CHAPITRE V
ffa Umpèic.
(EUBIPIDE. )
« — Allons! sus! Mattéoî » cria Juan au point du jour.
A ce bruit Marie quitta précipitamment son lit, et, jetant son mantelet sur ses épaules.
elle ouvrit la croisée de sa chambre. Elle aperçut, à la lueur douteuse de l'aube, son père qui se promenait à grands pas, la tête enfoncée dans son bonnet rouge, et frappant ses larges flancs de ses bras pour chasser le froid du matin.
« — Qui vous peut éveiller à cette heure , » père? » dit-elle.
« — Crois-tu que mon sommeil soit bercé » comme le tien , par des songes d'amour?... » répondit Juan. « Dormir n'est pas déjà si doux )) à mon âge.
» — Mieux vaut encore dormir que de se » promener sur la plage, sans y avoir rien à » faire, comme un goéland.
» — Oui-dà!... Ecoutez les jeunes filles, et » quand vous aurez mangé le dernier pain de » la planche, vous serez forcé de serrer votre » ceinture pour tromper la faim.
w — Vous n'êtes pas dans vos jours de belle » humeur, père; aussi j'ai presque envie de » ne vous pas demander où vous allez.
« — Où je vais ! Ah ! ah ! » reprit Juan en se-* couant la tête. «La question serait belle, en )> effet! Où puis-je aller, jeune fille? Puis-je
LA TEMPÊTE. 1 o3
» m amuser, comme toi, à user, l'hiver, le » pavé de la ville, et l'été à cueillir des fleurs ? » Voilà mon amusement, à moi ; voilà ma ville )) et ma prairie,» dit-il en étendant un bras vers la mer.
« — Quoi ! vous allez en mer ! Pas un jour » de repos après tant de fatigues!
» — Et pourquoi, après le travail, prend-on » du bon temps? le sais-tu? C'est que le tra- » vail vous a permis d'amasser un peu de » biens de Dieu. La journée d'hier, » ajoutat-i| avec un rire d'ironie mêlé d'humeur, «a » été si bonne!
» — Père, père,» dit Marie qui examinait attentivement le ciel vers l'orient, « la mer sera » mauvaise aujourd'hui. Voyez cet amas de » nuages! Le soleil se lèvera dans un linceul » si noir et si épais qu'il ne s'en pourra pas » débarrasser.
» — Bah ! tout cela va fondre à un de ses » rayons.
» — Non, père; non. Je sens l'odeur chaude » du labech. C'est un orage qui se forme là » bas.
» — Va-t'en à la malheure ! » cria Juan. « Est-
ïa4 ANDRÉA.
» ce là le bonjour dont tu me devais saluer?
» — Si vous voyiez votre air, si vous en- » tendiez vos paroles, vous en seriez fâché. » Encore une fois, père, dussiez- vous me dé- » biter plus d'injures qu'il n'y a de grains dans » mon chapelet, restez en terre.
)} — Crois-tu que ce soit un orage? » dit, en examinant à son tour le ciel, Juan dont l'air annonçait qu'il le croyait aussi
« — Voyez comme la mer est noire et sourde, » comme les nuages s'amassent lentement sans » vent qui les pousse...
y> — A la garde de Dieu !... j) reprit Juan qui accompagna ces paroles d'un geste de résolution.
« — Qui vous presse d'y aller?» dit Marie alarmée.
u — Tu as cru peut-être que ma raison s'é- )> tait noyée pour toujours dans le punch! » Halte là! je suis de bon sens aujourd'hui, et » je ne me veux pas coucher deux fois avec » un remords sur la conscience.
« — Je ne vous comprends pas. Si vous vou- » lez parler de cette dorade, mettez donc votre ^ esprit eu repos.
LA TEMPÊTE. lo5
» — Une promesse non tenue 1
» — I^e roi ne le sait pas.
» — Eh! ne le sais-je pas, moi?... Ce pauvre » vieux roi Charles ! Non , il n'y a pas sur la )> terre un homme plus malheureux que lui. » Trompé, toujours trompé, trompé par tout » le monde...
» — Père, » dit Marie en riant, «c'est aussi » par trop exagérer les choses. J'ai cru un mo- »ment que vous alliez frapper votre poitrine.
» — Eclair du ciel!... garde ta gaieté pour » toi-même; tu en auras bon besoin. Ce ma- »riage que tu projettes...
» — Un mariage !
» — J'ai des yeux, va! tu ne refuses le capi- » taine que parce que tu es férue d'amour pour » un autre.
j> — Vous lisez plus avant dans mon cœur » que moi-même , » répondit Marie un peu troublée.
n — Epouse-le donc, ton Andréa; épouse- »le. A chaque instant, lu entendras une voix » secrète te dire : « Malheur à la Catalane qui » donna sa main à un étranger!» et tu passe- »ras la vie dans les larmes.
