CHAPITRE IV
St baril.
Dum fundis merum in calices , Ulinam semper esses plena.
Heu ! cara mea lagena , Vacua cur jaces '
(P. BOUHODRS.J
En peu d'instans la table fut dressée , et tandis que le poisson cuisait à gros bouillons dans un vase de terre, Marie remplit les assiettes de coquillages et de fruits secs.
a — Fille, » dit Juan. « Nous avons un nou- » vel hôte ; il faut célébrer sa bien venue. » Donne-moi la vieille bouteille que tu sais; » elle est presque vide , mais il en reste encore » assez pour fêter un ami.
» — La voilà, père, » dit Marie en apportant une bouteille au long col, et couverte de poussière.
(( — Bien; mets-la sur la table, et vive la • joie.... Sais-tu, Mattéo, que tu as eu une » fière idée ! Ce bon roi , quel plaisir nous wallons lui faire!
» — Il est sûr , père, qu'il ne serait pas Es- » pagnol s'il n'était pas sensible à Fat- » tention.
» — Le crois-tu? Oh, oui ! il pleurera de joie, » le pauvre homme. Il n'y a qu'une chose qui » me fâche , c'est que ce sournois ne Godoy , ce » prince de la Paz, comme ils l'appellent, aura »sa part de mon rhum. Prince de la Paz! moi, «qui l'ai vu petit officier aux gardes Vallones , «et planté comme un piquet à la porte de j'I'Escurial!.... Mon père m'avait donné deux >» cents piastres pour faire mon tour d'Espagne, ))et en un an, j'en ai tant vu qu'il me faudrait
»iin siècle pour en raconter la moitié. Godoy » n'était pas si fier alors et notre bon roi était » plus gai.... Mon fils, que Dieu nous garde »des femmes qui ne savent pas se respecter; » c'est d'elle que nous viennent tous nos mal- » heurs.
» — Père, ce qu'on dit d'elle est donc
» vrai!
» — Que veux-tu ? elle était jeune , Godoy » était beau et entreprenant.... Mais laissons «cela et que Dieu accorde au roi Charles une «longue et heureuse vieillesse! il ne l'aurait » pas volée.
» — A table, à table!» dit Marie. «Tout » est prêt.
» — Bien parlé, fille. Assieds-toi là, An- » dréa; toi ici, Matteo; toi, Marie... Un mo- » ment ! il me vient une idée aussi. Ce baril » est pour le roi ; eh bien ! il faut que ce ba^ » ril occupe la place d'honneur.
» — Père, c'est une singulière idée.
3 — Singulière ou non , je veux qu'il en » soit ainsi,» dit Juan en prenant le baril à deux mains, et en le posant au milieu de la table. « Quel dommage que nous ne soyons
» pas au temps de la verdure et des fleurs ! » J'en parerais mon baril comme une châsse.
j) — La verdure et les fleurs des Catalans «seraient bientôt épuisées,» dit Mattéo en riant.
« — A défaut, » reprit Juan , « donne-moi à w pleines mains de l'algue et de la mousse de )) mer: que je l'en couvre... Andréa, mon gar- » çon , mets-y aussi ta poignée. Ce bon roi «Charles! s'il voyait cela!.. A notre poste «maintenant, et que chacun fasse son de- » voir.
» — Un moment, un moment!» cria une voix du dehors. « Depuis quand déjeune- » t-on sans les amis, un jour de fête?
» — Eh ! c'est le capitaine Thomas ! Fille , » un siège et un couvert de plus.
» — C'est bien moi,» dit le capitaine en entrant, «et je n'arrive pas les mains vides. » Avant de vous saluer tous, permettez que » je me défasse de ceci. »
Il dit, et posa un énorme pâté devant Juan.
« — Quant à ceci , » ajouta-t-il en montrant un petit paquet bien enveloppé dans du papier gris et soigneusement lie d'une
LE B\RIL. -yD
ficelle : « c'est une surprise que je ménage au )> dessert à la belle Marie.
» — A moi , capitaine !
)) — Pourquoi non ? ia beauté a droit...
