CHAPITRE PREMIER
fa Catl)alina.
Falcibus et messae avi lunani qaœruntur alieius Pubcnles lierLre , niiiri cum lacté veneni : Quaeritur et nascentis equi de fronte revulsus , El mafri prœreptus anror.
( VlRG., JEneid.)
Par une nuit d'hiver, sombre et pluvieuse, une jeune fille, soigneusement enveloppée dans un manteiet dont elle avait rabattu le capuchon sur sa tête, errait dans les rues solitaires de Marseille qui avoisinent la place lie Lorette. A sa démarche incertaine, on eût
dit qu'elle ignorait sa route ; mais au soin qu'elle prenait de longer les maisons et de regarder à chaque instant derrière elle , il était aisé de voir qu'elle craignait que ses pas ne fussent épiés. Elle s'arrêta enfin devant une porte entrouverte, hésita un moment, puis disparut avec la rapidité de l'éclair. Appuyée d'une main sur la rampe, elle gravit à tâtons un sale et tortueux escalier, retenant son haleine , et maudissant en son âme chacun de ses pas qui faisait crier les frêles marches. Quand elle fut parvenue au troisième étage , elle frappa, à petits coups, à une porte qui s'ouvrit et se referma aussitôt derrière elle.
La chambre où la jeune fille venait de pénétrer avait une apparence étrange et mystérieuse. Aux murailles nues et décrépies pendaient , ici une guitare où flottaient trois cordes usées qui avaient échappé aux chevilles, là une mantille noire, plus loin une branche d'olivier. Sur une table recouverte d'une serge verte trouée en mille endroits , brûlait, dans un trépied de fer, un encens grossier dont l'épaisse fumée s'étendait comme un nuage sur les objets environnans et ter-
LA. CATHALfiVA.
nissait la lueur d'une lampe placée devant une niche de madone. Près de la croisée, imparfaitement close, trois gravures coloriées jouaient, au gré du vent, sous des cadres à demi brisés : l'une représentait , ou à peu près , un homme surpris dans son lit par une troupe d'exempts de police et de gens armés ; au dessous on lisait ces mots tracés en gros caractères : Arrestation du traître Pichegru ; puis venait le récit de cette trop célèbre histoire : l'autre £i£:urait la bataille de Marengo : sur la troisième l'artiste avait peint la décollation du bienheureux saint Jean-Baptiste. Un grand plat de cuivre étamé, où pendait, fixé par une chaîne de laiton , un couteau au manche de fer, était jeté négligemment sur un grabat ; un grand fauteuil de cuir , flanqué de deux chaises où manquait le dossier , occupait le milieu de la chambre. Mais quelque singulier que fût l'aspect de ces lieux, c'était surtout l'habitante de ce misérable gîte qui attirait les regards et piquait la curiosité. Elle paraissait âgée d'environ soixante ans; sa taille était haute et élancée ; sa robe noire , mal drapée autour de son corps, trahissait
pourtant des formes où brillaient des restes de beauté ; ses cheveux gris pendaient en lonsfucs mèches sous un bonnet de dentelle noire; la pâleur de son visage faisait encore mieux ressortir la vivacité de ses yeux qui avaient une expression indéfinissable. On éprouvait, h voir cette femme, une sorte de crainte ; telle l'imagination se figurerait une sorcière du moyen âge.
La jeune fille , en entrant , avait rejeté sur ses épaules le capuchon qui couvrait sa figure, et elle restait silencieuse et tremblante près de la porte. Une vive rougeur colorait ses joues, ses yeux étaient timidement baissés vers la terre , et, comme pour se donner une contenance, tandis que sa main droite était appuyée sur son cœur, elle jouait de la gauche avec la queue de la crépine rouge qui emprisonnait ses noirs cheveux.
« — C'est la belle Marie , la perle des Cata- » lans!))dit la vieille en se jetant dans son fauteuil. M Sois la bienvenue. Je t'attendais.
» — Moi ? » dit Marie avec un accent de frayeur qu'elle cheichait en vain à déguiser.
LA. CA.THALIJNA. 5
« — Toi-même Qu'as-tu donc ? tu trem-
0 blés !
» — Oh! non.... Pourquoi tremblerais-je ?
» — Que veux-tu de moi , ma fille ? )^ dit la vieille en cherchant à rendre sa voix douce et caressante.
« — Que peut-on venir faire à cette heure » chez la Cathalina ? w répondit Marie en tirant de sa poche une pièce de monnaie qu elle offrit à la vieille. « Tiens , dis-moi mon sort.
