‹ AndréaChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ca rencontre.

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(Sophocle.)

Immobile, saisie d'un long étonnement, Marie tenait ses yeux attachés sur la route que venait de prendre la Catbalina, comme pour y saisir sa trace; et de tempsà autre elle

l':^6 AIVDRÉA.

croyait revoir cette femme dans la poussière que le vent soulevait en épais tourbillons, ou dans un buisson dontles feuilles émues tremblaient sur leur tige. En ce moment Torage qui avait lutté long-temps pour s'étendre bien avant dans les terres, se retirait vaincu vers la mer; à l'occident, le ciel, d'un noir bleuâtre, s'abaissait sur les eaux en lourde et vaste coupole, semée de lames de feu , et enveloppait le soleil dans son nuage; à l'orient, l'air était pur et serein , mais le sombre reflet du couchant le teignait d'une couleur triste et vague. La mer reflétait, en miroir fidèle, les accidens du ciel; une part était noire et sombre, l'autre grise et pâle; un large sillon d'argent les séparait brusquement; entre le ciel et l'eau flottait une lumière rougeâtre , qui, laissant dans l'ombre le sommet des hauts lieux, les éclairait à quelques pieds de leur base. On n'entendait plus qu'à de longs intervalles le bruit affaibli du tonnerre qui mourait dans mille échos; mais toutefois la nature n'avait pas repris cet air riant qui suit une tempête : elle était encore silencieuse et dans l'attente. A ce calme subit, le délire d'Andréa s'était

apaisé; il reprenait ses sens et jetait autour de lui des regards incertains et honteux. Marie se hâta de hii adresser la parole pour que ce moment lui fut moins pénible.

«—Vous avez bien souffert! » lui dit-elle d'un air d'intérêt.

« — Oh ! oui... Je sens là un poids qui m'é- » touffe... Mais où donc est cette femme?

»• — Elle s'en est allée.

» — Déjà!... Vous me cachez quelque chose, » Marie, w dit Andréa qui la vit hésiter.

« — Je ne vous cache rien.

» — Où était-elle lorsque j'ai.... tantôt?.... » m'a-t-elle vu?... •

w — Hélas ! plût à la bienheuse mère de V Dieu qu'elle ne fût jamais venue! » dit Marie avec un soupir; car, dans les pays du Midi, on s'efforce de dérober à la vue des indifférens la folie d'un parent ou d'un ami, comme on cache une action honteuse, un crime.

» — Elle m'a vu... et, » reprit Andréa avec crainte, « ni-je dit quelque chose.'^..

» — Vous n'avez prononcé que le nom » d'Andréa.

l38 ANDRÉA.

,, Tant mieux,» dit-il en poussant un soupir d'allégement.

« — Vous avez donc un secret , un secret » terrible ?

» — Terrible en effet;,., mais il mourra avec » moi.

M — Croyez-moi,» dit tristement la belle Catalane, <( peu importe qu'il ne vous ait point » échappé : cette femme le connaît. •

» — Qui? » s'écria le jeune Grec.

« — La Cathalina...

)> — La Cathalina! » dit-il en cherchant dans sa mémoire si ce nom avait jamais été lié à son sort.

i< — Je vous le puis avouer, maintenant » qu'il n'y a plus de péril pour vous. L'infâme, » la maudite vous a voulu jeter traîtreusement » à la mer.

» — Grand Dieu!...

» — J'ai bien su l'en empêcher... » poursuivit Marie, qui*, par un involontaire geste, caressait l'aviron de la main.

" — Et pourquoi l'en avoir empêchée! » s'écria Andréa avec colère. « A l'heure qu'il est, » tout soî'ait fini pour moi; j'aurais souffert,

LA. RENCONTRE. l39

» mais je n'aurais plus à souffrir. De quel » droit m'avez-vous rejeté dans la vie? De quel » droit ni 'avoir enchaîné âmes inquiétudes de »tous les jours, à mes longues souffrances, à » cette incertitude qui me dévore, qui me tue?..

» La vie! Oh! voilà un beau présent que

» vous m'avez fait! La vie! savez-vous ce que » c'est que de vivre dans de perpétuelles alar- » mes, de ne pas voir une ombre le jour, de » ne pas entendre un souffle de vent la nuit »sans tressaillir, sans sentir une sueur froide, » un batj:ement de cœur, sans craindre à cha- » que instant pour cette misérable vie? Ah! » si vous l'aviez su, vous ne m'auriez pas » prêté ce funeste secours. Mon agonie serait » en arrière de moi, et elle m'est toujours en » avant; elle est là, avec ses livides horreurs, w ses angoisses, son râle!...

)) — Vous m'osez demander pourquoi?... v dit Marie avec une larme.

« — Par pitié, oubliez ce que je viens de i) dire. J'ai honte, j'ai horreur de moi; quand » je devrais tomber à vos pieds, vous remer- » cier comme un autre anee eardien!...