» — Capitaine, capitaine,» dit Juan en riant; « si vous entamez déjà les complimens , » le déjeuner refroidira. Vous avez deux cha- » pelets qui sont bien longs à défiler, les fleu- » rettes «t votre campagne d'Egypte.
» — Il est sûr,» dit Thomas en levant la tête d'un air martial, a que, lorsqu'on a été ca- » pitaine dans la trente-deuxième demi-bri- » gade, et qu'on a eu Mars pour colonel, on » peut dire qu'on faisait partie de l'armée » d'Orient; conime aussi, « ajouta-t-il avec un sourire et en prenant un air tout aimable, « comnie aussi lorsqu'on se trouve en pré- » sence de kubelle Marie...
» — C'est bon, c'est bon, » dit Juan. « Si vous » commencez une fois , vous n'en finirez pas.
» — Patron , » reprit le capitaine , « vous » n'êtes pas dans vos jours de belle hu- » roeur.
)) — Moi , je suis plus gai qu'un pinson ; » mais j'ai quelque chose là qui crie,)^ dit-il
en frappant sur son ventre; « et j'attendrai )) qu'il soit satisfait pour avoir des oreilles.
» — Comme il vous plaira,» répondit le capitaine. « Aussi bien le soleil de décembre » m'a un peu altéré.
» — Doucement!)) dit Juan en arrêtant par le bras Thomas qui allait s'asseoir. « Dou- » cément, camarade! chapeau bas, s'il vous « plaît.
» — Pourquoi cela ? » demanda la capitaine d'un air surpris.
ce — Il y a là quelque chose qui porte res- )) pect, )) dit le patron en montrant le baril du
doigt.
>^CIS90l^au j
« — Mais...
)) — Il n'y a pas de maisJHH^&u bas, ou » votre serviteur. JHF
» — Il est dur, quand on a^^flPcapitaine » dans la trente-deuxième, d'ôter son chapeau )) comme le premier venu. Savez-vous bien )) que je ne l'otais pas dans la grande mosquée )) du Caire, pas même dans la cathédrale de » Saint-Janvier de Naples! bah! que dis-je? )) pas même devant le citoyen général Kléber.
» — Pour Saint Janvier, je ne dis pas; mais
LE BARIL. -yy
» ceci vaut mieux que Kléber, citoyen capiw taine.
» — Mieux que Rléber !» dit Thomas.
« C'est donc Dieu le père en personne !
» — Vous le saurez plus tard.
» — Capitaine,» dit Mattéo, « mon père veut » vous tenir entre deux eaux. Ce n'est ni » Rléber, ni Dieu le père; c'est du rhum de la » Jamaïque , il nous vient d'une frégate an-
» glaise.
» — Salut et fraternité^ » dit Thomas en ôtant son chapeau , et en s'inclinant devant le baril.
« — Respect, c'est bien dit, car ni vos lè- » vres ni les nôti^ n'y toucheront.
» — Qu'est-ce à ^dire?» s'écria le capitaine, » et à ^uel jeu jouons-nous ici?
» — On vous l'expliquera , camarade. En » place!»
Le capitaine s'assit d'assez mauvaise grâce ; il promena autour de lui des regards étonnés, et il aperçut Andréa, qui était resté dans un coin , étranger à la conversation ; son \isage se rembrunit aussitôt, et il murmura entre ses dents :
X — Que fait ici cet au^e? — Vous ne m'a- » viez pas dit que vous aviez un nouveau ù convive , » reprit-il ensuite à haute voix.
)) — C'est mieux qu'un convive, c'est un » commensal, un ami, » dit Matteo en serrant la main d'Andréa.
» — Hem ! » grommela le capitaine en regardant fixement Marie , qui se troubla et baissa les yeux. « C'est clair , » pensa-t-il, a on ne )^ peut pas plus clair. Faites donc tous les jours » une grande lieue à la rage du vent, du so- » leil, de la poussière, pour qu'un nouveau » venu envoie au diable toutes vos peines!.. » Je dirai deux mots au jeun^|jjygme , et » nous verrons.
» — Vous ne mangez ]^J!|^B|[6vtàine , » dit Juan en plongeant son contea^jjjèns le pâté.