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ANllREA.
w — Ah!...» dit Marie en poussant un cri d'horreur; puis, avec un amer accent de reproche , elle ajouta : « Mon père , que vous êtes »dur et cruel! »
Le patron baissa la tête d un air confus. Il sentit que la colère l'avait entraîné bien loin; mais, trop fier pour en convenir, et trop homme de sens pour ne pas comprendre qu'en discutant avec calme il serait bientôt convaincu de tort, il reprit, en s'animant, le fil de son premier discours.
« — Un Andréa, un grand lâche , un homme «qui n'a pas de sang dans les veines!...
» — Qu'en savez - vous ? » dit aigrement Marie.
« — Ce que j'en sais ce que j'en sais
» Pourquoi est-il encore à dormir à cette » heure?
» — Est-ce une heure de chrétien que celle- » ci pour se lever quand on n'a rien à faire? Il »n'a pas, comme vous, une folie en tête.
» — Une folie!... voilà le respect que tu as «pour ton père!
» -~ Pardon , pardon ,» reprit Marie. « Le mot
» n'était pas encore lâché que je l'aurais voulu » retenir.
» — Ah ! c'est une folie ! » poursuivit Juan tout glorieux d'avoir fini par avoir raison dans une discussion si mal entamée. « C'est une » folie, à ton sens, que de n'avoir que sa pa- »role! Honorer le malheur, aimer son roi, » c'est une folie.
» — J'ai tort.
» — La jeunesse est si bien apprise aujour" » d'hui que , tout ce que vous aviez coutume » de révérer , elle s'en moque ; tout est folie à »ses yeux.
» — Allez, allez toujours, père; filez du câ- »ble; ce n'est pas moi qui vous arrêterai en » chemin , » dit Marie impatientée.
« — Oui, je veux tenir ma promesse; je la «tiendrai. Je ne laisserai pas, dans tout le » golfe , un trou comme le creux de ma main , »sans y fouiller; et jusqu'à ce que j'aie amené «une dorade assez belle pour qu'on puisse » monter une bague avec une de ses dents en «guise de pierre, je traînerai mesiilets dans »la mer.
» — Et vous ferez sagement.
Jo8 ANDREA.
» — Eh bien ! tu ne ris pas l
» — Je vous approuve.
» — Que fais-tu là, plantée à ta fenêtre? A » l'humeur paresseuse qui te prend, il t'aurait • fallu naître d'un armateur de la ville. Des- )»cendras-tu?
w — Donnez-moi le temps de me vêtir, » dit Marie en se retirant dans sa chambre.
Elle se hâta de passer son court jupon de laine brune qu'elle serra autour de son corset de velours noir; elle jeta sur sa tête une crépine sans ornemens; puis, prenant à ses mains ses bas rouges et ses souliers, elle franchit rapidement l'échelle qui communiquait de sa chambre à la grande salle du rez-de-chaussée. Quand elle arriva sur le seuil de la porte, Juan, Andréa et Mattéo étaient occupés à démarrer la barque.
« — Sois la bienvenue!» dit Juan d'un air moqueur.
« — Bonjour, mon frère; bonjour, Andréa. » Que cette journée vous soit heureuse et « belle!
» — Et rien pour moi , fille ?
» — Si j'avais eu un souhait à faire pour
» VOUS ce matin , vous me l'auriez fait rentrer î) clans lame.
» — La paix! la paix! Marie, » dit Juan en prenant la main de sa fille et en la secouant fortement. « Oublie ce que je t'ai dit, comme » j'ai oublié ce que tu m'as pu dire. Que veux- » tu? j'étais tout chagrin, tout triste.
» — Est-ce que Marie est du voyage ? » demanda Mattéo.
« — Non pas; mais voilà long-temps qu'on » n'a battu la mer au Vallon-des-A.uffes, et j'ai » idée qu'elle y pourra faire deux ou trois bons » coups de filet. Amarre le canot à la barque ; » nous laisserons Andréa et Marie au Va!- » Ion. »
Ce que disait Juan fut aussitôt fait. Les quatre passagers entrèrent dans la barque et se jetèrent sur les rames. Quand il eurent doublé le promontoire, ils présentèrent la voile au vent; Mattéo prit le gouvernail d'une main ferme.
« — Andréa, » dit Juan qui se promenait sur le pont, couvert, jusqu'aux yeux, de son caban, «n'y a-t-il rien dans ceci qui t'étonne?
» — Non ,» répondit Andréa en regardant
autour de lui, comme pour y chercher quelque sujet d'étonnement.