» — Je n'aurais pas laissé tuer sous mes yeux

kNDREA.

» mon plus cruel ennemi, et vous, vous qui » m'êtes si cher!...

» — Marie, » dit Andréa d'une voix grave, a ne me tenez plus ce langage. J'ai été bien » coupable de l'entendre...

» — Vous ?

^) Ehl n'est-ce pas un crime que d'expo- » ser une belle et innocente Yille à aimer un » malheureux tel que moi!... Jamais femme ne » portera mon nom: jamais elle ne passera à » mon doigt l'anneau nuptial. Aucune des joies » de la terre n'est faite pour moi : je p'en suis » pas digne.

» — Je ne vous demande point votre secret; » je ne cherche pas même à le pénétrer: mais » croyez-moi, Andréa, quelle que soit votre » faute...

)) — Ma faute ! dites mon crime.

» — Rien n'est au dessus des remords; tout » s'efface, tout se pardonne.

» — Devant Dieu, peut-être; mais devant » les hommes, non. Laissez-moi à mon sort; » et soyez assurée, Marie, que l'espoir d'avoir » pu être aimé de vous adoucira l'amertume » de tnon dernier moment.

» — Homme étrange , » dit Marie avec une sorte d'impatience, « Satan lui-même, Fange » tombé ne se croirait pas plus indigne de par- »don. Qu'avez-vous donc fait?

» — Ce que j'ai fait! A mon récit vos che- » veux se dresseraient sur votre tête, vous me » fuiriez comme un pestiféré.

» — Se peut-il?» dit Marie en reculant malgré elle. « Vos mains...

j) — Mes mains sont pures de sang , mais ma » bouche... Au nom du ciel , ne m'interrogez )) pas !

» — Non; vous parlerez. C'est trop long- » temps retourner le couteau dans ma bies-

• sure. Au nom de l'amour que j'ai pour vous,

• Andréa, qu'avez-vous fait? »

Et tous ses traits étaient animés d'une fierté pudique, et ses yeux étincelaient. Andréa ne put pas soutenir ce regard de feu ; il baissa la tête, et dit d'une voix éteinte :

u — J'ai manqué de cœur dans une occasion » où il allait de ma vie et de celle de mes com- » pagnons...

)) — Ah! » s'écria Marie avec joie, « que béni wsoit Dieu!

1 l\0. ANDRÉA.

» — Et VOUS ne me repoussez pas avec hor- »reur?...

)) — Je vous aime; je vous aime,» dit la belle Catalane avec une naïveté d'enfant, et en prenant ses mains qu'elle serrait contre son cœur.

« —Mais sachez, jeune fdle, que tous mes » compagnons sont morts; tous, jusqu'au der- »nier, et que c'est ma lâcheté qui les a per- » dus.

» — Oui, je t'aime, je t'aime, «dit Marie avec abandon. (( Je t'aime, parce que tu es » malheureux, parce que tu es faible et que tu » as besoin d'appui. Si tu n'as pas les vertus » d'un homme, je les aurai pour toi. Andréa » fier, impétueux, m'aurait déplu peut-être: » ce que j'aime en lui, c'est sa douceur timide. «Oui, je t'aime comme une mère son enfant, » comme un guide jeune et fort le vieillard à » qui il donne le bras, comme le bâton aime- » rait l'aveugle si le bâton avait une âme. Ne me » repousse plus; ta vie est la mienne; je m'y » attache; je m'identifie avec elle... Andréa, » un peu, oh! un peu d'amitié en retour de )i tant d'amour.

LA B ENCONTRE. I/j3

» —De l'amitié!... O femme adorée entre «toutes les femmes, crois-tu que je ne me » sois pas livré de violens combats pour luttei- M contre l'amour qui me dévorait? En voyant » tant de beauté, tant de jeunesse, un si bel » avenir qui t'était réservé, je craignais de t'en- » chaîner au sort d'un misérable. J'ai lutté » long-temps en vain; mais l'amour l'emporte, » l'amour est le plus fort. A toi î pour jamais; » à toi! toujours à toi! Je n'aurai pas un vœu, » pas une pensée qui ne soient pour Marie. Tu » ne sais pas le prix du trésor que tu me » donnes! un amour de vierge, un amour pur » comme un nuage d'été, à moi!... Marie, Ma- » rie, tes douces paroles sont là, elles mepénè- » trent, elles coulent comme un miel dans mes » veines. Oh! ne me les retire pas , par grâce, » dit-il en tombantàsespieds;« elles sont à moi; >> ne me les retire pas.

» — Jamais, jamais, » dit Marie en le relevant.

Andréa passa un bras autour du corps de Marie; et, une main levée vers le ciel, triste, nuageux, et qui grondait sourdement:

a — Voilà,» dit-il, ulimagede la vie qui t'est

l44 ANDRÉA.