)) — Non , non ; pas ce soir , » dit la vieille en se signant. « C'est aujourd'hui que le fils de » Dieu est né pour le salut des hommes , et j'ai >y fait vœu de passer ma nuit dans la veille et » dans la prière. »
En disant ces mots la vieille s'était prosternée devant. la madone, et , les mains jointes, la face contre terre, elle murmurait des mots sans suite.
« — La Cathalina , » reprit Marie , « serai-je » venue de si loin , par cette nuit froide et » sombre , pour ne rien obtenir de toi ?... J'ai © de grands chagrins...
» — Crois-tu que je les ignore ?
» — Dis-moi mon sort.
» — Reviens demain.
» — Demain ! oh ! non. Il m'a fallu beau- » coup de courage pour venir ici ; je ne l'ose- » rai peut-être pas demain.
» — Que crains-tu ? » dit Cathalina avec un sourire moqueur. «Toi, la fille forte, la y perle des Catalans, as-tu peur de te trouver » ici en tête-à-tête avec le diable?
» — Grâce à la sainte mère de Dieu , » dit Marie en faisant un signe de croix, « je n'ai pas i) cette crainte. Mais » ajouta-t-elle en hésitant.
« — Mais... ? » répéta la vieille.
« — On pourrait me voir entrer... » balbutia Marie.
« — Ainsi tu rougis de moi! » s'écria impétueusement la vieille en lançant sur la jeune fille des regards de colère ; mais elle se calma tout à coup , et d'un air contenu : « La belle » Marie a tort, » dit-elle, « de faire des choses » qui l'exposent à rougir.
» — Tu ne m'entends pas, la Cathalina. Si » quelqu'un me voyait entrer ici, il pourrait » rire de moi.
» — Eh! qui donc oserait en rire? que ce-
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rt lui-là ait un amour en tête, un vieil oncle i) riche trop lent à mourir, ou quelque autre » démon qui le tourmente , et tu verras , tu » verras sMl ne s'adresse pas à la Cathalina.
» — La Cathalina le recevrait à bras ou- » verts , et moi , elle me refuse.
» — Non, mon enfant, je ne te refuse pas, » dit la vieille d'une voix adoucie ; « mais c'est » un trop grand jour aujourd'hui pour com- » mettre un péché.
» — La mère, y* dit Marie, «je te donnerai » ce bel écu tout neuf, tout reluisant.
» — Ne me tente pas , » répondit la Cathalina en regardant d'un œil de convoitise la pièce d'argent que lui offrait la jeune fille.
« — Et chaque fois que tu auras besoin de M poisson frais , » poursuivit Marie, « tu n'auras » qu'à venir aux Catalans.
» — Marie! Marie! » dit la vieille vaincue , en secouant la tête, « c'est le démon qui t'en- » voie pour me tendre des pièges... Promets- » moi de prier ce soir pour moi.
» — Je te le promets.
» — Si tu l'oublies , que mon péché retombe » sur ta tête. »
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Elle dit, et, se dirigeant vers la madone y elle tira un rideau pour voiler la sainte image ; puis elle poussa un ressort pratiqué sous la niche : la muraille sembla s'ouvrir, et un petit réduit obscur s'offrit aux regards étonnés de la jeune fille. La vieille mit un doigt sur sa bouche, comme pour inviter Marie à la discrétion ; elle s'enfonça bientôt après dans le réduit, et revint avec un paquet de cartes sales et à demi déchirées.
« — Assieds-toi là,» dit-elle en montrant une chaise à la jeune fille et en traînant son fauteuil près de la table. «Mais....» ajoutât-elle en mettant encore un doigt sur sa bouche.
a — Sois tranquille.
» — Faudra-t-il te dire tout ce que je verw rai là-dedans ?
» — Tout, tout.
» — Alors , arme-toi de courage. Mais, » reprit la Cathalina d'un ton solennel , « songe » bien , ma fille , que , si j'ai le pouvoir de lire » dans l'avenir, ce n'est pas de moi que l'ave- » nir dépenl. Jure-moi que tu ne me vou-
LA CATHALINA. C)
» dras ni bien ni mal pour ce que je te vais M dire.
» — Je te le jure. »
La vieille se mit alors à mêler en tout sens les cartes, qui tournaient rapidement sous ses doigts décharnés ; elle les présenta à la jeune fille, qui les coupa d'une main tremblante ; puis elle les distribua en petits paquets sur la table, en choisit quelques-unes en murmurant des mots étranges, et rangea en roue les treize cartes qu'elle venait de choisir.
