CHAPITRE IX
Saint-Coup.
Revenea , hclles fugitives.
De quoi versez-vous tant de pleurs Assurez vos âmes crainlivcs .
Remettez vos chapeaux. île fleurs.
(Malhebbe.)
De vastes prairies qu'arrose une rivière féconde, des coteaux couverts de vigmes et d'oliviers , disposés en riches amphithéâtres , coupés par le chemin de Rome , et dominés
23a ANDREA.
aux deux bouts de l'horizon par des collines revêtues d'un long manteau de pins , voilà Saint-Loup. Là commence vraiment la Provence ; là elle se pare de verdure et de fleurs , et se plaît aux rians contrastes.
Parmi les maisons de plaisance qui ornent cette vallée, il en est une, belle entre les plus belles , et qui a quelque chose de ces poétiques ville d'Italie , où la vie est si facile et si douce. Elle est peu ornée au dehors, car l'artiste a compris qu'une architecture modeste était bien plus en harmonie avec une nature riche et parée, qu'une pompeuse colonnade; mais au dedans , toutes les merveilles des arts , toutes les magnificences du luxe se déploient. Ici , c'est un salon turc, dont les peintures figurent à l'œil des paysages inondés de lumière; un large divan , chargé de coussins de velours, s'étend dans tout son pourtour ; au milieu , et parmi des vases de fleurs précieuses, s'élance un jet d'eau dont le bassin de marbre recèle des poissons aux couleurs dorées; là , c'est un théâtre élégant, plus loin un boudoir de fée qui attient à une salle de bains qu'on dirait sculptée par le ciseau de Canova. Dans
les étages sujDérieurs règne une simplicité de bon goût, car la vue plonge de là sur un long horizon de collines, tantôt gracieuses, tantôt âpres et nues ; et trop de luxe eût nui à l'effet : ce n'est pas d'une chambre tendue de soie qu'on peut admirer une nature sauvage. Toutes ces richesses sont jetées entre des bosquets mystérieux, d'humides prairies, et des allées bordées de tilleuls.
La princesse Borghèse, forcée de quitter Paris pour aller rejoindre son époux en Italie, avait voulu voir encore une fois la Provence, et c'est Saint-Loup qu'elle avait choisi pour séjour. Ce voyage était un exil. L'humeur vive et libre de Pauline était peu de nature à se plier à la dissimulation des cours; en plus d'une rencontre elle avait osé lutter contre la volonté de fer de Napoléon; ce grand homme n'en avait fait que rire, trouvant peut-être un certain charme à être contrarié par une faible et capricieuse femme, quand le monde attentif et docile obéissait à son moindre signe; mais, cette fois, la faute était grave et irrémissible. L'empereur venait de contracter alliance avec la fille des Césars; Paris était dans
l'enivrement; et tandis que Joséphine allait cacher sa douleur dans un château solitaire , tandis que la cour s'empressait autour de la nouvelle impératrice, aucune voix n'osait s'élever en faveur de celle qui fut si longtemps le génie tutélaire de Napoléon , et qui rappelait par ses vertus tout ce qu'on raconte de ces reines dont le peuple a gardé la mémoire : nul n'y songeait; Pauline eut ce courage. Peut-être voyait-elle arriver, avec un secret dépit, une jeune et belle princesse qui allait être désormais l'idole de la cour, l'âme de toutes les fêtes , et sa vanité souffrait à l'idée de se voir éclipsée ; peut - être son amitié pour Joséphine la guida-t-elle seule en cette occurrence; quoi qu'il en soit, son opposition éclata en menaces, en vives épigrammes, en sarcasmes amers; ses amis la conjurèrent en vain de modérer son humeur; elle n'en tint compte. On remarqua, dans sa première entrevue avec Marie-Louise, qu'elle avait cherché à accabler la jeune impératrice par ses airs de hauteur et de moquerie; on dénonça sa conduite à Napoléon; on chercha même à l'envenimer. Les choses en étaient
