‹ AndréaChapitre 17 sur 20 · SORDEL · texte numérisé non relu

SORDEL

Après avoir remis à un valet l'ordre de la princesse, Marie n'eut de repos que lorsqu'elle eut vu cet homme se jeter dans une voiture et voler de toute la vitesse de ses chevaux sur la

a 54 ANDRÉA.

route de Marseille. Elle se dirigea alors , le cœur plein de joie, vers le hameau des Catalans pour annoncer à son père cette heureuse nouvelle : mais, ainsi qu'il en advient d'ordinaire en ces sortes d'occasions, plus elle avait hâte d'arriver au terme de sa course , et moins elle était près d'y atteindre. Haletante , épuisée de forces, elle fut vingt fois contrainte de s'asseoir pour reprendre haleine , et lorsqu'elle vit enfin sa chaumière tant désirée , le soleil était sur le point de disparaître de l'horizon.

Andréa et Juan étaient sur le seuil de la porte à l'attendre; toutefois il sembla à Marie qu'ils n'avaient point cet air de sombre et triste préoccupation qu'elle leur aurait voulu en un tel moment.

« — Eh bien ! fille? » lui demanda son père^ mais sans se hâter , quand elle fut très-près de lui.

« — J'ai vu le roi ,... j'ai vu la princesse.... » Oh! père, que j'en ai pour long-temps à M raconter!... Mon frère nous sera rendu.

» — Tu as montré de la tête, » reprit froidement Juan. « Et quand reverrons-nous » Mattéo?

» — Bientôt, demain, ce soir, j'espère.

» — Huml » dit Juan en hochant de la tête. «Pauvre fille, tu t'es laissé prendre comme » une innocente à des promesses de princesse » et de roi.

>» — Que dites-vous? » s'écria la belle Catalane à qui son père venait d'inspirer un doute qu'elle n'avait pas même entrevu.

a — Si tu étais venue avec Mattéo, si tu » m'avais dit : Père, voilà ton fils, je t'aurais pu » croire alors; mais il n'arrivera rien des belles » promesses que l'on t'a faites.

)) — Si je le savais! » dit Marie avec inquiétude. « Mes jambes se dérobent sous moi ; la » nuit va venir; n'importe! je vais retourner » auprès du roi; il faut qu'on me rendeMattéo, » à l'instant même : je le veux.

» — Attends au moins que je te donne quel- » qu'un pour t'accompagner.

» — Non, non. J'irai seule. Vous m'avez » trop troublé l'esprit.

» — Mais attends donc! » répéta Juan. Aussitôt il s'écarta d'Andréa, et un homme qui se tenait baissé derrière eux se leva et parut aux regards étonnés de Marie.

a 56 ANDRltA.

» — Sœur, veux-tu que je sois du voyage? :i> dit-il.

« — Juste ciel ! » s'écria Marie avec joie , « c'est lui ! c'est Mattéo !

» — Eh ! oui ; c'est moi , ma bonne sœur , » dit Mattéo en la serrant dans ses bras.

« — Ah! père, père, que vous m'avez fait » de mal!... Et vous , Andréa , vous aussi vous » étiez son complice !

» — Je ne me voulais pas prêter à sa ruse, » dit Andréa; « il m'y a forcé.

» — C'est vrai, » reprit Juan; « mais après » tant de tourmens soufferts, on peut bien se » permettre de rire un moment. Viens donc, » fille, que je t'embrasse. Grâces à toi, toutes » les bénédictions du ciel pleuvent sur ma » maison. Que tu es heureuse d'avoir vu notre » bon roi! Pour moi, je n'aurais jamais osé » lui rien demander. De quel front aurais-je M soutenu son regard , moi , misérable ! qui ai » osé lui prendre son bien...

» — Laissons cela , père.

i) — Quant à la princesse Pauline, c'est dif- » férent. Digne femme que cette princesse^

LE CHATIMENT. ^^r

» — Vous auriez plaisir à la voir ; elle est » belle comme un astre.

» — Tant mieux. Aux bons cœurs les beaux » visages.

w — Sais-tu bien, » dit Mattéo, « que son » valet m'a fait venir jusqu'ici dans sa voiture; w puis, comme si ce n'était pas assez de la li- » berté qu'elle me donnait, elle m'a fait glisser N deux rouleaux d'or dans la main.

» — Deux rouleaux d'or i

» — Les voilà, >? dit Juan en les tirant de sa ceinture. « Demain , j'irai acheter une tar- » tane sur le chantier. Qui sait de quelle hu- » meur elle sera? Qui sait si elle aura la do- » cilité de l'autre? Pêcheur qui change de » barque est aussi malheureux que l'homme » changeant de femme.