« — Tu n'es pas sortie d'abord, » dit-elle, a signe de contrariété.
» — Tu te trompes, me voilà; la dame de » trèfle.
» — Pauvre innocente ! » reprit la vieille avec un sourire de compassion et de mépris. cf Te voici : la carte blanche. Il m'a fallu for- )) cer \Etteilla à sortir.
» — Eh bien ? » reprit Marie qui dévorait les cartes du regard.
« — Marie! Marie !.. que de tourmens tu » te prépares!... Tu as souvent suivi ton père » dans ses courses lointaines; tu t'es trouvée » souvent sur un frêle bateau assaillie par la
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» tempête , et tandis que tes yeux cherchaient » au loin la terre, tes yeux ne rencontraient » qu'un ciel en feu, qu'une mer en furie : tu » sais ce qu'est la mort; tu l'as vue de près , » jeune fille. Eh bien ! ce désespoir, cette dé- » faillance de cœur que donne l'agonie, ne » sont rien auprès de ce que tu as à souffrir.
» — Tu m'effraies, la Cathalina; tu m'ef- » fraies ! » s'écria Marie en pâlissant. « Au » nom de Dieu ! ne va pas plus loin , tais-toi.
« — Je t'avais prévenue , » dit la vieille en mettant une main sur les cartes pour les brouiller.
« — Un moment , » dit Marie en l'arrêtant. « lia Cathalina , crois-tu qu'il n'y ait là-dedans » aucun bonheur pour moi ? Au plus fort de u l'orage on voit quelquefois luire un rayon 5) de soleil.
» — Rien , » dit tristement la Cathalina en hochant de la tête.
« — Quoi ! rien ?
» — Du malheur; toujours du malheur, » ma fille.
» — N'importe, » s'écria Marie avec un ac-
LA CATHALINA. II
cent de résolution ; « va jusqu'au bout, j'au- » rai la force de t'écouter.
» — Crois-moi , Marie : restons-en là.
» — Je veux fout savoir. Parle ; quel mal- » heur m'attend ?
» — Marie , » dit la vieille d'une voix lugubre , « il y a du sang dans ton histoire.
» — Du sang!» s'écria la jeune fille devenue à l'instant plus pâle que la mort, et en se serrant contre la vieille. « Du sang , grand » Dieu !... Est-ce lui ? y est-il, lui ?
» — Oui , le voilà. Il est entouré de gens » qui trament sa perte.
» — Qui sont-ils ?
» — Des hommes sans peur. Ils le guet- » tent ; ils le tueront.
» — La Cathalina ! » s'écria Marie avec colère , « n'est-ce que pour moi que tu n'as pas » de douces paroles ? Aux autres tu ne pro- » mets que joie, que prospérité, et moi!...
» — Veux-tu que je te flatte? Eh bien! la » belle Marie, la perle des Catalans, tu seras » la plus heureuse des femmes. Tiens, tiens,» dit-elle en prenant les cartes qu'elle avait mises au rebut : « voilà quatre rois , grand
» honneur trois as, triomphe Tiens,
» tiens,)) poursnivit-elle, « vois ce coup de » carte. L'as , le dix et le sept de trèfle pour » ta surprise... Le roi de pique , c'est lui ; » laisse-moi mettre la dame de trèfle à coté... » Tiens, voilà ton mariage.
)) — Non , non, non, )) dit Marie avec désespoir, «non; ce n'est pas ainsi que je veux » du bonheur.
» — Que veux-tu donc?
» — Rien... je ne te demande rien, «reprit la jeune fille en jetant sur les cartes des regards effarés.
« — Pauvre enfant! )) dit la Cathalina, « c'est i) ta faute; pourquoi me forcer à commettre un » aussi grand péché le saint jour de Noël !
« — Quel est le danger qui le menace? » reprit Marie; « dis-le moi, pour que je l'en aver- » tisse.
)) — J'allais le savoir lorsque tu m'as fait » tout bouleverser. Les cartes ne me le diront » pas deux fois.
» — Écoute; tu le connais, lui. Dis-moi au » moins qui il est.
» Je 1(* connais , moi ! Qui pourrait se
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)) flatter de le connaître? il ne se connaît peut- )) être pas lui-même.
» — Ah! » dit Marie avec un sourire amer, « voilà donc que tu renies ta science! Ne sais- » tu t'en servir que pour me désespérer?