« — Te cacher sous mon toit, t'admettre à »ma table, sans que je sache qui tu es, n'est- »ce donc rien?
» — Croyez que je n'oublierai jamais...
» — Laisse là tes phrases. Ce n'est pas avec » cet hameçon qu'on m'amorce. Qui es-tu? » d'où viens-tu? Nul ne le sait, nul ne le peut » dire; tu es plus mystérieux qu'un almanach.
» — Mon Dieu! père, >^ dit Marie qui vit l'embarras d'Andréa, « si l'on vous faisait la » même question , vous seriez peut-être en » peine d'y répondre. Qui peut savoir d'où il «vient?
» — Vraiment! » reprit Juan en riant d'un gros rire. «Tu crois cela!. ..mais il y a entre lui » et moi cette différence , que nul au monde » ne songera à me le demander. D'où je viens! » mais de mon père, apparemment. D'où ve- » nait mon père? du sien. Ainsi, de père en » fils, on remontera jusqu'au moment où mon )» premier auteur quitta la Catalogne et se vint » réfugier sur cette terre maudite. Mais ce 5^ premier auteur, d'où venait-il? qui sait?
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» peut-être des rois de Catalogne en ligne di- » recte. Je n'en suis pas plus fier, » ajouta-t-il en débouchant un flacon d'eau-de-vie dont il avala de longues gorgées. « Il y a des pé- » cheurs qui descendent de fds de rois, et des » rois qui descendent de fils de pêcheurs. Cha- » cun pour soi , et Dieu pour tous. A votre » amitié !
» — Père, si Ton avait fait à votre premier » auteur, ainsi que vous l'appelez, la question w que vous faites à Andréa, on l'aurait gran- » ment embarrassé.
^) — Tu crois î... Mattéo, tourne à droite la » barre du timon... Ah! tu le crois!
» — Il avait peut-être son secret, et il ne se » souciait pas de le jeter au vent.
» — Son secret ! à la bonne heure. Aussi w n'est-ce pas son secret que je demande à » Andréa, mais des choses qu^il puisse dire. » Dans ce bas monde, pour vivre il faut avoir » métier ou seigneurie : il vit; a-l-il seigneurie » ou métier?
» — Ni l'un ni l'autre , » répondit Andréa. (( — Que faites -vous donc? » reprit Juan
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d'im air de mépris. « Est-ce que, par hasard...?» Et il faisait le geste de demander l'aïunone.
a — Père, vous n'êtes giières charitable » dans vos suppositions.
)i Patron Juan! » dit Andréa d'un air
calme, « mieux vaut implorer la charité des » passans que de les détrousser.
» — Mieux vaut aussi être borgne qu'aveui) gle; mais là dessus je n'ai pas de préfé- » rence.
» — Au reste , rassurez-vous. Je ne demande » rien à personne; et si vous voulez mettre à » prix l'hospitalité que vous m'avez donnée, » je suis homme à vous prendre au mot.
» — Tu es donc bien riche?
» — Non; » reprit Andréa d'un air triste, « mais le peu que j'ai durera plus que moi. » Celui-là est prudent qui laisse , à sa mort , » un écu de six livres pour payer son dernier » habit de sapin.
» — Mais s'il avait vécu vécu huit jours de » plus, hein?
)) — Il aurait amassé davantage.
)) — Ta prudence ressemble un peu à la fo- » lie. Suffit. Tu comptes donc mourir seul.
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» tout entier, sans laisser d'héritiers de ton )) nom ? Alors qu'es-tu venu faire sur cette » terre ?
» — Que n'y suis-je jamais venu ! » dit Andréa en secouant la tête.
» — Ma foi ! je ne suis pas de ton sentiment. ))Yivre est doux.»
Andréa regarda le patron d'un air sombre; puis, lui prenant la main :
« — Que tu es heureux si tu le penses!
» — Trouverai-je le soleil moins beau pour » un jour de pluie et d'orage ?
» — Il est des pays où le ciel est toujours » voilé de noirs nuages , où le soleil n'apparaît , «faible et pâle, que pour s'éteindre aussitôt; » il est des cœurs d'hommes qui sont comme » ce ciel.
» — La peste ! » dit Juan , d'un air d'admiration. «Tu parles comme des matines dorées*. » J'ai regret vraiment à te quitter si vite, car » j'y perds de belles choses. Par malheur nous » voici déjà au Vallon-des-Auffes.
» — Père , il faudra enfin que vous lâchiez
* Tu parles comme un livre. ( Éditeur.)
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» votre proie, » dit Marie. « Vous ne la pourrez ))plus tourmenter.
» — La tourmenter! Que mes filets ne re- » tirent jamais que de Talgue et des cailloux, » si j'y songeais.
w — Ce qui me tourmente est là, » dit Andréa en mettant la main sur son cœur. « Les » discours des hommes m'importent peu.