«réservée. Songes-y, jeune Catalane; pour ))un jour de soleil , tu auras vingt jours » d'orage.

» — Je les brave.

» — Et un soir, peut-être, ton époux, celui > à qui tu auras tout donné , sera poursuivi et » frappé jusque dans tes bras.*..

» - Qui l'oserait? » dit fièrement Marie en se dégageant des bras d'Andréa et en étendant sur sa tête une main protectrice.

a — Je n'ai pas été maître de moi, » reprit le jeune Grec d'un air rêveur, après un moment de silence. « Marie, chassons nos douces » pensées, comme au réveil on chasse le sou- » venir d'un rêve. Je ne dois avoir qu'un soin

• qui m'occupe; depuis long-temps le moment » est marqué : il faut qu'il vienne enfin. Ce

• poignard...

» — Il n'est plus au pouvoir de Gobet de

• vous le rendre.

>, — Comment le savez-vous?

)) — Je l'ai vu aux mains de la Cathalina

» — Toujours cette femme!

» — Elle le tenait caché dans son sein.

» — Et vous ne le lui ave/, pas arraché?

LA RITNCOWTRE. l45

» — Je craignais de trop bien servir votre » désespoir.

» — Aux mains de la Cathalina cette arme »est bien plus redoutable. Elle sait que je suis »ici... elle va venir... Ecoutez, écoutez!» dit-il en prêtant l'oreille. « Entendez-vous ce bruit » de pas?... Où fuir? où me cacher? malheu- »reux!...

»~Eh bien! veux-tu fuir? le veux-tu?...

» Je pars avec toi; je te suis; mais avant de me «jeter, les yeux fermés, dans la misère et dans » l'exil , que j'entende au moins une douce pa- »role sortir de ta bouche. Dis-moi que c'est «par amour pour moi que tu tiens à la vie; » ne crains pas de mentir , de me tromper; dis-

• le-moi... Oh! non, non, » reprit-elle en sanglotant; « si c'est un mensonge, ne me le dis »pas.

» — Marie, tu le veux! » dit Andréa vaincu. « Le sort en est jeté ; je t'entraîne avec moi

• dans l'abîme. Oh! jeune fille, si j'avois su te

• rencontrer un jour , avec quel soin religieux

• j'aurais veillé sur mon honneur, pour être » digne de toi!...

lO

l4G ANDRKA.

» — Qu'as-tu ?» lui demanda Marie en le voyant pâlir.

u — Cette femme...

» — Oui; partons... Mais entends gronder » le ciel; vois la mer s'agiter; la tempête re- » vient; jamais nous ne pourrons arriver au » port.

)) — Que faire, grand Dieu!

» — Ah! » dit Marie en avisant, non loin de là, une barque qui avait aussi cherché un refuge dans la crique. « Il y a là quelqu'un , )) peut-être... Ohé! patron! » cria-t-elle.

» — Qu'est-ce? » répondit, en se levant, le patronqui dormait dans le fond de sa barque.

« — C'est vous, patron Michel !

» — Tiens ! la belle Catalane!.. Que penses- » tu de cette bourrasque ? » dit le patron qui bâillait et se frottait les yeux. « Si la mer avait «jamais soif, elle aurait bu son soûl aujour- » d'hui.... Pouah ! il n'y a pas de sommeil plus 3> dur que celui qu'on fait au bruitdu tonnerre; » les vagues vous y bercent trop.... Holà hé! » reprit-il en faisant tourner son bateau pour en présenter la pointe à une lame, qui allait fondre dessus. «Tu cstrop courroucée, la belle;

LA RENCONTRE. ' l/|^

» la, la , calnie-toi. A la bonne heure , ma jolie » soupe au laitî w dil-il en voyant la lame se briser , et tomber écumeuse autour du bateau. «Dis donc, Marie, de quel côté as-tu » fouillé les rochers, ce matin?

» — Au Vallon des Auffes.

» — Mauvaise affaire, ma fille , mauvaise af- )) faire. Ces roches-là sont plus battues que le )) grand chemin de Rome. Si la mer avait une )) poussière, il n'y aurait pas moyen d'aller à w ce Vallon par le vent le plus léger.

» — Je suis donc plus chanceuse que toi, » patron Michel ; car j'y ai trouvé de quoi rem- » plir quatre grands paniers.

w — Hum! )) dit Michel en allumant sa pipe, « la mer est vieille ; elle n'aime que les jeunes » gens. On fait cas de nous autres, vieux ma- »rins, parce que nous connaissons la traî- )î tresse, et dans ses jours de belle humeur » nous savons prévoir la bourrasque; mais » voilà tout ce que nous pouvons gagner avec » elle. La mer, vois-tu ?c'estcomme les femmes: » on ne la connaît bien que lorsqu'elle ne veut » plus de vous. Suffit... Ton père est-il allé au » large ce matin?

l48 ANDRÉA.