» — Tu as raison , » répondit la vieille ; « avec » de la foi et de la constance j'espère venir à )) bout de ce que tu me demandes... Je le vais » tenter; mais songe bien que, si tu m'inter- )) romps par une seule question, le charme )^ cessera.. . Ceci ne me peut plus servir, » ditelle en poussant les cartes , « il faut de plus » grands moyens pour arriver à ce grand ré- » sultat. »
Elle se leva, alla de nouveau vers l'armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur, et revint bientôt après avec une boîte de couleur noire et un verre plein d'eau où nageait un corps blanchâtre qui formait mille figures étranges.
« — Implore avec moi l'esprit saint, » ditelle d'un air grave, « et surtout garde-toi de » m'interrompre. »
Alors elle se mit à prononcer une prière à voix basse et à frapper sa poitrine. Après s'être un moment recueillie, elle tira de la boîte
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de petits morceaux de carton peints de diverses couleurs, et elle les étala sur la table.
« — Miséricorde! » s'écria Marie en joignant ses mains.
)) — Silence ! » dit la vieille.
» — Quelle horrible image !... c'est celle de » Satan.
» — Silence î» répéta la Cathalina.
Elle resta un moment comme absorbée dans ses réflexions, et elle dit enfin d'une voix émue, en posant un doigt sur son front:
« — C'est une longue et terrible histoire » que celle que tu me demandes, jeune fille. » Sois attentive et recueille avec soin mes pa- » rôles, car je les oublierai dès qu'elles seront » sorties de ma bouche.
» Bizarre destinée! se peut- il qu'une
» mère... ! Ecoute, écoute , i) reprit-elle.
« Il y a environ trente-six ans de ces choses. » Un capitaine , du nom d'Andréa , vivait re- » tiré à Endoume , dans une petite bastide » dont tu peux avoir vu les ruines. C'était un w homme de sens et de cœur; il avait parcouru » toutes les mers connues , essuyé des tempé- » tes sous tous les soleils ; jeune encore, il se
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» dégoûta de cette vie de fatigues, et un jour » il dit un adieu éternel à la mer, car Dieu » avait béni ses courses , et il avait plus d'or » dans ses coffres qu'un navire levantin n'en » pourrait porter dans ses flancs. Son plus » grand plaisir était de parcourir le golfe dans » une chaloupe richement peinte, et dcmt la D voile latine brillait comme un blanc nuage )) aux feux du soleil naissant; ou bien, lorsw que le vent était à l'orage, armé de sa lon- M gue-vue , il passait le temps à chercher au w loin et à suivre la marche des vaisseaux qui » côtoyaient le rocher de Pomègues pour se » diriger vers le port. Souvent de vieux cama- J3 rades le pressaient de tenter encore une fois » la mer : comment lui, si plein d'audace, » pouvait-il avoir goût à la vie monotone et » toujours égale de la terre? Sentait-il jamais » son cœur battre? Qu'étaient pour lui ces » courses d'une heure dans un golfe fermé à » tous les vents, où l'on ne perd pas un mo- » ment le rivage de vue ? c'était un enfant qui » jouait à la guerre avec des soldats de bois... » Andréa ne répondait rien , mais ces mots ne » tombaient pas seulement dans son oreille.