venues à ce point que les esprits , aigris d'un et d'autre côté , ne cherchaient qu'une occasion de rupture.Pauline, poussée par son étourderie, accéléra ce moment. En pleine cour, dans une réception solennelle, elle se permit un geste insultant; Napoléon lui intima l'ordre de quitter les Tuileries et de n'y jamais reparaître. La princesse Borghèse dédaigna de se justifier; elle fit porter à son frère une réponse injurieuse, et elle se sépara brusquement de lui. Elle ne le devait plus revoir qu'à l'île d'Elbe. Pauline était la sœur bien-aimée de Napoléon; elle avait, comme lui, une fougue indomptable de caractère, une audace virile, un génie aventureux; son esprit était vif et orné , ses passions ardentes et promptes. Elle eût, à elle seule, justifié le nom de sa famille, si renommée pour la beauté de sa race. 11 y avait de l'antique dans son corps et dans son visage. La douceur de ses grands yeux noirs tempérait la sévérité de son profil césarien, signe de prédestination à l'empire, et qui éclatait, dans toute sa majesté, dans les traits de son frère; ses attitudes étaient pleines de grâces voluptueuses ; sa démarche, quel-
qiiefois trop abandonnée, avait de la noblesse; à son regard plein de feu , à sa figure de génie, on Teiit^ entre mille, reconnue pour la sœur de Napoléon. Le costume qu'elle avait coutume de porter était en complète harmonie avec son genre merveilleux de beauté : sur une robe de soie légère ou de claire mousseline , elle revêtait une tunique serrée autour de sa taille par une large ceinture ornée de deux camées en guise d'agrafe, et elle laissait presque librement flotter sa noire chevelure sous un casque de plumes.
Ce n'était point par l'effet d'un caprice ni dans le désir de prolonger son voyage sur la terre de France, que Pauline avait voulu passer par la Provence. Dans tout l'éclat de sa puissance > elle avait voulu revoir ces lieux qu'elle habita jadis avec des fortunes si diverses et presque toujours si contraires, lorsque, simple et modeste fille de madame Bonaparte , il lui fallait vivre du travail de ses mains. Ces jours de sa première jeunesse avaient aussi pour elle de doux enchaiitemens et de rians ressouvenirs; alors , })eut-élre , elle avait distingué dans la foule
SAINT-LOUP. l^^J
un beau jeune homme qui n'avait payé son amour que par l'indifférence ou l'ingratitude, car il n'avait pas pu lire dans les yeux du frère la fortune à venir de la sœur; et puis, se retroir ver lorsqu'on est arrivée au but, près de cette «ler, au bord de cet humble fleuve où l'on a fait tant de rêves d'avenir, dont le plus hardi devait encore être dépassé par l'événement , c'est une source à mille enchantemens, mille délices.... Qui l'eût dit, qu'un jour ime foule empressée se porterait sur son passage, épiant la faveur d'un regard !... Ce voyage en Provence n'était point le trompeur amusement d'un cœur qui se fuit , d'une grandeur qui cherche à se délasser; c'était l'impérieux besoin de mieux jouir de sa haute fortune en mesurant les degrés par où il avait fallu passer, c'était peut-être une vanité de femme qui se voulait satisfaire et venger.
A son air triste et préoccupé, la princesse Pauline semblait ne pas trouver à ces beaux lieux le charme qu'elle s'était plue à y attacher par la pensée. A peine sortie du bain , elle avait congédié ses femmes, et elle errait, silencieusement, dans la prairie encore en-
core engourdie par le froid du matin. Elle poussa sa promenade jusqu'à la maison du jardinier, et soulevant la paille qui couvrait les tiges souples d'un cassier, elle se mit d'un air distrait à cueillir des fleurs qu'elle tressa en couronne ; puis , honteuse de s'être amusée à ce passe-temps , elle foula aux pieds les fleurs avec une colère enfantine, et ses yeux, involontairement mouillés de larmes , se tournèrent vers le point de l'horizon où se trouvait ce Paris qu'elle avoit quitté pour toujours. Elle poussa un soupir, et elle se disposait à revenir sur ses pas, lorsqu'un de ses valets courut à elle d'un air agité.