» — Mon philosophe, » reprit Juan en ôtant son bonnet d'un air demi-railleur , demi-respectueux, « je vous vais laisser avec » ma fille, Marie. Daignerez-vous lui donner » un coup de niain, et l'aider dans sa pèche?
j) —Volontiers, toujours.
» — C'est quelque chose. Je n'ai plus besoin » de te demander où est ta seigneurie , car te » voilà un métier. Fille, délie la corde, et » saute dans le canot... Mattéo, jette le bor- » gin * à ta sœur. A vous le saut , mon phi- » losophe. »
Comme Juan parlait, Marie avait mis le canot à la mer, Mattéo lui avait fait passer
* Voyez la Confrérie du Saint-Esprit pour ce mot.
( Editeur.)
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les filets, et Andréa venait de prendre place près de Marie.
« — Adieu, enfans, » cria le patron. « Priez » Dieu qu'il bénisse ma pèche et la vôtre. » Adieu , adieu , enfans ! »
Mais Marie et Andréa ne le pouvaient déjà plus entendre. Ils tendirent les filets à l'entrée d'une petite baie , et se dirigèrent vers le rivage.
Il y a dans les côtes de Marseille quelque chose à la fois de sauvage et de riant, qui fait éprouver un sentiment contrasté et mal défini. Presque partout, de petites vallées resserrées entre une double chaîne de montagnes, courent vers la mer, et se déploient sur la rive en vastes plaines de sable. Là, vous ne rencontrez ni arbres, ni verdure; ce ne sont que rochers nus, que terre inerte; mais, ce ciel pur qui s'étend sur les crêtes des collines, ce soleil étincelant qui les brûle de ses feux, cette blanche mer qui les borde, cet air suave qui y court avec la légèreté et la transparence d'une fumée d'azur, ont une majesté douce et calme que le site le plus pittoresque ne saurait égaler. On se surprend parfois à vouloir
1 i6 ANDREA*
découvrir la cause du charme qu'on y liouve^ mais l'esprit vaincu renonce bientôt à cette recherche , et il s'abandonne à sa molle rêverie. C'est qu'en effet c'est une terre privilégié entre toutes les terres; d'elle tout plaît, tout ravit, car elle a une beauté toute de physionomie.
Dans cette foule de vallées sans nom qui se croisent en mille sens, riantes solitudes dont chacune a ses mystères et sa poésie, le Vallon-des-Auffes a une poésie et des mystères empreints d'un charme particulier. Ses collines sont moins sauvages, sa mer est plus tranquille; de loin en loin, des bastides pendent au penchant de ses coteaux, et des pins majestueux élèvent en éventail leur verte cîme au milieu de bouquets d'amandiers.
L'âmey est disposéeaux plus douces émotions, car les sentimens qui l'agitent dépendent presque toujours du monde extérieur.
Marie et Andréa s'étaient couchés sur le sable, attendant que vînt le moment de retirer les filets. La tète appuyée sur sa main gauche, Andréa contemplait le vallon, et ses yeux se mouillaient de larmes.
tf — Qu'avez-vous? » lui demanda Marie.
LA. TEMPÊTE. I ij
« — Ces lieux me rappellent des lieux encore » plus beaux, encore plus chers.
» — Mon père m'a souvent dit qu'ici il y> croyait être dans les vallées de la Catalogne.
» — Ah ! » dit Andréa avec un soupir , « vous » m'ôtez mon illusion. Oui, » reprit-il tristement, (c chacun se plaît à trouver dans les » lieux qu'il habite, une image, un souvenir » de la patrie absente.... Marie, ce ciel, ces ro- » chers, cette mer, ce n'est pas la Catalogne, » c'est la Grèce. Marseille antique n'a point » menti à Marseille moderne; elle était bien » fille de la Grèce ; jamais fille ne ressembla » plus à sa mère.
» — VousêtreGrec! » s'écriaMarie, à qui les paroles de la Cathalina revinrent en mémoire.
« — Oui , )) répondit Andréa en rougissant.
« — Et, )) dit Marie, troublée à cet aveu, « vous êtes la fille de Panaïottaca...
» — Marie , » reprit Andréa avec amour, « je croyais vous avoir déjà dissuadée de ce » conte.
» — Je voudrais pouvoir n'y pas ajouter foi , dit la Catalane , en baissant les yeux.
'( — Ainsi ce n'est que de la pitié, » s'écria
Il8 ANDRÉA.
Andréa, «rien que de la pitiéî... Ah! j'étais » indigne d'inspirer un autre sentiment!
» — Vous vous trompez; c'est un sentiment » plus tendre...