» — Hélas! oui.

„ — Ne crains rien; nul ne manœuvre avec M plus d'adresse dans le golfe. Mais si tu

• comptes sur sa pêche, tu compteras deux

• fois.

9 — J'ai fait sa journée et la mienne.

» — A la bonne heure, »dit Michel en regardant au large. « Enfin la rade est libre! » reprit-il avec joie; a mes yeux s'y peuventpro- » mener librement, sans craindre d'y rencon- »trer un pavillon ennemi!... Que maudits » soient ces chiens d'Anglais !.. . Il fut un temps

• où ils n'étaient pas si fiers; quand M. de

• Suffren courait sur la mer des Indes, ils ne » se laissaient pas approcher d'un peu près , » sans recommander leur âme à Dieu. Mais » aujourd'hui on dirait que la mer est à eux... lOh ! si , avant de mourir, je pouvais enten- » dre encore une fois le branlebas , et tirer à » volée dans la mâture d'une frégate!...

» — Marie, »dit Andréa, « le temps presse.

» — Avec cet homme il faut choisir son mo- » ment. Il ne vous écoute que lorsqu'il n'a plus • rien à dire.

» — Hum ! » reprit Michel , « que bénie soit

LA. RENCONTRE. I 4q

• la tempête! La princesse pourra se prome- » ner demain clans la rade.

j» — Quelle princesse?

» — Combien y en a-til à Marseille ? La sœur ode l'Empereur, donc; la princesse Pauline «Borghèse.EUe a fait ce matin son entrée à la » lueur des éclairs et au bruit du ton nerre. Le )»ciel s'était mis en réjouissance pour elle; et » c'est pour elle qu'il a chassé les Anglais. Que

• bénie soit la tempête! » répéta le patron. a Voilà six mois que nous ne pouvions aller au

» delà de la seconde bouée.

» — Marie ! n dit encore Andréa.

« — Patron Michel, il faut que j'aille à » Saint-Jean * : et vous voyez que la route » n'est pas praticable par eau. Me voulez-vous w faire l'amitié de veiller sur ma barque ?

» — Pauvre enfant! o ditle patron en éclatant de rire , oc es-tu folle, ou si tu me prends pour )) un novice ? Moi rester ici ! Ne vois-tu pas j) que la rafale y va bientôt donner à plein ?

» — Comment faire?» demanda la belle

* Quartier de Marseille habité par les pêcheurs.

{Editeur.)

Catalane d'un air d'inquiétude ; « essayerezi> vous de gagner le port?

» — J'aimerais njieux me mettre une pierre » au cou que de me risquer dans cet étroit » passage par un vent de labech. Ecoute : » nous allons partir , et, gagnant le large , nous » irons abriter nos barques sous la Tourette , » du côté de l'Estaque.

» — Bien dit, patron, » répondit Marie ; et déjà sa barque flottait , indécise, loin du rivage , que Michel commençait à peine à démarrer la sienne.

a — Attends moi donc, la Marie,» dit le patron. « Par le gros temps, on en vaut mieux » lorsqu'on est deux à se voir et à se parler.

» — Je suis en panne.

» — Oh ! oh ! en panne sans voiles ! dis » plutôt que tu vas à la dérive. Il faut que la » mer soit bien mauvaise pour que tu sois » tant ballottée. Réflexion faite, nous agirions » peut-être sagement de rester ici et d'y » dormir encore deux ou trois heures ; je » crains... v

Le patron s'arrêta brusquement au milieu

LA. RENCONTRE. l5r

de sa phrase; il eut l'air étonné; une explosion se fit entendre.

« — Je ne me trompais pas , c était bien un » sifflement de balle. Sommes-nous encore au » temps àQS fuyards'' ^our qu'il n'y ait pas de » sûreté aux portes de la ville!.... Attends, » attends ! » dit-il en tirant un couteau de sa poche: « nous allons nous dire deux mots de » près.

» — Ce n'est pas à toi qu'on en veut , » cria une voix.

« — Oui dà ! Eh bien ! alors vise avec plus » d'adresse , imbécile ; ton plomb m'a frisé de )) si près qu'une ligne de plus, et le fils de mon » père allait dormir sous terre.

» — Couchez-vous dans la barque à plat » ventre, » dit Marie à Andréa.

En ce moment un second coup de fusil partit.

« — Rien dans l'air, rien sur la rive, » reprit le patron ; « c'est donc à des chrétiens » que vous en voulez, assassins !... à des chréj) tiens!» cria-t-il en serrant fortement le

^ Les couipaguies de Jésus et du Soleil.

I 5a ANDRÉA.

manche de son couteau, et en grimpant sur les rochers. «Où sont-ils, les misérahles?»