« — L'appétit vient de mètre coupé comme » le jour où j'appris l'assassinat de K.léber... » C'était pourtant un bien beau déjeuner; soit » dit sans insulter au vôtre, patron Juan. On » n'en avait jamais fait de semblable à Scan- » derieh ou à Alexandrie, pour parler ainsi » que tout le monde.
• — Voilà la barque lancée, » dit tout bas
Juan à Matteo; « elle filera bien des nœuds » avant de prendre terre ; elle a vent en » poupe.
w — Qui fait la bonté d'une chose? C'est » la rareté, voyez-vous. Je ne dis pas cela pour » mademoiselle Marie, » poursuivit le capitaine d'un air galant. «J'ai vu bien des belles femmes » en ma vie, mais aucune d'elles n'était digne » d'entrer un moment en parallèle avec la belle » Catalane. Or donc ces coquillages sont d'une » fraîcheur admirable ; mais s'il n'y en avait pas » dans le golfe, ne doubleraient-ils pas de prix » à vos yeux ?
» — Assurément, » dit Mattéo; « quand je » n'ai qu'un écu dans ma poche j'y tiens plus » que lorsque j'en ai six.
'> — Et quand tu n'en a pas du tout? Eh! » eh!. ..c'est justement l'affairedemondéjeuner }) de Scanderieh... d'Alexandrie, veux-je dire. » Un matin, j'étais fort tranquille dans mon »lit, lorsque mon noir.... Car j'avais un fort » bel esclave de Nubie que j'avais acheté au )j bazar, et que j'avais dressé, à coups de bâ- » ton , à crier : 2we la liberté! Ce sont là les
8o ANDRÉA.
)) deux seuls mots français que le drôle ait pu rapprendre, et encore il les prononçait et il » les appliquait comme un véritable Nubien. » Par exemple;, m'avait-il joué quelque tour , » car les noirs sont malins comme des singes : alcij Faronî » lui disais-je, en apprêtant un » bâton. — « Maître , maître , vive la liberté ! » » disait-il en tremblant de tous ses membres. » Quand je riais, il était sauvé. Ah ! mademoi- » selle Marie , que n'étiez- vous à Alexandrie ! » je vous aurais fait cadeau de Faron. C'était w bien la meilleure pâte d'esclave qui fut jamais » tombé entre les mains d'un officier de la » république !... Or ça, » dit-il en baissant la voix et en frappant sur le baril , « ne boit-on » pas aujourd'hui à la santé de la répu- » blique ?
» — Eh! sainte -Vierge ! quel bien cela pour- «rait-il faire à la pauvre défunte ? » dit Mattéo.
«< — Je ne crois pas que celui qui boira ce » rhum ait envie d'en faire des toasts répu- • blicains.
« — Pourquoi donc ?
LE BARIL. 8t
» — Oh ! pour rien ; mais c'est que ce » rhum doit passer par un gosier de roi.
» — Puisse-t-il l'étouffer en route !.... » dit le capitaine en avalant une rasade de vin.
« — Capitaine ! » cria Juan en serrant les poings.
« — Père , » dit tout bas Matteo, « vous » savez bien que c'est sa marotte. Laissez-le » dire.
» — Un roi!... un roi!... Un empereur, passe
• encore.
» — Oui , oui , » dit Juan en riant, k Mais » viendrez- vous à votre déjeuner?
» — C'est juste. Faron vint donc m'appor- »ter un billet du colonel qui m'invitait à un
• déjeuner d'huîtres. Morbleu!... criai-je en » sautant en bas de mon lit. Des huîtres !.... » Un capitaine de la trente-deuxième ne souffre
» pas les mauvaises plaisanteries J'étais
» comme un furieux ; Faron s'était tapi de peur B sous mon lit, et il criait vwe la liberté à me » casser la tête... Il faut que vous sachiez, ma- » demoiselle Marie , » reprit-il d'une voix douce, « qu'il n'y a pas plus d'huîtres à
» Alexandrie que de saumon dans le Veaune*.
» — C'est donc une mer maudite ? » dit ' le patron Juan, qui commençait à trouver quelque intérêt au récit.
