‹ AndréaChapitre 4 sur 20 · L EXEMPT · texte numérisé non relu

L EXEMPT

tant ses deux mains sur sa tête. « Sainte Mawdone! se peut-il que cet homme ait eu la )) mauvaise pensée de se réfugier chez moi!.. » Marie, Marie , tu as vu que j'ai refusé de le )) cacher. Rappelle-toi bien toutes mes paroles » pour les répéter à ces messieurs; rappelle-toi V surtout que j'ai dit trois fois : Sors d'ici.

w — Eh quoi ! » dit Marie , ^( tu aurais le cœur » de lui refuser un asile!... »

Mais tandis que la jeune fille s'efforçait d'attendrir la Cathalina par ses prières, Andréa, qui parcourait la chambre du regard comme pour y chercher un lieu où se cacher, se jeta brusquement dans l'armoire entrouverte, et il essaya de tirer la porte sur lui; puis, voyant que tous ses efforts étaient vains:

« Vieille , » lui dit-il , « fais jouer le ressort.

» — Que ma main se dessèche plutôt que » d'y toucher.

» — Oui-dà!... Eh bien! ils me prendront, » mais je te dénoncerai, sorcière infâme; je )i dénoncerai les amas de cartes et de tarots )) qui remplissent cette armoire.

)) — ^Vu nom du ciel, Andréa...

aS AIVDRIÎA.

» Fais jouer le ressort.

» — Hélas ! hélas î quelle nuit pour une nuit « de Noël !...

» — Ne perds pas de temps,» dit Marie d'un air d'effroi, «ils sont déjà au second » étage.

» — Comment finira tout ceci ! » dit la vieille en joignant ses mains.

« — Viendras-tu?» dit Andréa, en ayant soin toutefois de parler à voix basse.

a — Oui, oui, j'y vais... Mais cache tout cela » avec toi , >» dit-elle en ramassant à la hâte les cartes et les tarots qu'elle avait laissés sur la table, « Prends bien garde de te trahir, » ajouta-t-elle en appuyant son doigt sur le ressort.

a — Sois tranquille.

» — Songe que le moindre mouvement nous M perdrait tous.

» — Ferme donc, et je te promets... »

Le reste des paroles d'Andréa fut perdu pour la vieille et pour Marie, car le ressort glissa aussitôt, et le panneau, en se fermant cacha le fugitif à tous les regards.

« — Maintenant, ma fille, du courage et

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» (le l'adresse,» dit la vieille en prenant sa guitare.

«—Oh! la mère, pourvu qu'ils ne le dé- » couvrent pas ! » dit Marie qui tremblait de tous ses membres.

<c — Sois calme; prends un autre air, w dit la Cathalina en rajustant à la hâte les cordes cassées, et en s'efforcant d'accorder l'instrument. « H s'agit de dépister les chiens. Ils ont » bon nez, mais le renard est fin. »

Elle croisa ses jambes, et, s'accompagnant de la guitare, elle entonna, d'une voix traînante et nazillarde, la chanson que les matelots génois ont coutume de chanter le soir en regagnant leur navire, au bruit cadencé des rames :

O la Leila pipa

Che n'a la ÎVIarianna.,..

Mais elle fut interrompue par im grand coup de crosse de fusil appliqué sur la porte, et par ces mets prononcés d'un ton solennel: « y^n nom de l'empereur, ouç^rez! :» La vieille n'eut pas la peine d'obéir à cette sommation;

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la porle, presque disjointe et fracassée, roula aussitôt, en criant, sur ses gonds; deux soldats s'arrêtèrent sur le seuil en s'appuyant, d'un air nonchalant, sur le canon de leurs fusils, et un exempt entra dans la chambre, la tête haute , l'air impérieux et sévère.

C'était un homme d'une cinquantaine d'année ; ses grands yeux ronds avaient une expression de dureté d'autant plus remarquable que le reste de ses traits annonçait la bonté et la franchise. En l'examinant avec attention, on sentait qu'il n'était parvenu qu'à force de soins et d'étude à mettre ses dehors en harmonie avec le métier qu'il remplissait, car, à son teint fleuri, à son merveilleux embonpoint, on l'aurait plutôt pris pour un homme déplaisir et pour un joyeux camarade, que pour toute autre chose. Il portait un habit français, de drap bleu, étroitement boutonné sur sa large poitrine; son gilet rouge, aux boutons de cuivre, où brillait l'aigle impériale, était d'une largeur si démesurée, et son ventre était si rebondi, qu'on avait peine d'abord à apercevoir ses cuisses un peu courtes pour un si vaste corps, et qui se perdaient dans

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l'ampleur de sa culotte. Un chapeau à trois cornes, penché sur l'oreille gauche et orné d'une immense cocarde tricolore; des bas dont la blancheur n'éblouissait pas toujours, des souliers à boucles que la cire ne visitait pas tous les matins, un jonc, suspendu à un bouton de l'habit par un cordon de cuir d'un jaune un peu noir , complétaient l'équipement de l'homme. Fier du pouvoir illimité qu'il exerçait sur le pavé de l'empereur, il avait le geste brusque, la parole brève et hautaine; nul exempt ne portait la tête avec plus de majesté, bien que la sienne fût un peu enfoncée dans ses épaules hautes et voûtées. A le voir , on devinait que son embonpoint démesuré lui était un mortel sujet de chagrin ; mais il avait soin de ne marcher qu'avec lenteur et circonspection, afin de dissimuler un dandinement qui aurait pu nuire à la dignité de son port. La terreur qu'inspirait sa présence chatouillait doucement sa vanité; quelquefois cet hommage le flattait à tel point qu'il daignait descendre de toute sa hauteur et rassurer par un coup d'œil caressant la femme ou l'enfant qui tremblaient devant lui. Sous un gouverne-

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ment fort , cet homme avait cru que le propre de la force c'était de s'attirer la haine publique, et il l'avait plutôt obtenue que méritée, car au fond c'était un fanfaron de méchanceté. Presque tout son office consistait à surveiller les lieux publics et à crier les effets perdus; mais il avait une manière de le faire qui n'appartenait qu'à lui. En publiant, au son du tambour, l'arrêté municipal le plus insignifiant , il semblait menacer la foule qui l'entourait, et y chercher du regard quelque victime. Etre craint, telle était proprement sa manie; aux yeux du menu peuple, l'empire semblait s'être identifié avec cet homme; aussi lorsqu'arrivèrent les événemens de i8i4, ces bonnes gens jouirent plus de la chute de ce malheureux que de celle d'un système contre lequel tontes leurs passions étaient déchaînées; et lui-même, se donnant de la meilleure foi du monde les airs d'un grand personnage, ne voulut pas rentrer dans la vie privée aux lieux mêmes où il avait exercé tant de puissance, et il alla méditer à Aix sur l'instabilité des choses humaines.

A sa vue, Cathalina avait senti s'évanouir

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