Il regarda autour de lui et n'aperçut rien ; seulement il lui sembla voir, un moment, dans le lointain, des gens qui fuyaient, mais qui furent bientôt cachés par un triple rideau de roches. Le patron jeta son couteau à terre, de rage; puis, songeant à Marie et à la promesse qu'il lui avait faite, il s'apprêtait à redescendre sur la rive; il vit la barque de la belle Catalane qui luttait, au large, contre une mer houleuse et grondante.

a — Holà, hé ! » cria-t-il, « tu n'es pas pru- » dente , la belle. Il y avait moins de danger à » rester sous le fusil de ces maladroits qu'à te «jeter au milieu de la tempête. Tourne à » droite ; la mer y sera plus douce , mais ne » t'y laisse pas gagner par elle, car elle te » pousserait sur les rescifs... Là, bien. Main-

» tenant chemine droit devant toi Pauvre

«enfant!» murmura -t- il , «que la sainte » Vierge lui soit en aide. »

Et, regagnant sa barque, il s'enveloppa de son caban , et se remit à dormir.

Echappé au danger qu'il venait de courir,.

Andréa semblait ne pas voir le danger qu'il courait encore. Marie crut lire dans ses yeux une sorte de courage de résignation ; et , lui prenant la main :

« — Voyez, » dit-elle : « le vent nous se- » conde. En peu d'instans nous serons au » port.

» — Ici-bas il n'y a pas de port pour moi , » et la tempête qui m'assaille en ce moment )> est la moins dangereuse. J'échapperai à la » rage des vents ; eh bien ! quoi ? je trouverai , » en mettant pied à terre, la rage des hommes, )) plus constante, plus acharnée, plus furieuse » mille fois. Oh! si j'osais!... » dit-il, en regardant fixement l'abîme.

« — Quel est votre dessein ? » demanda Marie alarmée.

(( — Rien, rien... Soufflez, vents; siffle, tem- » péte; soulève-toi, mer orageuse; c'est dans y» tes gouffres qu'est mon refuge: mais sauve, »oh! sauve Marie! que demain elle puisse M arroser de ses pleurs mon cadavre jeté sur la » rive.

M-^Ah'» s'écria Marie, «tandis que je

» VOUS écoutais, la mer ma gagné; elle a plus » de force que moi.

» — Juste ciel !...

» — Point de cris , point de désespoir. Pre- )) nez un aviron , et voguons de concert. »

Tous deux se mirent à ramer vivement, mais c'était en vain ; la fragile barque était emportée par les vagues avec tant de vitesse que tous leurs efforts ne pouvaient retarder sa marche.

« — Perdus , perdus ! » dit tristement Marie.

« — Perdus! » répéta Andréa avec désespoir. cvOh! donnez des signes de détresse; agitez » votre mouchoir...

» — Il n'y a personne au rivage.

), — Dieu puissant! » dit-il en levant ses mains au ciel.

a — Ecoutez , )) reprit-elle d'un air plus calme. «Au moment où le bateau se brisera » contre les rescifs , tâchez de conserver votre » sang-froid, et jetez -vous sur mes épaules; » avec l'aide de Dieu je gagnerai la rive.

» — Non , Marie ; laissez-moi mouiir.

LA. RENCONTRE. l55

» — Aux rames, aux rames ! » cria la jeune fille. « Sainte Madone ! ayez pitié de nous.

» — L'aviron échappe à mes mains, » dit Andréa avec terreur. « Le courant nous em- » porte.

)) — Oh ! si nous avions pu gagner la rive !... » Il est trop tard. »

En ce moment, ils avaient cessé de lutter contre la tempête. La barque, faible jouet des vagues, allaita leur caprice, tantôt précipitée dans le fond de l'abîme , tantôt élevée jusqu'aux cieux. Les montagnes d'eau qui l'entouraient de toutes parts, dérobaient la terre à la vue de Marie.

a — Voici donc venu le moment!» dit .Andréa d'une voix éteinte. « Marie, pardonnez- )) moi de vous avoir entraînée dans mon mau- » vais sort.

» — Votre mauvais sort! » dit la belle Catalane, les mains jointes, les yeux levés au ciel. « Si je ne l'avais point partagé, vous au- » rais-je pu survivre ?

» — Marie , Marie , » reprit le jeune homme d'un air grave et triste, c( quelle pensée dans

» lin tel moment ! une pensée cFamour au » milieu d'une scène de mort!...

)> — Et Dieu n'est-il pas tout amour ? Oh ! » s'il a mis dans mon âme ce sentiment chaste » et pur qui était ma vie , croyez qu'à ses yeux » cette pensée trouvera grâce... Il le faut, car » elle suivra Marie jusque dans sa dernière » heure, et Marie est faite pour le ciel ; Marie » est une sœur des anges. Sa mère , en mou- » rant, le lui a dit.