(( — Je passe aussitôt mon habit , je boucle » mon ceinturon, j'enfonce mon chapeau dans » ma tète, et Faron se met à crier de plus » belle; car lorsque j'enfonçais mon chapeau,
• c'était toujours signe de bourrasque. Les » poings fermés et l'injure à la bouche, je me » rends chez le colonel: parce que, voyez-vous ? »en ce temps-là les colonels ne prenaient pasdes » airs comme aujourd'hui : je pousse la porte, )) et je vois.... Non , un obus tombé à mes » pieds ne m'aurait pas fait tant d'effet.... Je » vois... Quand j'y pense, je n'en peux pas re-
* venir.... Je vois.... II y avait de quoi faire tom- «ber un homme mort de surprise.
» — Que voyez-vous donc? » demanda Juan qui brûlait d'entendre le capitaine en venir
à ses huîtres.
.:nr': .-^i:
« — Ce que je vois? Je V9is la plus belle,
Petit fleuve qui coule aux environs de Marseille.
» la plus adorable des filles , » dit Thomas en lançant une oeillade assassine à Marie.
« — Quand ce diable d'homme se metàra- » conter quelque chose , » grommela Juan , <( c'est comme un navire qui fait eau de toutes » parts; il n'y a pas moyen qu'il marche.
» — Je vivrais mille ans que, mille ans je » me rappellerais cette histoire. Figurez-vous » tout Tétat-major autour d'une table, et moi » là, à la porte, les mains collées à la culotte, » la bouche béante, moi qui savais bien qu'il « n'y avait pas un atome d'huître dans toute
» la mer d'Egypte Oh! quand je vous dis
» qu'on n'oserait pas raconter cela à des in- » connus, de peur de passer pour Gascon.
» — Il en avait donc ! » s'écria Juan.
c — Trois pyramides hautes comme cela , » dit le capitaine en levant ses mains au dessus de sa tête. «Certes, ce ne sont pas les pyramides n qui m'aient le moins étonné en Egypte.
« — C'étaient peut-être des écailles, » observa Matteo.
« — Oui , des écailles , mais des écailles M pleines. Quelle chair, quelle eau î
g — Ou donc les avait-on prises? >»(lit Juan d'un air rêveur.
• — Ah! voilà le fin de la chose ! Je vous » le donnerais en mille à deviner.
» — Ma foi , je m'y perds.
9 — Cherchez bien.
» — Je n'en viendrais pas à bout.
» — Et vous , la belle Marie ? »
Marie qui n'avait pas écouté le capitaine, témoigna par geste qu'elle n*y pouvait rien concevoir.
« — Eh bien ! c'était un vaisseau qui les fi avait apportées de Venise.
» — Et elles arrivèrent fraîches !
» — Fraîches comme rosée. Mais où croyez- » vous qu'il les eût tenues?... Ah! ah! Vous » n'êtes pas à la fin... Dites un peu ; voyons.
> — Diable d'homme ! » pensa Juan.
« — A sa quille, patron, à sa quille... » cria le capitaine en frappant sur la table. « Le vais- » seau avait séjourné long-temps dans les la- )) gunes, et quand il mit à la voile il ne se » doutait pas qu'il emmenait tout un banc » d'huîtres... Eh! eh ! Est-ce une histoire, cela ?
» — Supierbe.
» — J'en sais bien d'autres, allez! si je « vous racontais... »
En ce moment le capitaine vit Andréa se pencher vers Marie pour lui parler à voix basse; il se tut, mordit ses lèvres, puis d*un air contenu :
€ — Votre convive est bien réservé et bien » silencieux! » dit il.
« — La peur n'est pas bavarde, » dit Mattéo.
« — La peur! Serait-il, par hasard, dans le » même cas que toi?
» — Lui ? Oh ! il n'y a pas moyen de lui » contester sa qualité d'étranger comme on a » le front de me la contestera moi, Catalan » de père en fils depuis des siècles. Et puis..., » ajouta-t-il en se cachant d'Andréa, et en tournant la main sur son front, «vouscom- » prenez?