« — Qu'y a-t-il donc ? » demanda-t-elle.
« — Une étrange visite , Madame , bien » étrange.
» — J'avais dit que je ne voulais recevoir » personne.
» — On a cru devoir prendre , pour cette >ïfois, ks ordres de Votre Altesse impériale. i> C'est Sa Majesté le roi d'Espagne qui vient...
» — Le roi d'Espagne ! » dit Pauline en pâlissant. Elle comprit aussitôt combien cette entrevue la pouvait compromettre près de
Fempereur, et elle résolut de s'y soustraire. a Appelez monsieur le chambellan; qu'il dise » au roi que je viens de partir pour Nice... » Allons,» pensa-t-elle,c( plus de liberté pour » moi.
» — Il n'est plus temps , madame. Le pi- » queur du roi a fait ouvrir la grille du châ- » teau; et voilà le carrosse qui s'avance dans » l'avenue.
» — Le carrosse ! » dit la princesse en éclatant de rire, a Quoi ! cette lourde boîte do- » réel... C'est bien; allez. »
Elle sentit qu'il était trop tard pour reculer; mais elle se promit de s'observer, de peser toutes ses paroles; et, peut-être pour la première fois de sa vie, elle s'apprêta à jouer un rôle.
Cependant le vieux roi s'approchait à pas lents, appuyé sur le bras de la belle Catalane. Dès qu'il eut aperçu la princesse , il fit signe à Marie de demeurer à l'écart, et il poursuivit seul sa route. Pauline crut devoir faire quelques pas pour aller au devant de lui. Charles se découvrit, et, la saluant d'un air plein de grâce et de dignité :
a^O ANDRÉA.
« — Je me serais repenti toute ma vie, ma- » dame, » dit-il, « d'avoir laissé échapper Toc- » casion de rendre mes devoirs à Votre Altesse » impériale.
» — Sire, » répondit la princesse avec un doux sourire, « la bonté de Votre Majesté me » confond. »
Et tous deux gardèrent le silence. La princesse contemplait avec une sorte de respect ce vieillard à l'air si noble, au front si serein, dont le moindre geste respirait la majesté et la courtoisie; et lui, admirait cette beauté, surhumaine, cet air de force et de résolution qui brillait dans les yeux de Pauline. C'était , en quelque sorte , les Bourbons et Bonaparte, le passé et l'avenir en présence. La princesse se mit alors à penser à la bizarrerie de cette destinée qui la vint chercher à Marseille pour la faire monter au rang des rois, et qui alla saisir le vieux Charles sur son trône pour l'amener captif en Provence ; son visage prit une indéfinissable expression de mélancolie; le roi s'en dut apercevoir, car il se hâta de prendre la parole.
« — Mon bonheur aurait été complet, »
dit-il , « si mon grand ami Napoléon était venu » à Marseille avec Votre Altesse.
» — L'empereur mon frère , » répondit froidement Pauline qui craignit que Charles n'eût mis dans ses paroles quelque intention maligne, «l'empereur mon frère a des soins » plus importans que ceux de parcourir ses » états.
» — Oui , 0 dit le roi , « pour peu qu'il tarde » encore , sa vie ne suffira plus à les parcourir ; » ils seront trop vastes.
)) — Sire, » reprit Pauline flattée du compliment , « dussent- ils s'étendre jusqu'aux » limites du monde, le coin qu'il plaira à w Votre Majesté de choisir et d'habiter sera » toujours le plus précieux aux yeux de l'em- )) pereur mon frère.
w — Il m'a donné trop de preuves d'atta- » chement pour que j'en puisse douter.
» — Ce n'est pas ici un lieu à recevoir » Votre Majesté, » dit Pauline en changeant de conversation. « Si elle daignait entrer et se )> reposer un moment...
n — Mille grâces , » répondit le roi qui commençait à comprendre l'étrangeté de sa dé-
•242 AINDRÉA.
marche, et qui avait déjà remercié tout bas Je ciel de n'avoir pas été vu par d'autres que la princesse. « Le jour est si pur! ce parc est » si beau!