» ils allaient bien plus avant... Un jour enfin, » il ferma soigneusement les portes de sa bas- » tide ; il mit les clefs dans sa poche , et , les » mains derrière le dos, la tête basse, l'air » pensif, il alla droit devant lui jusqu'à ce » qu'il fut arrivé au quai de Rive-Neuve. La » f(Hile y était grande ce jour-là, car on ve- * nait d'amarrer un beau brick reluisant » comme un bijou qu'on tiendrait dans un » étui. Il y avait là des capitaines Ponentais , V des Maloïns, des Génois, sans compter les » matelots , tous hommes de courage et de » savoir , qui , en voyant Andréa , le saluèrent » avec respect ; et Andréa leur rendait leur sa- » lut du bout du chapeau , non qu'il fût fier, » mais parce qu'il avait sa pensée, et sa pen- » sée le rendait distrait. Quelques-uns, plus » familiers , lui prenaient la main et lui de- » mandaient quel bon vent l'amenait au quai )) de Rive-Neuve ; mais Andréa ne répondait » pas à leurs questions. Vint enfin le commis- )) saire qui devait faire la vente du beau brick. » Chaque capitaine y mit son prix; mais tan- » dis qu'ils étaient tous à se le disputer , voilà » qu'Andréa s avance , et il offre le double de
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» ce qu'en donnaient les autres. Ce fut alors » une grande joie parmi les matelots, car on » vit bien clairement qu'Andréa se voulait re- » mettre en mer. Tous l'entourèrent; tous de- » mandaient à partir avec lui; Andréa en choi- » sit trente; et à peine le commissaire l'eut-il » déclaré maître du beau brick , qu'il grimpa à » l'échelle suivi de ses compagnons, sauta sui^ » le pont, frappa du pied comme pour s'en » emparer, et dit:— Jusqu'au jour de ma mort, » ceci sera ma bastide ; que la Bonne-Mère re- » çoive mon serment et me soit en garde 1
» Quand il eut fait tous ses préparatifs , et )) quand le vent fut devenu favorable , Andréa » mit à la voile , le cœur aussi plein de joie » qu'un jeune amant qui retrouve sa maîtresse w après une longue absence. Il y avait déjà » plusieurs jours qu'il ne voyait que le ciel et » l'eau, lorsqu'un mousse qui jouait au bout » du mât , cria terre , et Larnaca parut avec » ses blanches maisons et ses hauts cyprès qui » semblent sortir de la mer. — Jeune fille, l'ou- » ragan t'a jetée plus d'une fois sur les côtes » d'Espagne et de Piémont; tu as vu Nice » et ses longues allées de platanes , ses mai-
«sons chargées de colonnes et de statues; » tu as vu Palamos et sa baie étincelante que » bordent des forets d'orangers, mais jamais » tu n'as rien vu d'égal à Larnaca ; après les » palais de marbre de Gènes , mon pays , rien » n'est beau sous le soleil comme cette longue » pyramide de maisons qui s'élève sur le peny> chant d'une colline couverte de myrtes et » de grenadiers, dont un ciel toujours pur » couronne la cime, et dont une mer toujours
» calme caresse la base Le capitaine, fidèle
» à son vœu , ne voulait pas quitter son bord ; » mais les matelots lui firent un récit si sédui- » sant de la fête qu'on célébrait dans l'île, » qu'il se laissa tenter, et il oublia que jus- » qu'au jour de sa mort son beau brick devait » être sa bastide. Cette fête, jeune fille, était » en effet bien attrayante. Dans ce pays les » femmes sont enfermées comme ici les mal- ); faiteurs ; mais il vient un jour où on leur » donne la volée depuis le lever jusqu'au » coucher du soleil. Toutes les maisons sont » ouvertes; dans toutes on dresse des tables » chargées de gibier et de fruits; les femmes, » couvertes d'un masque, courent de l'une à
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» l'autre en chantant des chansons, et elles » mettent si bien le temps à profit qu'elles se » dédommagent en douze heures de l'esclavage )) d'une année. Je ne vois pas bien clairement » ce que fit Andréa au milieu de ce tumulte , » ni s'il répondit aux agaceries des femmes « turques, ni ce qui s'ensuivit; mais le son^, » comme il se disposait à retourner à son ^) bord, il entendit pousser des cris perçans; » il accourt au bruit, il voit une fille chréî) tienne qu'un turc voulait entraîner dans un » cimetière; il fond aussitôt sur cet homme, » et en un moment il eut délivré la jeui)e )) grecque. Plût au ciel que le turc eût parlé » d'amour à la chrétienne sous les cyprès du y> cimetière, et plût au ciel que le capitaine » eût été fidèle à son vœu ! il y aurait eu des » malheureux de moins.
>) C'était un bel homme qu'Andréa; il avait » la beauté mâle et sévère qui caractérise les )> enfans de Marseille , et il n'avait pas leur » cœur léger. Deux mois s'étaient passés depuis » que le beau brick avait jeté l'ancre à Lar- » naca, et le capitaine ne parlait pas de mettre » à la voile. L'équipage commençait à mur-
» murer, car ce n'est pas tous les jours féle> » et les femmes turques ne devaient sortir que r> dans dix mois. Enfin un soir Andréa ordonna » à son équipage de se tenir prêt pour le » lendemain , et , jetant son caban sur ses )) épaules, il descendit à terre. La jeune fille » l'attendait sur le rivage. Il y eut bien des » larmes , bien des sanglots dans cette dernière » entrevue; le capitaine prit la main de la I. pauvre grecque et il lui dit d'une voix grave : » Panaoïttaca, si Dieu veut que tu mettes un n garçon au monde, à mon retour tu seras » ma femuie, et tous mes biens seront à toi; » puis il partit. Aux premières lueurs de Taube » le beau brick n'apparaissait plus que comme » un point noir à ceux qui le contemplaient » du rivage.
