaux an- » neaux d'or, ma chaîne d'argent, tout me » vient de lui. Mais j'aime, j'aime de toute la » puissance de mon âme, et l'homme qui pour- » rait sauver Mattéo me veut pour sa femme! » Au nom du ciel , espoir de tous , ne soyez » pas sourd à ma prière, » dit-elle en se jetant à ses pieds. « Voyez ; je suis une pauvre fille

» qui sacrifiera son amour à son frère si vous » ne venez à son aide ; mais j'en mourrai, sire, » j'en mourrai.

» — Relève-toi, mon enfant, » dit le roi ému jusqu'aux larmes. « Que veux-tu que je » fasse? A qui m'adresser ?... Ah! si mon grand » ami Napoléon était ici , je n'hésiterais pas à » lui demandei" la liberté de Mattéo.

» — Sire , sire, ayez pitié de moi.

» — A Madrid, un mot, un seul mot de » moi... » dit Charles en se promenant à grands pas. « Et ici , je donnerais deux ans de ma v^É » que je ne pourrais rien pour cette nwlWPu^ » reuse! Ah î...

,) — Majesté, » reprit Marie avec embarras, « écoutez-moi. Il est des choses qu'une fille ne n peut demander qu'à son père, à son roi, ou à » son Dieu. Vous êtes mon roi; vous êtes l'i- )) mage de Dieu sur la terre, et je me con- » sidère comme votre enfant. Cela dit, je n'at- » tache plus aucune honte à vous faire encore » une prière.

M — Que de ténacité! » pensa Charles un peu surpris de ce ton solennel. « Où veut-elle » en venir?

1ll\ ANDRÉA.

» — Avec dix mille francs je pourrai ache- » ter un homme à Mattéo. Majesté , je vous )) les viens demander.

» — Ma fdle, le ciel m'est témoin qu'à Ma- » drid je t'aurais donné de grand cœur tout » l'or de mon épargne , » balbutia le roi; « mais » ici...

)j — Vous me refusez encore !

» — Non, non , je ne te refuse pas, » ajouta le roi qui s'efforçait de contenir sa rougeur et de prendre un air d'assurance. « Tiens, » dit-il en fouillant dans sa poche; « tiens, w prends cette montre, et la porte chez un » orfèvre de la ville.

). — Sire, que de bonté! » dit Marie en recevant le précieux bijou.

« — Si l'on t'en donne moins de cinq cents » piastres, on t'en volera une fois autant.

)) — Cinq cents piastres! Sire, soyez géné- » reux jusqu'au bout : donnez-moi de quoi » sauver Mattéo.

» — Mais, ma fille

» — Majesté, par vos Infans, par tout ce «que vous aimez sur cette terre, secourez- )) moi! secourez-moi!

LE ROI. 1l5

ïi — Et comment ? » s'écria Charles qui cessa d'être maître de lui. « Te faut-il mon dernier » lit? mon dernier attelage de mules? prends- » les, prends tout; prends, si tu le veux, la » dernière cuiller du roi de toutes les Espa- M gnes et des Indes; puis, si tu ne peux pas » arriver à ta somme , ne me viens plus rien » demander; car si je savais, en ouvrant mes » veines, en faire sortir de l'or, depuis long- « temps je me les serais ouvertes. Il y a » moins de misère dans une chaumière des » deux Castilles que dans ce palais, » dit-il en montrant son château du doigt. « Es-tu con- » tente, maintenant que tu as arraché cet )) aveu à ton roi ?

» — Quoi ! Sire 1 » s'écria Marie en fondant en larmes, moins parce qu'elle venait de perdre toute espérance que parce qu'elle était émue à l'idée de tout ce que le vieux Charles avait à souffrir. « Quoi ! jusque là!... Ils vous » avaient promis des millions , les infâmes!

» — Chut! chut! mon enfant, » dit le roi en mettant ses mains sur la bouche de la jeune fille. « Tais-toi, et surtout garde bien

HlG ANDREA.