» — Vraiment ! » dit tout bas le capitaine à Matteo , « il y a du Saint-Lazare * dans son » fait?
» — C'est Andréa.Vous devez en avoir en- » tendu parler.
* C'est le Cbarenton de Marseille.
Si) ANDREA.
» — Andréa ! » s'écria le capitaine qui savait^ comme tant d'autres , le conte populaire qu'on faisait sur cet homme. «Andréa !... Tou- )) chez là, mon garçon. Où avais-jela tête , )> pensa-t-il, « de prendre ombrage de ce pau- » vre diable !
n — Mais , » dit Marie dont les avances amicales du capitaine envers Andréa venaient de » dissiper toutes les inquiétudes ^ « mais nous » voilà au dessert, monsieur.
» — C'est pourtant vrai.
x» — En avant la vieillebouteille 1 »dit Matteo,
« — Oh ! oh! » dit le capitaine en y portant la main. « Elle sonne bien creux!
» — C'est qu'elle commence à s'user.
» — Tant pis, morbleu. Un honnête homme » ne doit pas avoir de chagrin plus grand que y) lorsqu'il voit une bonne bouteille tirer à sa
V fin.
» — Laissez-moi au moins placer mon mot, » dit Marie.
ce — Silence î silence pour la perle des Ca-
• » talans!... w cria le capitaine... « Si quelqu'un
» ouvre la bouche je le traiterai comme je
V traitai un soldat qui s'amusait à chanter la
» nuil que nous marchions sur l'île de Roudah )) pour la prendre par surprise. L'île de Rou- » dah n'est pas une île à proprement dire ; » c'est une...
M — Capitaine, on va vous traiter comme » votre soldat.
» — Je me tais ; je suis muet. Vous sentez D bien que lorsqu'on me remet sur le chapitre » de mes batailles.... Ah ! c'était le bon temps î «Quelle armée! quels chefs!... Mais je suis » muet, je suis muet. A vous , belle Marie.
» — Eh bien! capitaine, j'attends la surw prise que vous devez me faire.
» — C'est juste ; j'oubliais. En vous voyant, » il est permis d'oublier bien des cho- )) ses... Ah! Marie, Marie, si vous aviez été à » Alexandrie , vous m'auriez fait oublier le » service. Et pourtant on peut s'informer du » capitaine Thomas auprès de tous ses cama- » rades; j'étais l'exactitude en personne. Un » jour, pourtant... C'était en Syrie... Le général » en chef , celui qui s'est fait empereur... Non » que je veuille lui contester ce titre , bien » que j'aie protesté de toutes mes forces ; loin » de là ! il occupe trop bien sa place ; mais
88 1.KDRÉA.
» enfin , voyez-vous , quand on a eu l'honneur » de servir la république, il faut briser son » épée plutôt que de la tirer pour un homme , » et je l'ai brisée... Un jour donc... Etait-ce en » Syrie? Attendez. Oui... C'était même sous les » murs de Saint-Jean-d'Acre...Vous ne connais- » sez pas Saint-Jean-d'Acre , patron? Une bi- » coque, une vraie bicoque; et là pourtant » était le sort du monde , comme le dit très- » bien le général en chef. Dieu ! quand je » pense à quoi tiennent les choses ! Avec trois » canons c'était fait de...
» — La surprise , la surprise , capitaine?
» — Oui , vous avez raison , » dit-il en se mettant à délier lentement le paquet. « C'est une » rareté par le temps qui court ; cela vaut » presque les huîtres d'Alexandrie. Observez » que j'ai dit par le temps qui court. Autrefois » on en avait à souhait, et en Egypte cela » nous manquait moins souvent que le pain. > et quel pain, bon Dieu! Une mauvaise pâte » gluante, pétrie avec du sésame et du sorgo, » les deux plus détestables graines qui soient » au monde. N'allez pas croire toutefois que j» TÉgypte manque de froment; il y a des
» champs de blé et de riz à faire envie ; des » champs magnifiques, surtout lorsque l'inon- » dation a été abondante; car vous savez qu'il » ne pleut pas en ce pays ; il y a un fleuve dont » les sources ne sont pas bien connues; les » uns les placent dans les montagnes de la » Lune, les autres... »
Le capitaine allait s'embarrasser dans une discussion géographique lorsque , par un mouvement involontaire, il acheva de mettre le paquet à nu , et tous les convives s'écrièrent d'un air d'admiration et de surprise :
tf — Du sucre !