» Jeune fille, c'est une cruelle chose que » l'ambition, quand elle entre dans le cœur des w vieillards, cœurs froids et durs. Panaoïttaca, » pour apaiser son père qui la voulait tuer, » lui dit la promesse que lui avait faite le capi- » taine, et le vieux grec la laissa tranquille. » S^ptmois après elle mit au monde une pe- » tite fille belle comme le jour. Le vieillard
LA CATHALINA. '21
» prit l'enfant, lui coupa les mamelles, fit )^ couler du plonb fondu sur la plaie pour la w cicatriser plus vite, et il alla par tout Larnaca » disant que Panaoïttaca avait mis au monde » un enfant mâle. Maia Dieu ne permit pas que » la supercherie portât son fruit; dix ans se » passèrent sans qu'on entendît parler d'An- »» dréa; enfin, un patron Marseillais venu en » Chypre, annonça que le beau brick avait » coulé bas avec Andréa et tout son équipage. » A cette nouvelle Panaoïttaca versa des lai-- » mes de sang; elle traîna encore quelque » temps une misérable vie: puis sentant la » mort venir, elle raconta tout à sa pau- » vre enfant, qui en perdit aussitôt la rai- » son.
» Marie, tu as voulu savoir cette histoire; la )) voilà, telle que s'est passée, telle que je la )> viens de voir. Cet homme que tu aimes, c'est » la fille de Panaoïttaca, et c'est pourquoi, » lorsque le temps est à l'orage, il monte sur » le fort Samt-Nicolas, et il appelle à grands )i cris Andréa, son père, disj)aru dans un
» orage Ne me demande rien de plus; j'ai
)^ tout dit. »
Et la Cathalina laissa tomber sa tête sur son sein, comme si elle avait été vaincue par sa longue vision.
« — Tu mens, infâme vieille ! » s'écria Marie qui avait fait un long effort sur elle-même pour ne pas interrompre la Génoise. « Tu » mens! Ce conte que tn me viens de faire, » vingt personnes me l'avaient fait avant toi. w Ne viens pas me parler de ta science quand w tu ne fais que répéter des contes d'enfans.
w — Ah! je mens! eh bien! regarde, re-
» garde dans ce verre vois-tu, là, ces hauts
» cyprès qui balancent leurs cimes sur cet
» amas de maisons? C'est Larnaca Ici, vois-
» tu ce vieillard, cet enfant, cette femme
» et plus loin, sur cette mer dont la tempête » soulève les vagues émues, vois-tu ce vais- » seau qui s'abîme, cet homme qui lève les » mains vers le ciel.... Doute, doute encore, >» jeune fille. »
Marie regardait d'un œil avide dans ce verre mystérieux qne la Cathalina avait placé près de la lampe. Des figures fantastiques, mobiles comme la pensée, et qui brillaient de toutes les couleurs du prisme, nageaient dans l'eau.
LA CÀTHALINA. 23
que la lumière illuminait de ses feux. Ce spectacle dut faire un étrange effet sur son imagination , car elle pâlit , et se jetant sur sa chaise, elle dit :
« — Oui, je vois tout cela... La Gathalina , » reprit-elle après un moment de silence, « par » pitié, ne me trompe pas. Je ne sais pourquoi » quelque chose me dit que ta scienc3 est en » défaut.
» — Allons, allons, ma fille; console-toi.
» — Oui, oui... je l'oublierai... je l'aimerai » comme une sœur,» dit Marie en poussant un soupir. « La Gathalina , tu m'as fait bien » du mal; rends-moi un service.
« — Parle.
y> — Il est trop tard pour que je me hasarde » à retourner seule aux Catalans. Accompa- » gne-moi.
» — Volontiers, » dit la vieille ; « mais laisse- » moi achever ma prière.
» — Oui , je prierai avec toi. »
Et toutes deux, agenouillées devant la madone, priaient du fond du cœur, lorsqu'on frappa à coups redoublés à la porte.
2l4 ANDRIÉA.
a — Jésus ! Maria! » s'écria la Génoise, « qui » peut venir ici à cette heure ?
» — Ouvrez-moi Sauvez-moi , » dit une
voix.
a — C'est lui ! y> dit Maria en se troublant, a C'est Andréa.
» — Andréa! » dit la Génoise. « Que me » veut-il?»
Elle ouvrit aussitôt la porte, et Andréa entra brusquement.