,5 — A ouï dire, le vôtre , Sire, ne lui cède » en rien.
» — Indigne , bien indigne , en effet , de re- » cevoir Votre Altesse impériale, » se hâta de dire Charles, comme s'il avait craint que Pauline ne fût tentée de lui rendre sa visite.
« — Sire , » reprit la princesse , « Votre Ma- » jesté doit être accablée de fatigue ; si elle » refuse d'entrer , qu'elle me permette au » moins de demander des sièges.
„ — Non , Madame , » répondit le vieux roi; « j'aime mieux prier Votre Altesse de me per- » mettre d'être son chevalier, et de l'accom- » pagner dans sa promenade.
» — 11 m'eût été difficile d'être plus heui) reuse dans mon choix. »
Charles offrit alors son bras à Pauline, et tous deux se mirent lentement en marche.
(c — Je m'étonne, Madame, » reprit le roi, « que vous ayez pu vous résoudre à quitter
5) Paris , quand tout y respire la joie et les » fêtes ! *
» — Je l'ai quitté sans peine et sans regret, » dit Pauline avec un dépit mal déguisé.
(c — Certes , ce doit être un beau spectacle » que celui de cette jeune et belle impératrice » à qui son époux apporte en dot l'empire du » monde! Que n'ai-je eu une fille digne d'un » sort si glorieux !
» — Sire, la fille de Charles de Bourbon » eût été digne du premier sort du monde.
» — Puisse mon grand ami Napoléon trou- » ver le bonheur dans cette union î » ajouta le roi qui sentit remuer au fond de son cœur cette vieille haine pour la maison d'Autriche, haine héréditaire dans les princes de la maison de Bourbon ; « et puisse-t-il surtout être plus » heureux en enfans que moi!
)) — Sire, » dit Pauline qui vit les yeux de Charles se mouiller de larmes, « chassez cette » idée.
» — Ah ! l'ingratitude d'un fils est un poids » bien lourd au cœur d'un père !... L'avez-vous » vu, madame ? avez-vous vu ce malheureux ? » Où est- il ?
» __ A Valençay.
» — Oui, » fbui mura Charles, « captif comme » moi... C'est lui qui a fait pleuvoir sur ma » maison ce déluge de maux. Insensé, qui » étais tant pressé de régner! Tu ne savais pas » ce qu'est un trône!... Et puis, le sachant » et passant outre , avais-tu donc si long- » temps à attendre encore ! Le chemin qui w me sépare du tombeau est court à franchir.
>) — Sire, que Dieu accorde de longs jours » à Votre Majesté!
,> — Mon plus mortel ennemi ne me Tose- » rait pas souhaiter. De longs jours ! et pour- » quoi? Charles de Bourbon n'a-t-il pas assez x> souffert?... Mais, oui, oui, madame, » dit-il en s efforçant de sourire, « Votre Altesse a » raison; chassons cette idée.»
Il prit alors un air serein, et fit tomber la conversation sur des choses indifférentes. Comme il parlait, il s'interrompit d'un air distrait, et sembla regarder vers la prairie avec beaucoup d'attention. Pauline chercha à voir quel objet pouvait intéresser à ce point le royal vieillard; tout était calme et silencieux
autour d'eux; seulement une alouette s'ébattait joyeusement sur l'herbe renaissante.
— «Heureuse, en effet! » dit Pauline qui crut, par ces paroles, répondre à la pensée de Charles, « heureuse, car rien ne la gêne; sa • liberté , c'est le bonheur.
» — Voyez , voyez si elle bougera! la voilà » droite et immobile, sans qu'aucun brin i) d'herbe me cache une de ses plumes. Je » n'aurais pas ime telle fortune , si j'avais » mon fusil.
» — Pourquoi non ? » dit la princesse Borghèse en souriant de sa méprise ; « vous devez » faire de meilleures rencontres dans votre » parc de Mazargues , car on dit qu'il est » merveilleux pour la chasse.