» — Mais, père, » reprit la belle Catalane, m nous allons donc être tous heureux ?

» — Oui, tous , » dit le patron en mettant la main de sa fille dans celle d'Andréa. « Que » Dieu vous bénisse, et que puisse votre ma- » riage faire mentir le proverbe ! alors nous » serons tous heureux , tous , excepté notre

» pauvre ami le capitaine. Il m'est venu tout » à l'heure faire des adieux à fendre le cœur.

» — Je le plains , » dit Marie.

« — Çà, enfans, voici le soir. Entrons , et » allumons un feu à illuminer le hameau. J'ai » tant de joie au cœur que je jeterais tout le » bûcher au foyer , si la raison ne me retenait » pas un peu. »

Ils entrèrent dans la chaumière; Mattéo jeta, à brassées , sous le manteau de la cheminée , de petits fagots de romarin et de branches de pin. Juan mit un genou en terre, et il souffla sur le feu.

a — Sœur, » dit Mattéo , « j'ai une heureuse )î nouvelle à t'apprendre; je l'ai gardée pour » la dernière.

» — Qu'est-ce donc ?

)) — L'homme de la princesse, l'homme » que tu sais avait, après ma délivrance, un )) autre message à remplir. Il est allé donner » l'ordre qu'on payât à Charles IV ce qu'on lui )> doit.

» — Et lui obéirà-t-on?

» — Que veux-tu qu'on refuse à la sœur de » l'empereur?

LE CHATIMENT. log

» — Dieu soit loué ! » dit Marie ; « je n'ai » plus de vœux à former. Ce pauvre roi ! il » manquait de tout, tandis que nous.... Ah! » si nous l'avions su....

» — On a de belles paroles à la bouche pour » plaindre le malheur de gens qu'on aime, » dit le patron en présentant ses mains au feu; a mais voilà tout. Et moi , moi qui ai dit cent » fois que je donnerais ma vie pour mon roi , » quand l'occasion s'est offerte de lui faire » plaisir , j'ai eu assez peu de cœur...

» — Père, il ne faut pas qu'une seule pen- » sée triste vienne gâter cette belle soirée.

» ^ Belle, bien belle en effet ! » reprit Juan. « Que de choses dans cette vie ! que de brus- » ques passages du mal au bien , du bien au » mal : le matin , au fond de l'abîme ; le soir , » sur l'eau I... et tout cela sans qu'on puisse )) savoir comment , sans qu'il soit jamais pos- » sible de fonder quelque espérance ou quel- » que crainte certaines !... Drôle de monde que » celui-ci!... Enfin , voilà que nous sommes » hors de peine : pas de regard en arrière, et » vogue la tartane I... Qu'en penses-tu, mon

a6o ANDRÉA.

» garçon ? » poursuivit-il en frappant Andréa sur l'épaule; « te voilà bien soucieux.

» — Non, patron; bien recueilli, » répondit Andréa. «Le calme de mon âme m'étonne ; il y » avait si long-temps que je ne m'étais trouvé )) à la veille d'être heureux , j'avais tant déses- » péré d'en venir jamais là , que je crains d'être » dupe d'une illusion.

» — Ah! » dit Mattéo , « c'est que la journée » a été chaude. Il s'est passé, pour nous, plus » d'événemens en douze heures qu'il n'a cou- » tume de nous en arriver en une année.

» — Et puis, «dit Marie, « il ne faut pas » croire que la tempête nous ait moins rude- » ment secoués que vous. Allez! votre tartane i> était presque une frégateau prixdelachétive i> coque de noix qui nous portait. J'ai cru vingt » fois être à ma dernière heure. A un homme » qui n'a pas une longue connaissance de la )) mer , un peu d'émotion est permis.

1 — Avoue , avoue que tu as eu peur, » reprit le patron en riant.

« — Peur? » répondit Andréa ; « je n'en sais > rien; mes sentimens étaient si confus, si di-

» vers, qu'il m'aurait été difficile de les étudier. » J'avais un ange près de moi , qui raffermis- » sait mon âme. ^

» — Père , père, » dit Mattéo , « voyez donc » quel regard il lui lance, et comme elle baisse » les yeux!

» — Fi, Mattéo! » dit la belle Catalane en rougissant. « Voilà qui n'est pas d'un bon M frère.

j) — Ah ! ah ! » reprit le patron en riant, « on » a enfin trouvé l'endroit sensible !... Va donc, » Mattéo; va toujours.

» — Pauvre sœur! » dit Mattéo, « elle est » rouge de colère... Or çà , père , entendons- » nous bien : de cet or on prendra quelques » pièces pour le trousseau de la mariée...