» — Ah ! ah ! » dit le capitaine d'un air triomphant , a c'est du fruit nouveau , n'est-il pas » vrai ?
» —Par ma foi ! » dit Juan, « voilà long- temps » qu'il n'en a passé un grain par ma bouche.
» — Eh bien! patron, nous allons en em- » ployer la moitié à faire du punch de marin.
» — Ce serait bien dit , si nous avions du )) rhum,» reprit Juan en montrant la bouteille presque vide.
a — Bon ! » dit le capitaine , « il y a dans ce baril de quoi noyer dix raisons d'homme.
w — Jamais ! jamais! w s'écria brusquement Juan; « ce rhum est poiu^ le roi Charles, et » nul autre que lui n'y touchera ; j'aimerais w mieux mourir de soit.
» — Si en Egypte nous nous étions amusés )) à réserver nos provisions pour un roi ! . . . . » Laissez-moi le sentir au moins. Que je mange » mon pain à la fumée , » dit le capitaine en débouchant le baril. « Dieu ! quelle odeur ! » quel baume 1 L'encens de la Mekke n'a pas » un plus doux parfum.
» — C'est vrai,» dit Juan en ouvrant les narines et en lançant sur le baril un regard de
convoitise, a On se sent tout ragaillardir
» Tant mieux , » répéta-t-il en faisant un geste de résolution , « cela fera du bien à notre bon » roi.
» — Patron Juan , » dit le capitaine , « si » j'étais Dieu , et si je voulais du bien aux » hommes, je ferais pleuvoir du punch. Le » punch est la meilleure liqueur qui soit au M monde ; il double , il triple la vie. Après un » baiser de femme il n'est rien qui chatouille » plus agréablement qu'un verre de punch ;
« mais nous n'avons pas de rhum ; n'en par- )) Ions plus.
» — Je donnerais ma veste de velours bleu » pour deux bouteilles de rhum , » s'écria Juan.
» — Mais où en trouver? » demanda le capitaine; «voilà bien le sucre !... et,)) ajouta-t-il en fouillant dans sa poche , « je n'avais oublié » ni la noix muscade ni le limon.
)) — Ah ! capitaine ! capitaine! vous me faites » venir l'eau à la bouche.
» — Et vous savez j » reprit le capitaine, « que nul ne s'entend comme moi à faire un » punch Mais laissons cela.
)î — Père, » dit Matteo , « il y aurait bien un » moyen.
» — Lequel?)) demanda Juan d'un air empressé.
« — Dans ce baril
» — Y penses-tu ? )) s'écria le capitaine avec une feinte indignation , « un baril destiné à » un roi ! c'est une chose sacrée , Mattéo.
» — Oui, » dit Juan en secouant tristement la tête, «c'est une chose sacrée,
» — Dans ce baril , vous l'avez dit vous-
» même, » poursuivit Mattéo, « il y aura la » part de Godoy.
» — Puisse-t-il en être étouffé, le scélérat! » J'entre en rage quand je pense que la moitié » de ce bon rhum passera par sa bouche.
» — Eh bien ! père , si nous buvions, nous ^ » la part de Godoy?
» — La part.... de Godoy? » balbutia Juan.
» — Sans toucher, bien entendu , à celle de » notre bon roi.
» — Oh! pour celle-là!...
• — Ce Godoy,» dit le capitaine, « est un • bien pauvre homme.
• — Un pauvre homme!» s'écria Juan; c c'est »nn infâme.
» — Un monstre î » dit Mattéo.
« — Eh bien ! » reprit le capitaine , « buvons » la part du monstre, de l'infâme.
» — Oui, oui, buvons-la, «cria Mattéo.
Le capitaine saisit aussitôt le baril, et, pour ne pas laisser à Juan le temps de la réflexion , il versa à pleins bords la moitié de la précieuse liqueur dans un vase d'une vaste capacité, et il y mit le feu. En un instant la flamme s'éleva
en bleuâtres tourbillons, et une odeur suave se répandit à la ronde.