» — J'entends , *> dit Andréa avec un sourire amer, » un amour de sœur!...
» — Qu'importe, pourvu que je vous aime , w pourvu que , passée loin de vous , la vie me » semble impossible !
» — Se peut-il!... Mais non, non; votre air » dément vos paroles; vous êtes triste, pré- » occupée; ces mots si dou^, vous ne les avez » dits que pour ramener un peu de calme dans M l'âme du proscrit... Mais que vous êtes » bonne!
» — Je suis franche. »
Et Marie mentait, car les doutes que la Cathalina avaient fait naître dans son esprit, s'étaient dissipés depuis long-temps; mais il en aurait trop coûté à sa pudeur de fille, d'avouer qu'elle avait désiré , qu'elle avait provoqué un si dangereux tête -à -tête avec l'homme qu'elle aimait.
'( — Au moins , « murmura Andréa, ^< je ne » mourrai pas sans avoir trouvé quelque sym
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» pathie dans un cœur de femme. Mourir !
» moi!...
« — Que dites-vous?
^> — Rien.... Marie, le repos de ma vie dé- » pend de vous.
)) — Je vous écoute, » dit Marie émue.
« — Jeune fille, » reprit Andréa d'un air rêveur, « croyez-vous qu'il soit difficile de » mourir ?
w — Pourquoi cette question?
» — Avez-vous jamais vu trépasser un chré- » tien? Souffre-t-il beaucoup ? dites-le-moi, si » vous le savez; dites, oh! dites- moi si, » quand la mort est là , le lâche souffre plus » que le brave; dites-moi si mourir est difw ficile.
» — Vous m'effrayez , Andréa.
» — Si l'on hâte soi-même ce moment, si » Ton a assez de cœur pour s'ouvrir une veine , » ou se fracasser la tête contre un rocher , le » moment est-il plus terrible que si on l'attend » venir dans son lit?.. . Oui, l'on doit beaucoup «souffrir, beaucoup, car il faut un grand » effort de courage pour attenter à soi-même.
» — Au nom de la bienheureuse Vierge
)> Marie, ne me parlez pas ainsi; ne me regar- » dez pas ainsi. Vous m'effrayez , vous m'ef-. » frayez !
» — Mais, est-il lâche, celui qui a assez de » raison pour se dire : «Il n'y a plus rien après » la mort; tous mes tour mens seront finis; » et qui a pourtant le cœur de vivre, de me- » ner une vie misérable , à travers mille maux , )) mille périls... Oh! oui, «poursuivit-il en sanglotant : tt lâche, bien lâche, car il voudrait » trouver un refuge dans la mort , et il ne A l'ose pas.
» — Revenez à vous, Andréa.
» — Marie , « dit Andréa d'un air plus calme, « promettez-moi que vous ne me refuserez pas » le service que je vous vais demander.
» — Je vous le promets.
» — Lorsque j'ai été arrêté , on a saisi sur » moi...
w — Un poignard au manche d'ivoire,» dit vivement Marie. « Je le sais.
» — Obtenez de ces gens- là qu'ils me le » rendent.
» — Qu'en voulez-vous faire, grand Dieu!
LA TEMPÊTK. j 2 I
» — Rien , oh ! rien , )^ dit-il en baissant la tête, ce Qu'en ai-je fait durant dix ans que » je l'ai porté caché dans mon sein?
» — Vos discours... cette demande... En- :» core une fois, » dit Marie d'un ton solennel, « qu'en voulez-vous faire?
» — J'y tiens comme on tient aux armes d'un » père, d'un ami, coiume je tiendrais à unsou- » venir de vous.
)j — Jurez-moi que vous n'avez aucune » pensée sinistre.
» — Eh!... » s'écria Andréa avec explosion. a quand je disposerais de ma vie , n'est-elle » pas à moi, toute à moi, à moi seul? Il y au- » raitun malheureux de moins sur la terre. Qui >» donc s'inquiète d'Andréa sous le soleil? A 5) l'heure de mon agonie, ai-je une mère ou » une amante de qui les jours soient enchaînés » aux miens? Quand on est seul à porter le » fardeau de sa vie, on le peut jeter là sans » remords; la charge est trop lourde.
» — Mais , » dit timidement la jeune Catatalane , « s'il y avait quelqu'un au monde qui » vous eût donné son cœur...
» — Que dites-vous, grand Dieu!
122 A^NDREA.
» — Si elle consentait à partager votre mi- » sère...
» — Tant de bonheur n'est pas fait pour » moi. Et puis , où trouver sur la terre une » fille qui voulût partager mon sort? Les an- » ges ne sont qu'au ciel.