» — Éclair du ciel! J'entends et je*prétends » qu'elle soit couverte de velours de la tète » aux pieds, ni plus ni moins qu'une madone.

» — Patron , ce soin me regarde , » dit Audréa.

« — C'est pour la seconde fois en un jour » que vous me forcez de vous dire : Vous êtes » donc bien riche ! » s'écria Juan en ôtant son

bonnet et en saluant Andréa d'un air de considération.

€ — Si je rétais, aurais-j a souffert que Marie » allât implorer la pitié du roi ? Non , patron, )) je ne suis pas riche; mais je veux consacrer » le peu d'argent qui me reste à offrir à votre )> fille tout ce qu'elle pourra souhaiter ; puis , » je vous prierai de me donner , en échange « de mon travail , un coin à votre foyer et une » place à votre table.

» — Tu me prieras ! » dit le patron en lui serrant fortement le bras. « La prière serait » merveilleuse! Ne seras-tu pas mon fils? ne » seras-tu pas le frère de Mattéo ?

» — Oh! oui,» dit Andréa qui serra la main de Mattéo.

M — Houpp ! » s'écria Juan en se laissant tomber sur un siège et en étendant ses deux jambes vers le feu, dans l'attitude d'un homme qui éprouve un grand aise. « Je n'ai jamais eu » foi au bonheur, ici-bas; la vie m'a toujours » semblé une chose tantôt bonne, tantôt mau- » vaise, mais qui n'était complètement ni ceci » ni cela: aujourd'hui, tout joyeux, tout plein » de confiance, il me semble que le moment

» de crise d'où dépend le reste d'une carrière » d'homme est arrivé, et qu'il a tourné à mon M profit. J'aurais dû être à cent pieds sous l'eau • » et me voilà ; Mattéo, échappé à la tempête, » courait grand risque de m'étre enlevé, il ne » me quittera plus; ma vieille tartane, dont » chaque planche m'avait coûté un an de pri- » vations, et qui commençait à baisser terri- 7) blement ( car, on a beau aimer les gens , on )> ne peut pas fermer les yeux sur leurs vices) • V ma vieille tartane va être remplacée par une » bonne coureuse : enfin , ma fille se marie se- » Ion son cœur. De quelque côté que je re- » garde, je ne vois que des visages rians. De» » bonne foi, là, y a-t-il dans toute la France » et dans toute la Catalogne une maison plus » comblée des faveurs du ciel ? Y a-t-il sur la » terre un homme plus heureux que moi?

» — Oui , patron, et c'est moi, «dit Andréa. « Si vous saviez quel tourment c'est que d'être » isolé, sans famille , seul au monde; puis , » quand on a passé les jours et les nuits à mau- » dire son existence, se prendre d'amour pour » un ange, et n'oser le lui dire, car on ne se » sent pas digne d'être aimé; et se voir tout à

j) coup à la veille de Tobtenir, admis dans une » famille nouvelle, entouré de cœurs qui réj> pondent au vôtre; avoir là un père , un frère^ » une épouse... O mon âme, tâche d'y suffire!

» — Andréa, » dit Marie d'une voix modeste, « qu'il m'est doux de vous entendre » parler ainsi!

» — Je défie le malheur de nous atteindre , » s'écria Juan en serrant le poing. « Nous som- » mes de grands étourdis, de grands égoïstes,» reprit-il après un moment de silence. « Tous » nos amis sont encore dans l'affliction à cause » de nous, et nous restons tranquillement au » coin du feu.

» — C'est vrai, » dit Mattéo; « il les faut » aller rassurer.

» — Allons-y tous.

» — Oui, tous! » dit Andréa. « Je ne serai » pas fâché de lier connaissance avec mes

» nouveaux camarades Qu'avez-vous , Ma-

» rie? vous semblez hésiter.

» — Ce n'est rien , » dit la belle Catalane.

« J'avais pensé qu'il serait plus convenable

» — lille a raison , » dit Maîtéo qui comprît

LE CHATIMENT. a65

sa pensée. « Frère , restez ici. Parmi les jeunes » Catalans que nous allons voir, il en est plus » d'un que Marie a dédaigné... La chose faite, » ils ne vous garderont pas rancune; mais » votre vue pourrait jeter du froid entre eux » et nous.