« — Capitaine ! capitaine ! » dit Mattéo, « ce » n'est pas là du punch.
» — C'est un brûlot, » répondit le capitaine, « et je maintiens que le brûlot est autant au «dessus du punch que le vin est au dessus de
• la piquette. Parbleu ! » murmura-t-il , « il au- »rait fait beau voir que je m'amusasse à con- «fectionner un punch selon les règles de l'art. »Les scrupules auraient eu le temps de ga- » gner le patron , et il m'aurait arrêté au milieu »de mes préparatifs.
I » — Quelle odeur! quelle mine!» s'écria Juan d'un air d'admiration. « Laissez-moi al- »Iumer ma pipe à cette belle flamme.
» — Non pas, non pas! » dit le capitaine; « n'en souillez pas la pureté. A mon sens rien »ne ressemble plus à la rosée que la flamme ») du punch ; c'est chaste , c'est virginal , ça » réveille mille idées gracieuses , ça ouvre » l'âme.... Et tenez , à ce propos, je me rappelle » qu'un jour à Damyath Ohî ceci est bien
• autre chose que mon déjeuner d'huîtres ! «C'est la plus ravissante orgie.... Mais, » dit-il
g4 ANDRÉA.
en s'interroinpant , a je ne sais pas si devant
» mademoiselle INIarie je dois me permettre
»Bahî je gazerai l'affaire. Vous saurez donc «qu'à Damyath
» — Ami capitaine, » dit le patron qui aspirait d'une bouche avide les vapeurs qui s'exhalaient du vase enflammé, et qui craignait de voir Thomas s'embarrasser dans un récit sans fin, « ami capitaine, nos vendes vous at- » tendent.
» — Me voilà,)) dit Thomas en s'armant d'une large cuiller , et en emplissant les verres rangés autour du vase.
« — A la santé de tous ceux qui nous ai- » ment ! » s'écria Mattéo.
« — Et au diable les autres! » dit Juan.
(c — C'est un baume! c'est du nectar! )> reprit le capitaine qui venait de vider son verre.
<( — Il a passé si vite que je n'ai pas eu le » temps d'en sentir le goût. Versez, capitaine.
» — Versez , versez î
)) — ^ A qui buvons-nous?
» — A nous, mes amis, à nous-mêmes.
)> — Puisse ce verre de punch me faire » autant de bien que je m'en souhaite.
» — De quoi pailais-je donc? » dit le capitaine dont la langue commençait à s'épaissir.
« — De Marie , » dit le patron qui voulait résolument esquiver l'histoire de Damyath.
« — Ahî oui, de mademoiselle Marie; j'ai » un projet qui vous peut tous tirer de peine.
» — Comment cela?
» — C'est pour cette conscription qui » chagrine si fort Mattéo. Un honnête » homme de mes amis m'a promis, moyen- » nant salaire, de faire exempter le jeune )) homme; mais la somme est si forte qu'en » vendant votre maison, vos filets et votre » harque vous n'en ramasseriez pas le demi- » quart.
» — - Vos expédiens sont admirables ! » dit Mattéo avec un accent d'amère ironie.
c( — Attendez donc, jeune homme! Je suis w un vieux soldat de l'armée d'Orient, et » j'ai encore dans un coin de mon bureau » quelques diamans et quelques sequins : » si mademoiselle Marie veut les accepter de » la main d'un époux.,.. ..„;<:♦,„,'!
» — D'un époux! » dit Marie en pâlissant.
En entendant ces mots Andréa fit lin geste de colère; mais bientôt il se troubla, et son visage prit une indéfinissable expression de tristesse.
« — Capitaine, » dit Juan d'un air pensif, r( ce serait la première Catalane qui aurait » épousé un étranger, et ces mariages ne sont » pas heureux.
» — Qu'en sait-on puisqu'on n'en a jamais » essayé?» s'écria le capitaine. «Allons, allons, » père! on pourra s'entendre... A la santé » de la belle Marie !.. C'est une horreur d'avoir » gardé ce toast pour le dernier. Voyez! nos » verres ne sont pas pleins.