La jeune fille allait, en balbutiant, lui faire un aveu, lorsqu'elle fut interrompue par ces mots, prononcés d'une voix haute et retentissante :
« — Retirez donc vos filets ; ils sont pleins , » beaux dormeurs.
» — J'y vais, » répondit Marie en se levant.
« — N'est-ce pas avoir occupé la baie assez » long-temps que de l'avoir occupée pendant » une heure? Avec dix pêcheurs comme vous » la mer ne serait plus libre. >
Marie chercha à découvrir d'où partait cette voix : mais la plaine , les rochers et la mer étaient déserts. Le premier étonnement passé, elle entra dans l'eau jusqu'à mi-jambe, et se mit , aidée d'Andréa , à retirer les filets.
« — Voire sort changera, » dit Marie en portant un pied en arrière et en se baissant
sur la corde pour donner plus de force à ses mouvemens.
« — Qui vous le peut faire penser? » demanda Andréa en imitant le geste de Marie.
« — C'est que j'ai jeté les filets à la mer, à » votre intention. A leur poids, je crois que » de long - temps on n'aura fait une plus » belle pêche. C'est signe de bonheur; tout » vous réussira.
)) — Que Dieu vous entende!
« — N'avez-vous pas,p reprit Marie d*un air d'effroi, « n'avez-vous pas vu courir une om- » bre à travers les rochers?
» — Non , » dit Andréa en pâlissant.
« — On dirait qu'il y a là quelqu'un qui » nous épie.
» — Enfer et damnation ! » murmura Andréa. « Voilà cinq ans qu'ils m'avaient laissé M en repos; mais depuis trois jours que cette » felouque est entrée dans le port, chacun de M mes momens est un supplice. lis sont déjà » sur mes traces'.
» — Quels sont vos ennemis?
» — Mais non, non, Marie, » reprit-il avec
sérénité ; « il n'y a rien; j'ai prêté l'oreille. » C'est l'ombre d'un nuage...
a — Un dernier effort... » dit la jeune Catalane en tirant fortement la corde. Andréa s'unit à elle, et les filets furent enfin amenés sur la rive.
Marie l'avait prévu; c'était une pèche miraculeuse : la dorade aux barbes d'argent ; la langouste à la cuirasse brune parsemée de taches jaunâtres; le rouget, dont la peau étincelle, sur un fond écarlate, de toutes les -couleurs du prisme, et ces mille poissons sans nom, tous divers de forme et de beauté, étaient entassés dans la vaste poche du filet. Marie les jetait à pleines mains dans des corbeilles d'osier qu'elle recouvrait d'algues vertes. Quand le travail fut fini , elle se laissa tomber, haletante de fatigue, sur le sable.
« — Recommencer serait peine perdue, » ditelle; « les paniers sont pleins. Voilà qui nous » dédommagera ^de la mauvaise rencontre que )> mon père a faite hier.
» — En vérité , je vous admire , Marie; » quelle ardeur! quelle force!
•» — Née pour la peine, je me suis faite à la » peine.
» — Trouvez-vous du charme à cette vie ?
» — Il fut un tenops où je n'aurais p^s » changé mon sort contre celui des dames de » la ville. La mer est si vaste et si belle ! Quand » j'y vole avec mon canot, je médis en regar- » dant, au loin, dans les vastes prairies qu'elle » baigne : « Tous les poissons qui nagent là » dedans sont à moi; ce sont mes richesses, » mes troupeaux ; point de soins , point de » dépenses pour eux; c'est la mer qui me les » fait naître, la mer qui me les nourrit, la mer » qui me les donne. » Et quand je lutte avec la » tempête, quand elle s'acharne contre mon ba- » teau , et que , me réfugiant sous les rochers » du rivage, je vogue joyeusement sous cet » abri, je ris de la voir hurler, me poursui- » vre jusque dans mon asile, et se briser, » furieuse et impuissante, contre ces hautes » masses de pierre. Là, tout est doux, tout est » beau. J'ai vu se lever le soleil dans l'intérieur » de leur terre; il est pâle, timide, tremblant; )) sur notre mer, son premier rayon est ar- » dent et vasle. Et puis , la liberté , Andréa, la
ilO ANDREA.
)) liberté d'aller, de venir, de courir sur ces » larges eaux sans rien qui vous gène ! Mon )> père m'a lu quelquefois les livres saints : ah! » ce n'est pas sous des tentes de pasteur que » Dieu aurait dû placer les patriarches; c'est )> dans des barques de pêcheur.
» — Ainsi les dangers ne vous épouvantent » pas !
M — Je n'en vois jamais sur la mer.
» — Marie, » reprit Andréa en changeant de conversation, « irons-nous à Marseille ou aux » Catalans ?
» — A Marseille, pour vendre le poisson.
» — Aurez-vous alors la bonté de vous sou- » venir de votre promesse?