» — Je reste , donc. Marie, au nom du ciel , » ne soyez pas long-temps absente. »

Ils partirent. Andréa , resté seul , s'assit à la place que Juan venait de quitter, et, se recueillant en silence, il jouissait, par la pensée, de l'avenir riant qui s'ouvrait devant lui. Quelquefois, de loin en loin, une vague idée d'embûches, de péril, le venait saisir, mais il la rejetait bientôt pour se livrer à une confiance illimitée. Tout à coup il entend, derrière lui, un bruit de pas; il se lève, joyeux; il croit aller vers Marie; il s'arrête , il frémit, il recule. Une femme , noire et immobile comme un spectre, est debout sur le seuil de la porte, la main tendue vers Andréa. Elle s'avance; la mantille qui couvre son visage , tombe. C'était la Cathalina.

ce — Me connais-tu? » lui demanda- t-elle d'un air sombre.

a — Que viens-tu faire ici ? w dit Andréa mal remis de sa première émotion.

« — Me connais-tu? » répéta h vieille.

ff — Oui, je te connais, infânie. C'est loi » qui, ce matin...

» — Silence ! » dit la Cathalina d'une voix tonnante. « Ecoute , » poursuivit-elle en s'approchant et en le dévorant du regard ; « écoule. » Andréa t'a-t-il jamais parlé d'une femme » qu'il avait aimée dans l'île de Candie ? Si le » projet de cet homme de cœur avait réussi , » s'il n'avait pas été trahi par un lâche, à cette » heure , cette femme marcherait la première » entre les Candiotes; elle aurait reçu, de la » bouche du patriarche , le nom d'Andréa. Le » sais-tu?

» — Juste ciel !

» — Sais-tu quel fut le lâche? w (Le jeune homme cacha sa tête dans ses mains. ) « Sais-tu » où est cette femme?

» — Morte, peut-être? »> dit Andréa d'une voix éteinte.

« — Elle est devant toi.

» — Vous ?

» — Si Ton avait égorgé, sous tes yeux, h ton fils et ta femme ; si de ta maison il ne n restait pas pierre sur pierre; s'il t'avait fallu >• traîner une errante et misérable vie, dis, » que ferais-tu à l'auteur de tant de maux?... » Tu ne réponds pas!... Tu l'aurais fait tomn ber dans un piège; tu l'aurais égorgé à loin sir , afin de jouir de son agonie : car pour ') l'attaquer face à face, ton cœur ne bat assez

y fortement sous ta poitrine Moi, je l'ai

» laissé vivre, n poursuivit la Cathalina d'un air de mépris.

« — C'est que tu as pris son repentir en « pitié, » répondit Andréa qui respira plus librement à ces paroles , parce qu'elles lui donnèrent une ombre d'espoir.

« — Pitié!... pour lui!!... En a-t-il eu pour * moi?... Non; mais j'ai cru l'infâme assez » puni ; j'ai cru que sa vie serait le plus long , ' » le plus terrible des supplices.

» — Tu ne t'es pas trompée , » dit Andréa en levant les yeux au ciel.

tt — Tu as intérêt à me le faire croire, î) reprit la Cathalina avec un calme étudié; « mais

» c'est moi seule qui en dois être juge. Tant » que je t'ai vu , jouet du dernier enfant, sans » ami, sans refuge, livré à ta honte, à ton )) désespoir, j'ai fait taire ma colère; j'ai été » jusqu'à souffrir que tu me parlasses, que 1) tu me prisses la main ; j'ai fait plus : quand » la faim menaçait de mettre un terme à tes

w souffrances, je t'ai fait donner secrètement V de quoi vivre et souffrir. Aujourd'hui le » marché est rompu : nonobstant mes efforts, M tu aimes, tu es aimé; je ne te peux plus » laisser la vie , elle serait trop douce pour » toi.

» — Que dis-tu î » s'écria le jeune homme en reculant d'effroi.

« — Tu pâlis, tu trembles !... Tu as raison , )> car voici ton dernier moment venu.

» — Femme , que me veux-tu ? »> dit Andréa avec désespoir. « Es-tu mon mauvais ange » qui vient empoisonner le seul instant de )i bonheur que j'aie eu depuis tant d'années?... • Que me veux-tu, femme? Laisse-moi; va- » t'en.

» — Je n'ai pas long-temps encore à ra'at-

» tacher à tes pas , » poursuivit la vieille avec un accent terrible, « C'est à toi de partir; es-tu » prêt? » Et, à ces mots , une arme brilla dans ses mains.

Andréa cherchait du regard à gagner la porte; mais la Cathalina lui fermait le passage. Dans cette cruelle extrémité, il songea qu'il y avait moins de danger pour lui à se jeter sur cette femme et à la désarmer, qu'à fuir devant elle. A peine sa résolution étaitelle prise , que la salle se remplit de matelots grecs , qui entrèrent le yataghan à la main ; quatre d'entre eux restèrent, au dehors, en sentinelles, pour prémunir eux et leurs compagnons contre toute surprise. Le jeune homme se vit perdu.