» dans ton sein le secret que tu viens d'ap- » prendre.

„ — Qui l'eût dit ! » murmura Marie.

a — Oui , » dit tristement Charles. « Mes » pauvres mules! en quelles mains seront-elles «tombées !... Laissons cela. Chère enfant, » pourquoi es-tu venue si tard ? Il y a un an , » j'avais encore de quoi faire un heureux... )j Ah ! si du moins mon grand ami Napoléon » était ici ! » répéta-t-il en levant les yeux au ciel.

« — Sire, » reprit Marie comme éclairée par une inspiration soudaine, « si votre majesté v prend la pauvre Catalane en pitié, Elle la » peut servir. La princesse Borghèse est arrivée » hier à Saint-Loup.

» — Quelle Borghèse?» demanda le roi. ails i) ont tant fait de princesses...

» — C'est la sœur de votre grand ami Napo- » léon.

» — Ah 1 oui , » dit Charles , fâché d'avoir laissé échapper ce mot. « Oui ; une noble et » digne princesse, en vérité.

« — Si vous lui demandez la liberté de mon » frère, elle ne vous osera pas refuser.

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» — Mon enfant, » répondit le roi qui comprit tout ce qu'avait de délicat et de risqué une telle entrevue , a il ne convient pas que » je l'aille trouver...

» — Eh quoi! majesté, vous me voulez faire )) douter de vos paroles ! Vous ouvririez vos «veines, disiez-vous, s'il en devait sortir de p For!...

» — Il y a des choses qui coûtent encore » plus. Tu ne peux pas savoir cela , toi. Que » n'y vas-tu seule î

» — Mais ce n'est pas ma princesse, à moi; »je suis Catalane; mon roi, c'est vous. »

Charles prit alors un air réfléchi; il pesa mûrement toutes les chances; il espéra que si le bruit de cette visite allait jusqu'à Napoléon , l'empereur lui saurait gré d'une démarche diversement interprétée. Quant au soin de sa dignité blessée, c'était une affaire entre la reine et lui , et Charles était comme tous les hommes faibles : un danger éloigné ne lui faisait point peur; il lui semblait qu'il aurait le courage de l'affronter , et l'adresse de s'en tirer à son plus grand avantage. Une raison plus forte , et qu'il ne s'avouait pas bien clai-

rement à lui-même, le poussait à suivre le conseil de Marie; il désirait de voir cette princesse célèbre et d'en être vu ; il se flattait de l'idée que son aspect lui pourrait imposer; et, sans trop se rendre compte de l'effet à venir, il se plaisait à n'y voir, pour lui, que d'heureuses conséquences. C'est pourquoi il se hâta de faire taire ses derniers scrupules de roi, et il dit tout bas à Marie :

« — Va dire qu'on attelle mes mules. Mais » la plus grande discrétion au moins... Je » serai à la petite porte du verger dans un » quart d'heure... Que la reine et monsieur le «prince de la Paz ignorent... Tu m'entends.

» — Majesté, vous serez obéie, » dit Marie toute joyeuse. \

Elle partit aussitôt , et s'acquitta de son message. En peu d'instans la lourde voiture , dont l'or était terne et enfumé, fut prête; Charles sortit avec précaution du verger; il monta dans le carrosse, et il invita Marie à prendre place près de lui.

w — Majesté, je n'oserai jamais...

» — Monte donc , sotte , » dit le roi alarmé ;

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« voici qu'on vient... Ventre à terre, Pedro,» ajouta-t-il en s'adressant au cocher.

« — Oui, majesté, » répondit le cocher en mettant les mules au galop.

« — Qui vient à nous? » dit le roi en regardant derrière lui avec inquiétude. « Ventre à «terre, Pedro! ventre à terre!...»

Les mules andalouses allaient comme le vent; et l'écuyer qu'on avait envoyé à Charles pour le prier de renoncer à sa promenade ne je put pas joindre.

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