» — Voyez venir cette lame , haute et som- » bre comme un pic de TApennin ; c'est elle » qui nous va engloutir. Elle a roulé longy> temps dans les vagues pour grossir ses flancs ; » maintenant que la voilà puissante et forte, » elle se promène lentement sur la mer » qu'elle écrase de son poids , comme si elle « voulait jouer avec sa proie, et rire de notre » agonie. Ah! » cria-t-il en mettant ses mains sur ses yeux , « quelle horrible vue î » — Oui... là, dans un moment; là!...

» — J'ai froid... j'ai peur, » dit Andréa d'un air égaré.

« — Peur! et pourquoi? Arme-toi de cou- »rage; sois homme, Andréa. Vois, je suis

LA RENCONTRE. It)^

y> calme ; la mort, pourra glacer mon dernier » sourire sur mes lèvres, mais non en effacer » la trace. Peur! est-ce donc la première fois » que tu te trouves face à face avec la mort ? » Pour moi , j'ai vu plus d'orages et j'ai eu plus » d'agonies qu'il n'y a de roses sur un buisson » au mois de mai.

» — Et vous y avez échappé ? » dit le jeune homme, qui entrevit une lueur d'espoir.

« — Mais jamais, je l'avoue, je n'ai vu une » tempête si furieuse, si vaste. Andréa, mon » bien-aimé , enlace-moi de tes bras : que nous » roulions ensemble au fond de l'abîme, que » nos derniers soupirs se confondent, et que 0 la mort ne puisse pas désunir ce que l'amour » avait joint. »

A ces premiers mots , Andréa l'avait prise dans ses bras caressans ; mais bientôt , saisi d'effroi , il se voulut dégager : elle le retint.

a — Et maintenant, » reprit-elle, « je puis )i dire comme toi : Soufflez, vents; siffle, tem- V péte ; soulève-toi , mer orageuse. Oh ! mon » bien-aimé, ne tournons pas nos regards » vers la terre. L'idée que notre vie y pour-

1j8 ANDRÉA.

» rait être si belle troublerait Tespoir de ce )) moment suprême et solennel... Parle, oh ! » parle-moi toujours; ta dernière parole, com- » mencée sur la terre, ira s'achever dans le » ciel ; ici bas et là haut, je ne cesserai pas de » t'entendre.

» — Femme, » dit Andréa subjugué par l'ascendant de Marie , « femme, tu as donné à » mon âme une énergie qui m'étonne. Oh ! » que vivre avec toi eût été doux , puisque » avec toi mourir est si facile !

» — Mon bien-aimé, mets ta main sur mon » cœur. Voici ses derniers battemens ; rei> cueille-les, ils sont pour toi...

» — Dieu puissant ! w dit Andréa en se serrant près de la belle Catalane. « Tout est » fini... »

Alors de grands murmures sortirent du fond du gouffre, et éclatèrent en un horrible et vaste mugissement à la surface des eaux. C'était la lame qui s'avançait , entraînant tout sur son passage ; elle prit, dans son tourbillon, la fragile barque, la porta à son sommet et en joua comme d'une plume jetée au vent;

LA RENCONTRE. I Sq

puis elle la replongea dans l'abîme et l'y fit pirouetter sur sa quille.

Andréa, éperdu, se mourait aux bras de Marie; tous deux, sans voix, sans haleine, croyaient n'être déjà plus de ce monde. Voilà tout à coup que la barque s'arrête entre deux murs de cristal qui semblent toucher aux nuages; il se fait un grand silence; les deux monts d'eau s'abaissent et tombent dans la mer, où ils courent un moment en vagues écumantes, et finissent par disparaître : c'était la lame qui expirait, vaincue, faute d'espace où se mouvoir librement. Marie lève les yeux : elle avait en face d'elle le port; d'un côté le fort Saint-Jean, couvert de soldats qui battent des mains, comme pour la féliciter d'avoir échappé au naufrage ; de l'autre la colline verdoyante qui porte sur sa crête les restes de la citadelle de Saint-Nicolas; derrière elle, elle entend le bruit de la tempête qui s'efforce , impuissante, de franchir cet étroit passage, et qui se retire vers la mer.

« — Sainte mère de Dieu ! >» dit-elle en tombant à genoux, a c'est votre main qui m'a di-

l6o ANDREA.

» rigée! grâces vous en soient rendues sur la » terre et dans le ciel.

» — Marie, Marie! » dit Andréa qui croyait sortir d'un songe pénible. « O bonheur!

» — Le moment de parler n'est pas venu, » reprit la courageuse fille. « Il faut agir. Aux » rames ! »

Et voguant sur les flots houleux, ils ne tardèrent pas à arriver à l'embouchure du port.

a — Triste, misérable condition! » murmura Andréa, les yeux fixés vers le quai où étaient, rassemblés en foule, des hommes, des femmes, des enfans. «Cette terre que j'ai tant » désiré de revoir, voilà que je le redoute. Ici la » mort, là des pièges...