» ' — Oui , pour mon prédécesseur ou pour )) mon successeur ; mon parc c'est comme )) mon trône ; à peine y ai-je eu touché que je » l'ai empesté de mon malheur... Mais va-t-en » donc; fuis au moins, méchante ! on dirait >) qu'elle prend plaisir à me narguer. »
Il se baissa alors pour chercher un caillou à lui jeter; à ce mouvement, l'oiseau effrayé
246 ANDRIÉA.
s'enfuit à tire d'aile; le roi s'émerveilla longtemps à suivre son vol des yeux.
<( — Daignez excuser la manie d'un vieux » chasseur, » reprit-il ensuite ; « mais en voyant » j usqu'aux alouettes m'abandonner pour venir » courtiser la fortune , je n'ai pu me défendre » d'un moment d'humeur.
y) — La fortune!» dit en soupirant Pauline , dont l'âme s'était ouverte à de noirs pressentimens en voyant ce vivant exemple de la fragilité des choses humaines.. «Hélas î » dans ce siècle d'orage, elle est si inconstante » qu'on se surprend quelquefois à regretter de » la tenir.
» — Vous, madame , vous n'avez rien à » redouter de ses caprices, » dit tristement le roi , a l'astre de Napoléon veille sur vous ; il » commence ; le nôtre finit. »
A ce point de leur conversation , ils étaient revenus au lieu d'où ils étaient partis. Pauline s'arrêta un moment pour permettre au vieillard de reprendre haleine; elle aperçut alors à quelques pas d'elle, dans l'avenue , Marie, qui était silencieuse mais impatiente àattendre
le roi. Elle se douta que cette jeune fille avait peut-être une grâce à lui demander , et que c'était là le motif de la risite de Charles IV , motif qu'elle avait vaiuement cherché à pénétrer. Elle résolut aussitôt de s'en éclaircir.
» — Que fait là cette jeune étrangère ?» demanda-t-elle , « est-elle venue avec Votre » Majesté?
» — Je ne sais... je pense...» balbutia le timide Charles.
Au mouvement de Pauline, la belle Catalane vit qu'il s'agissait d'elle, et elle s'avança d'un pas délibéré.
a — Reste , reste, mon enfant , » dit le roi , qui craignait que Marie ne blessât la princesse par quelques propos peu mesurés. « Je vais » raconter à son altesse...
» — Laissez-la venir, sire... Approchez, mon jù enfant.
» — Comme il vous plaira, madame , » dit Charles en baissant la tête et en se préparant à l'orage.
« — Jolie enfant, » dit Pauhne, « très-jolie »en vérité. Que voulez- vous ? parlez.
» — Madame , » dit Marie d'une voix tremblante; » notre bon roi a dû vous dire...
)) — A dû dire à Votre Altesse , » dit le roi en la reprenant. « J'allais commencer quand tu » es venue.
» — Oui , Sa Majesté m'en a touché quel- » quelques mots , )> reprit Pauline qui vit l'embarras de Charles , « mais la chose est-elle en » mon pouvoir ?
» — J'ai cru tout naturellement que c'était » à mon roi de me protéger, » répondit Marie, « mais il m'a assuré que ses ordres ne seraient » pas exécutés.
» —Vous êtes Espagnole?
» — Catalane , madame , » dit Marie en s'inclinant avec une gaucherie respectueuse. « Voici le fait : on veut absolument faire partir » Mattéo pour l'armée.
» — J'entends; c'est un amant... » dit la princesse avec un sourire.
» — Non, madame; non : c'est mon frère. » — Et quel est donc ce lâche qui refuse de » servir son pays, quand son pays l'appelle et » a besoin de lui ? » reprit impétueusement la sœur de Napoléon.
a — Madame, » répondit fièrement Marie , « Mattéo n'est point un lâche;... non , ce )) n'est point un lâche, » ajouta-t-elle en regardant le roi qui lui faisait signe de se calmer ou de se taire. « Quand on a le cœur de se rire » de la tempête, on n'a pas peur d'un ennemi n en face de soi ; mais Mattéo est Catalan , » madame.
» — Il n'est point Français , » dit Pauline en l'interrompant, « à la bonne heure. Vous m'é- » tonniez , jeune fille.