» — Plût au ciel que ce vase eût été aussi » intarissable que la fontaine des Méduses *!
a — Eh bien, Patron! maintenant que le » punch est fini, qu'en pensez-vous? »
demanda le capitaine d'un air triomphant.
a — Qu'il faudrait vendre sa chemise pour » en boire une goutte, » répondit le patron
Fontaines , ou plutôt bassins immenses d'assez mauvais goût, qui ornent le Cours des Phocéens à Marseille.
LE BARIL. g'y
en regardant le vase avec des yeux d'amour.
« — Ah! ah! j'espère que Godoy aura un » nez long d'une aune.
w — En pensant que c'était sa part que » nous buvions, j'y trouvais deux fois plus de )) plaisir.
ïi — Je le crois bien, ». dit Thomas; « mais, » ajouta-t-il d'un air contrarié , « nous avons » eu un tort.
y> — Lequel ?
» — Oh! lequel! Nous avons eu deux torts: le » premier, de ne pas narguer Godoy à chaque X» gorgée; le second, de ne pas boire à sa » mort.
» — La mort de Godoy! » s'écria le patron en serrant ses poings nerveux. « Éclair du » ciel! c'aurait été un beau toast!
» — Du rhum, du rhum tout cru, tout » pur pour celui-là, » s'écria le capitaine en saisissant de nouveau la cuiller. « Si le roi » en sait le motif , il nous pardonnera d'avoir r> touché à sa part.
» — A la mort, à la mort de Godov! » dit
(j8 ANDRÉA.
le patron, dont la raison commençait à chanceler, en avançant son verre.
« — Du coupable Godoy.
» — Du plus vil des hommes.
» — De Godoy ; c'est tout dire.
» — A sa mort! » cria le capitaine en emplissant de nouveau les verres.
« — Ce rhum a encore son prix après le )) punch, j> dit Mattéo.
« — Assurément, » dit Juan, « je suis sûr » qu'il plaira à notre pauvre roi.
» — Étourdis que nous sommes! » s'écria le capitaine en frappant son front : « et la ») santé du roi! nous l'avons oubliée. Un si •> digne homme! un si bon prince!.... Il faut » boire au roi, mes amis.
« — Buvons au roi, » dit Juan en levant les yeux au ciel ; « mais , chapeau bas , la main » sur le cœur : c'est la plus belle santé qu'on » puisse porter. »
Et tous, imitant le geste du patron, vidèrent leurs verres.
« — Père, » dit Mattéo « je n'ai encore « proposé aucun toast; mais j'en ai un...
» — 11 est fâcheux qu'il vienne si tard, »
LE BARIL. gg
tlit le capitaine; « de ces belles vendanges il •) ne reste plus que les paniers.
T^ — Quoi! » s'écria Juan , « le rhum de » notre bon roi.».
» — Vous venez d'en boire les dernières » gouttes.
» — Par Notre-Dame de Loretta ! » s'écria le patron demi-furieux, demi-pleurant : « j'ai )) honte de moi, je suis un misérable... Ce » pauvre roi Charles ! si jamais je le rencon-
» tre , je n'oserai pas le regarder en face
)) Souffletez-moi , battez-moi , dites-moi les )),plus grandes injures que vous pourrez trou- » ver; j'ai tout mérité, tout.
» — Père, reprenez votre raison.
)) — Au fait , » dit le capitaine, « que )) voulez-vous de plus? vous avez fait boire )) un officier de la 32' demi-brigade à la santé )) d'un roi!..
» — Oh! jamais... jamais... » dit Juan en portant ses deux mains à sa tête et en pleurant à chaudes larmes. « Ce pauvre roi !.. un » si bon rhum!., j'en ai la bouche toute )) parfumée. »
I^e patron donna long-temps un libre
cours à sa douleur; mais la nuit était venue: on parvint non sans peine à le persuader de s'aller remettre au lit; et le capitaine reprit, d'un pied assez mal assuré , la route de Marseille en promettant de revenir bientôt pour la seconde affaire qu'il avait entamée.