» — Ne crains rien , Andréa, » dit fièrement la belle Catalane : « Marie veille sur toi. »

Ils côtoyèrent le monument de la Consigne, qui élève au milieu des flots sa gracieuse architecture, et ils abordèrent dans une petite anse où c'est à peine si l'eau basse et dormante peut porter le plus frêle bateau.

(( — Ohé? la Catalane! » cria l'une des femmes qui attendaient sur le quai, tandis que

LA. RENCONTRE. lôl

Marie était occupée à amarrer sa barque à un anneau de fer, « tu sois la bien venue.

M — Grand merci, mise Planque *, grand » merci.

» — Tu as eu le cœur d'aller en mer au« » jourd'hui !

)) — Il le faut bien.

» — Gomme te voilà faite !

» — La rafale a été bonne , » répondit Marie avec un sourire.

« — Ohé, la Marie! » dit une autre, « ap- » portes-tu du poisson ?

» — Mes pleins paniers.

» — Je te les retiens. f

» — A moi! à moi ! » crièrent toutes les femmes en se ruant vers la barque.

« — Nenni, nenni, » dit Marie en s'asseyant sur ses paniers pour les défendre contre toute attaque ; « c'est la Planque qui m'a » parlé la première ; c'est la Planque qui les » aura.

* Mise , terme honorifique qui tient le milieu entre maîtresse et madame. L'auteur en a donné l'étymologie dans une précédente chronique. ( Editeur.)

ANDRtA.

» — J'avais bien raison de dire : tu sois la » bien venue, » dit la Planque avec joie.

« — Pouh ! » reprit une des femmes, « en » quelle monnaie te les paiera-t-elle ? quand » un écu se trouve par hasard dans sa po- » che, il court, toute sa vie d'écu, après un n autre.

» — Elle me paiera quand elle aura vendu.

» — Mais moi , la Marie , » poursuivit cette femme en faisant tinter de l'argent à poignées, «je paie rubis sur l'ongle.

» — Grand bien te fasse. La Planque, viens » prendre ton butin.

)) —Pouh!» répéta l'obstinée. « La vois-tu? » elle n'a pas de quoi payer les droits, et elle M emprunte de l'argent à une commère. Si » cela ne fait pas pitié !

» — Il faut que tout le monde vive. La » Planque est malheureuse , et elle m'a parlé » la première.

» — Garde ton poisson , » dit cette femme qui perdit tout espoir. « Belle drogue en effet ! » quelques mauvais rougets qu'elle aura ra- » massés dans les roches d'Aren !

» — INe méprise pas mon poisson , » dit vi-

LA. RENCONTRE. l63

vement Marie en mettant les paniers à terre. « Il vaut mieux que toi.

» — Est-ce à ton bonheur ou à l'adresse » de ton pécheur que tu les dois ? Ne voiià-t-il » pas une belle mine d'homme? un pécheur à » qui la tempête donne la fièvre ! vois s'il se » remettra de sa frayeur avec son visage de » Carmentran !

» — C'est Andréa, » dit un autre.

a — Andréa ! Oh , oh ! mon garçon , cora- » ment va la folie aujourd'hui ? On te le peut » demander, car j'avais laissé tomber, par mé- » garde, une fève dans mon jardin, et elle y a » germé en plein décembre.

» — Andréa, Andréa! » crièrent les petits garçons, pour qui la vue de cet homme était un singulier sujet de divertissement.

« — La belle Catalane l'élève sous cloche. » C'est pourquoi l'on ne l'a pas vu depuis trois » jours. Beau mariage 1...

» — Te tairas-tu, langue maudite! » dit Marie hors d'elle.

(( — Oh, oh! » crièrent les femmes en éclatant de rire. « Oh, oh! la Catalane a fait au-

l64 ANDRÉA.

» jourd'hni pêclie et chasse; elle a dans ses » filets poisson et gibier.

» — Andréa, Andréa! » criaient les enfans en sautant et en prenant des postures comiques.

c( — Mais laissez-la donc tranquille , » dit mise Planque en appuyant ses deux poings sur ses hanches.

« — Tiens! la Planque qui s'en mêle! Que » te faut-il, la Planque ? as-tu quelque compte » à régler avec nous ?

» — Quand j'en aurai, je ne l'enverrai pas » chercher ; j'irai moi-même.

» — Et bien tu feras, car bien on te re- » cevra. »

I.a querelle s'engagea alors plus vive et plus animée entre la Planque et les autres harangères. Marie profita de ce moment pour dé-

marrer.

« — T^ter la mer pour retourner chez » nous, » dit-elle, « serait folie. Nous laisserons » le canot en Rive-Neuve, et nous gagnerons » à pied les Catalans.