» — Au nom du ciel! madame, protégezlï moi ; délivrez mon frère. Si les grands ne » font pas des heureux sur la terre , de quoi » leur sert d'y passer ? Un jour, peut-être, ce » qu'à Dieu ne plaise , si vous venez à éprouver M le sort de notre bon roi que voilà, le bien » que vous m'aurez fait vous sera une douce » pensée.
» — Ma belle enfant, » dit Pauline émue , « mon pouvoir ne va pas jusqu'où vous le » supposez. Il y a quelque chose au dessus de » moi, au dessus même de l'empereur, c'est » la loi.
v — Hélas, si les grands qui font la loi ne
^So ANDRÉA.
-0 la peuvent paschanger, qui donc la changera » quand elle est dure au peuple? Madame ^ » madame, j'allais être la plus heureuse des » Catalanes ; j'allais épouser l'homme que V j'aime... Faites-moi rendre Mattéo... On peut » se moquer de la loi; oui, avec dix mille i) francs la loi se tait.
j) — J'entends , » dit Pauline en souriant de l'ingénuité de Marie.
a — J'ai déjà le quart de la somme ; notre » bon roi.. .non, sire, je le dirai; je le dois dire... » Notre bon roi m'adonne sa montre... Hélas! » c'est tout ce qu'il possède des millions qu'on » lui a promis.
3) — Se peut-il ! » dit Pauline dont le visage se couvrit d'une vive rougeur.
a — N'écoutez pas cette enfant, madame , » balbutia le roi qui souffrait cruellement.
a — Ah! sire! croyez que l'empereur mon » frère ignore.,..
» — Je n'en doute pas, madame; mon grand )) ami Napoléon ne l'aurait pas souffert.
)) — Votre nom? » demanda la princesse.
» — Marie, madame...
» — Eh bien ! Marie , » poursuivit Pauline
qui avait tiré son agenda de son escarcelle et qui écrivait quelques mots à la hâte , « allez » au château... demandez quelqu'un... remet- » tez-lui ce papier... Que ces ordres soient » exécutés sur-le-champ... etMattéo vous sera » rendu dès ce soir.
» — Ah! sire, sire, >» dit Marie en tombant aux pieds de Charles , « que Dieu bénisse » Votre Majesté sur la terre et dans le ciel.
» — C'est son altesse qu'il faut remercier , » ma fille, » dit le roi un peu confus.
« — C'est une erreur de sa reconnaissance. » Laissez-la faire.
» — Et vous aussi , madame , puissiez- vous ^ n'avoir pas un rêve qui ne soit aimable, pc«s » un souhait qui ne soit exaucé !
» — Prenez donc ce papier , Marie , » dit Pauline.
a — Oui... oh! oui, madame,» répondit Marie qui extravaguait de joie. Elle prit le papier, et, laissant tomber la montre que le roi lui avait donnée, elle courut au château.
(c — Etourdie! » dit le roi en se baissant pour la ramasser ; « voilà le cas que tu fais de » mes présens !
a 5a ANDREA.
y» — Sire, » reprit la princesse, « oserai-je y) demander une grâce à Votre Majesté? Ose- » rai-je la prier de me donner ce bijou comme » un gage, un souvenir d'amitié?
), — Madame , » dit le roi en la lui offrant et en lui baisant la main, « à chaque heure de j) plaisir qu'elle marquera, pensez à moi, et » soyez assurée que votre bonheur me rendra » heureux; si des heures de peine surviennent, » pensez encore à moi , madame : Charles de » Bourbon souffrira de votre malheur.
» — Sire,)) reprit Pauline d'un air caressant, a il n'est pas prudent, peut-être, de recevoir » des cadeaux de Votre Majesté; je me veux j) acquitter envers elle. Qu'elle me fasse au j) moins la grâce d'entrer au château.
» — Madame , quand on a eu le bonheur de » vous voir, on ne peut se résoudre à vous » quitter. »
Il offrit derechef son bras à la princesse, et il se dirigea vers le château.