» — Laquelle ?
» — Vous l'avez déjà oubliée? cette arme...
» — Andréa, renoncez à ce projet de mort; » si ce n'est point par pitié pour vous-même, » dit-elle en sanglotant, « que ce soit par pitié » pour moi.
» — Eh quoi! Marie!... «s'écria Andréa.
« — Oui, je ne saurais plus long-temps le «cacher; oui, Andréa, je vous... »
En ce moment une ombre humaine vint se
LA TEMPETE. \in
placer, noire et silencieuse, entre Marie et Andréa. La jeune fille tressaillit, un froid mortel courut dans ses veines, et elle se mit à murmurer des prières. Andréa sentit son cœur défaillir, et il osait à peine jeter les yeux sur cette ombre vague et indéterminée qui était là, immobile et menaçante. Marie eut enfin le courage de tourner la tête, et elle aperçut à quelques pas d'elle la Cathalina qui la regardait avec un rire satanique.
« — C'est toi, sorcière d'enfer! » s'écriat-elle. «Que maudite sois-tu jusqu'à l'heure de »ta dernière agonie et au delà, pour la peur » que tu m'as faite !
)) — Hoî ho! la belle Catalane , » répondit la vieille, « de quelle humeur tu te rends ! On ne »peut donc plus exposer son corps au soleil, •>de peur que l'ombre ne t'effarouche!... — Que viens-tu faire ici?
)) — Un jour peut-être tu me remercieras » de la rencontre. Je t'aime, perle des Cata- » lanes, et je viens ici pour te sauver.
w — Je ne te comprends pas. »
Durant cet entretien Andréa s'était levé, et serrant ses bras sur sa poitrine :
ce — Qui es-tu? » lui demanda-t-il.
« — Ai-je un compte à te rendre?
« - Qui es-tu ? w répéta Andréa d'un voix: animée. « Réponds, ou je jure par la croix de » la mort de Dieu que je t'en ferai repentir.
» — Je ne te crains pas, ^) reprit froidement la Cathalina. « Je sais que tu n'as de courage » que contre les femmes, et en plus d'une oc- » casion mon bras a valu celui d'un homme. »
Andréa se troubla, et baissa la tête, dévorant en silence cet affront.
(( — La Cathalina, » dit Marie hors d'elle , (t amasse mieux tes injures au fond de ton ï) cœur; car si elles viennent encore jusqu'à » ta bouche, je te les y ferai rentrer.
» — Eh! là! » reprit la vieille. « Comme tu » t'animes!... pauvre enfant!» ajouta- t-elle d'un air triste , « tu me rendras justice plus tard.
» — Tu me lasses; que veux-tu de nous?
» — Tiens , » dit la vieille en étendant vers l'un des bouts de l'horizon sa main décharnée , « vois cet amas de noirs nuages qui va bien- » tôt envelopper le ciel; vois pâlir le soleil, » entends murmurer l'eau et le vent courir à » la surface de la terre. Si tu tardes encore à
>5 retourner au port, la tempête va jouer avec » ton bateau comme un fossoyeur avec un ca- » davre.
n — Santa Maria ! » s'écria la belle Catalane ; « je m'en étais aperçue au point du jour, et » voilà que je l'avais oublié.
» — Jeune fille, »> dit la vieille d'une voix sombre, « il faut que ton amour soit bien fort » pour te distraire à ce point.
» — Il est plus fort que toutes les puissances » de mon âme, » murmura Marie, mais de manière à n'être entendue que de la Cathalina.
« — Est-ce un service, cela? «reprit la sorcière. «Eh bien! il est moins grand que celui j) que je te voudrais rendre.
» — Parle plus clairement si tu veux qu'on » t'entende.
» — Je parlerai... mais, en attendant, donne- » moi une place dans ton bateau. C'est pour n toi que je suis venue ici; je suis vieille; mes » genoux se dérobent sous moi; je n'aurai ja- * mais la force de retourner à Marseille.
)) — Avec nous, toi! » dit Andréa.
« — Et que crains-tu? » reprit la Cathalina
l3o ANDREA.
d'une voix douce. « Vois si je te puis faire du » mal : je respire à peine.
» — Soit. Viens... » dit Marie.
Ils entrèrent tous trois dans le bateau. Marie se plaça à l'une des extrémités pour manier plus sûrement l'aviron; Andréa allait s'asseoir près de la vieille, lorsque celle-ci fit un mouvement d'horreur ; il s'arrêta étonné : Marie laissa tomber les rames, et fixa ses yeux pénétrans sur la Cathalina.
a — Ce n'est rien , » dit celle-ci en composant son visage. « Si tu te mettais si près de moi, le » bateau pourrait chavirer : il n'y aurait pas » de contre-poids. »
Andréa eut Pair de se payer de cette raison , et il s'assit, à l'autre extrémité, en face de Marie.