« — Femme , » dit un homme dont la voix fît tressaillir Andréa, car elle lui était connue; « femme , pourquoi cette lame luit-elle en- « core, comme si elle sortait à peine du four- » reau? Pourquoi point de sang du traître à » cette lame ? Qu'avais-tu à tarder ?

» — Mavros!» dit Andréa, les mains jointes, la parole mourante , « Mavros , écoute-moi ! » Le patron détourna la tête d'un air méprisant.

«Au nom de notre vieille amitié, Mavros j » écoute-moi. Je ne suis point coupable...

M — Misérable!...

» — Eh quoi! Mavros, pour un moment

• d'oubli, de faiblesse, la pureté du reste de > ma vie doit-elle être souillée? Toi, qui as le ••cœur d'un lion, t'es-tu jamais interrogé? » Oserais-tu répondre de toi à toute heure, ^ en toute rencontre?... Regarde-moi, Mavros; » cherche bien au fond de ton âme. Si tu y » trouves un peu de pitié pour ton ami, ne » t'efforce pas de l'étouffer... Pense à ce que » j'ai fait avant ce moment funeste, rappelle- » toi avec quelle ardeur j'embrassai notre » sainte cause ; songe aussi, songe que l'homme » est faible, que l'homme n'est pas un Dieu... » Mavros, Mavros, » cria-t-il en se traînant sur ses genoux, « non, tu ne peux pas vou- » loir ma mort.

» — Ne m'appelle plus ton ami , »> répondit froidement Mavros; « tu ferais monter la rouy> geur sur mon front Que parles-tu de

• pitié?... As-tu oublié que nous avons un » compte à régler ensemble, un compte de

• sang?

LE CHATIMENT. a 71

* — Oh! grâce! grâce!

» — Une fois encore j'ai eu pitié de toi; je » t'ai fait tenir un poignard vénitien qui n'a » jamais manqué son coup. Qu'en as-tu fait? » pourquoi es-tu Jà? Le chemin est-il donc si » long de ta main à ton cœur qu'il t'ait fallu » dix ans pour le trouver?

» — Mavros!... mon ami!...

9 — Oui, ton ami... Je l'ai été; et je te le )» vais prouver. »

Un éclair de joie vint briller sur le pâle visage d'Andréa ; les matelots se regardèrent avec inquiétude.

• — Le voilà , ce bon poignard vénitien , » poursuivit Mavros en le prenant aux mains de la Gathalina, et en l'examinant avec complaisance. « Mon amitié a dû parler bien haut » pour que j'aie pu me résoudre à m'en » priver... Tiens , je te le rends; tu sais ce que » tu en dois faire.

» — Au nom du ciel, Mavros!...

» — Ah!... » dit le patron en faisant un geste d'impatience. « Un autre te ferait souffrir, » peut-être ; ])our peu que ta main soit as-

a-yi ANDRÉA.

t surée , il te tuera du premier coup... Prends » donc. "

Andréa reçut, en tremblant, le présent fatal. Il baissa la tête, et balbutia quelques mots sans suite; enfin, s'armant de résolution, il ouvrit sa veste, et appliqua la pointe du poignard sur son cœur.

« — Adieu! » dit le patron en mettant une main sur ses yeux. « Que Dieu te pardonne!... » Il garda durant quelque temps le silence; mais étonné de n'entendre ni le frémissement de la chair sous le fer qui la déchire, ni le soupir que l'agonie arrache au plus brave , il ôta cette main qui lui dérobait la vue du mourant. « Quoi!... pas encore ! » s'écria-t-il. Le jeune homme laissa tomber l'arme et se jeta aux pieds du patron, en criant avec des sanglots : « Grâce! grâce!... » Mais Mavros ramassa le fer, et le remettant à la Cathalina ; « Tu es à » peine digne de moUrir de la main d'une » femme , » dit-il.

« — Traître , tu as eu vingt fois le temps de » recommander ton âme à Dieu, » cria la Cathalina en se jetant sur lui et en le frappant à coups redoublés. Mais le jeune homme, inondé

LE CHATIMENT. SyS

de sang, se débattait sous elle , et ne lui offrait jamais un endroit sûr où l'atteindre ; la vieille lutta corps à corps avec lui , le renversa la face vers le ciel, et lui porta un large et dernier coup vers le cœur. En ce moment , les sentinelles jetèrent un cri d'alarme, et la Cathalina prit la fuite avec tous ses compagnons.

Page 1