Le bateau fendait l'eau docile; déjà on avait doublé le cap, lorsque la mer commença à s'enfler et à soulever de lourdes vagues. Le jour prit une couleur jaunâtre, et l'on entendait au loin des sifflemens lugubres. Tout semblait annoncer une longue et désastreuse tempête. Le ciel était voilé de toutes parts par un seul nuage, noir, égal, impénétrable; et
LA TEMPÊTE. l3l
sur ce second ciel, qui dérobait à la vue les plaines d'azur, couraient, avec la rapidité d'un éclair, d'autres nuages, d'un bleu sombre, et qui semblaient déchirés par le vent. Tout à coup, une complète immobilité, un silence atroce succèdent à ce mouvement et à ce bruit; la mer suspend ses vastes balancemens ; des éclairs illuminent le ciel ; mille tonnerres y succèdent et se répondent avec un fracas épouvantable; les nues s'abaissent, et ouvrent leurs cataractes qui laissent tomber par torrens l'eau , la grêle et la foudre.
Marie s'efforce de gagner une crique où attendre la fin de la bourasqiie..Mais le jeune homme s'est levé; il s'agite en mouvemens convulsifs, il porte la main à ses cheveux, il frappe du pied, et donne les marques du plus violent désespoir. Pâle , l'œil hagard et baigné de larmes, il monte sur la proue du bateau, et là, les bras tendus, il se met à crier: « Andréa !... Andréa!... » d'une voix lamentable.
a — Crie, crie, misérable!... n dit la vieille; «appelle Andréa; Andréa ne viendra pas; tu ))sais bien qu'il ne peut pas venir.
r3a ANDRÉA,
» — Andréa!... Andréa!..» criait le jeune homme avec un accent plaintif qui se mêlait aux niugissemens de la tempête.
« — Le malheureux! » dit Marie. « Sainte « mère de Dieu! ayez pitié de lui ! délivrez -le » de son délire.
» — Que fais-tu ?» dit brusquement la vieille. •t Tu laisses tomber les rames pour joindre les » mains, pour prier!... Et pour qui, grand »Dieu?... le sais-tu? Sais-tu pour qui tu im- » plores l'intercession de la Madone? Cet » homme que tu vois...
» — Eh bien?... » demanda Marie d'un air avide.
« — Non, »dit la vieille en frappant sur sa poitrine. « Ce secret est là; il n'en sortira pas. » Le lâche se tiendrait trop sur ses gardes.
» — Cathalina!» reprit Marie avec colère, « tu es au nombre de ses ennemis.
» — Non, certes, » dit la Cathalina en souriant amèrement. « Il n'y a pas de sang entre » lui et moi , n'est-il pas vrai? Ses offenses sont )> de celles qu'on pardonne!
)) — Andréa ! Andréa ! » dit le jeune homme ,
LA TEMPÊTE. i33
mais vaincu parle délire, faible, presque sans voix.
« — Tais-toi, malheureux!» dit la veille, a Que ce nom ne sorte plus de ta bouche : tu » le souilles. »
Elle se dirigea, les yeux étincelans, le bras levé, vers Andréa; mais Marie se jeta sur elle et la terrassa de sa main nerveuse.
« — Sorcière infâme!... » cria-t-elle. « Quoi ! » sous mes yeux!...
» — Qu'as-tu donc?» dit la vieille en se débattant.
a — Tu le voulais précipiter dans la mer !
» — Moi ! Jésus Maria 1 je le voulais faire » rentrer dans la barque.
» — Fais encore un geste suspect, » dit la jeune fille en s'armant d'un aviron ; « et je » t'écrase la tête ! »
La Cathalina avait profité du mouvement de Marie pour se dégager; elle tira une arme de son sein, et en montrant la pointe à la belle Catalane :
« — Je ne te crains pas, Marie,» lui ditelle.
« — Que vois-je! ce poignard
l34 ANDRÉA.
» — Oui; c'est le sien; mais il ne l'aura que » pour le porter en terre, dans une blessure » d'où tout son sang aura coulé.
» — Ose, ose, Satan.
»î — Ce n'est pas de ma main qu'il doit pé- » rir, » dit froidement la vieille; « et son mo- » ment n'est pas encore marqué. Mets ton » esprit en repos.
» — LaCathalina!...
» — La tempête nous gagne. Songeons au » plus pressé, >^ dit-elle.
Elle saisit un aviron et se mit à ramer avec force. En peu d'instans le bateau gagna une petite baie bien abritée. La Cathalina sauta d'un pied ferme sur un rocher de la rive et disparut.
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