„ — Admirable fille î » s'écria Andréa. « Quoi ! ^ votre âme est remise de ses secousses ! quoi !

LA. RENCONTRE. l65

)) déjà tant de calme après tant de déses- » poir !

i) — Passé l'orage, la mouette déploie un » moment ses ailes au soleil pour les sécher , » et puis elle vole gaiement. Pourquoi ? c'est » que la mouette est fille de Torage.

» — Qu'est le ciel serein? qu'est l'orage?» dit Andréa avec un air de sombre préoccupation : « un rayon de soleil ou un éclair , qu'im- » porte , s'il ne s'y rattache pas des idées gaies » ou douloureuses!...

» — Que voulez-vous dire?

» — J'ai vu un homme qui n'était heureux » que lorsque le ciel semblait se dissoudre » en pluie et en tonnerre. Deux fois il avait » sauvé un navire battu par la tempête , et » son cœur se troublait de joie à ce ressou- » venir.

» — Andréa, » reprit Marie pour faire diversion aux idées qui tourmentaient le jeune homme, «Andréa, vous rappelez- vous vos » paroles dans ce moment que vous avez cru

» être notre heure dernière? Voici la

» terre ; là, derrière cette coUine, est la plage

l66 ANDRÉA.

» des Catalans ; que vivre ensemble y serait » doux !

» — Marie , vous ne pouvez pas concevoir » mes tourmens. »

Il tomba alors dans un morne silence. En peu d'instans la barque eut traversé le port. Marie sauta à terre ; Andréa en fit autant , et ils s'engagèrent dans une rue large et solitaire , qui conduit à l'abbaye de Saint- Victor. Devant l'église , seul débris resté debout de cet antique monument , solide comme une citadelle, dans l'enceinte d'un parapet construit avec les ruines des cellules, est une place d'une forme régulière, plantée d'arbres d'une assez belle venue , mais dont le voisinage de la mer brûle et jaunit bientôt le feuillage. Elle est ornée d'une vaste fontaine dont le bassin, en marbre rouge, est surmonté d'une colonne de granit d'Egypte ; un énorme boulet de pierre en couronne le sommet; ce boulet est le dernier de ceux que les moines plaçaient jadis sur les remparts de l'abbaye , pour les faire rouler sur les assaillans en cas de siège. Ce n'est pas la seule antiquité qu'on y trouve: des statues mutilées de saints y ser-

-vent de banc où s'asseoir; et à l'entrée de la place est étalée une vaste dalle où l'on voyait jadis, avec les yeux de la foi, l'empreinte des griffes de Satan. Quoi qu'il en soit, jetée à l'une des extrémités les plus solitaires de Marseille, près de ruines où siffle le vent de la mer, cette place a un aspect triste et mélancolique qui peut avoir du charme selon que l'âme est ou non disposée aux idées graves et recueillies.

Ce jour-là , ce lieu n'avait retenti que de joyeux accens. Une troupe de Grecs admis à la Libre-Pratique un peu avant la tempête, s'était arrêtée à la fontaine de Saint-Victor pour y prendre le premier repas de terre, qui plaît tant aux navigateurs. Un enfant, armé d'un violon au long manche, qu'il appuyait sur sa cuisse gauche à demi levée, chantait des airs de la patrie , tandis que ses compa^ gnons, assis en rond près delà fontaine, mangeaient et buvaient gaiement en faisant chorus. Leur costume, celui du patron excepté, était uniforme; ils portaient de larges braies bleues qui descendaient jusqu'au genou , et des bas jaunes bien collans à la jambe. Leur veste

ANDRliA.

était de velours noir, et à peine brodée de quelques fiis d'argent sur les boutonnières ; une calotte bleue emprisonnait leurs cheveux, rejetés en arrière et qui tombaient en longues mèches sur leurs épaules. Chacun d'eux portait, sur l'oreille gauche, un bouquet de cassies, seule fleur qui naisse en hiver, et dont les houppes soyeuses , chargées de poudre d'or , exhalent un parfum suave. La veste du patron était richement brodée, et une ceinture écarlate serrait sa taille à la naissance de ses braies, plus amples que celles de ses matelots.

Le repas fini , tous se levèrent par un mouvement unanime , et formèrent , en se donnant la main, une longue chaîne aux deux bouts de laquelle étaient le jeune musicien et le patron. Us sortirent, en chantant et en prenant mille postures gracieuses, de la place; et ils s'arrêtèrent pour dire, de loin, un dernier adieu à la fontaine. En ce moment Marie et Andréa vinrent à passer. Le patron fit un geste de surprise ; la colère et l'indignation se peignirent dans ses yeux ; il prononça quelques mots à voix basse en désignant An-

LA RENCOIVTRE. i6q

dréa : aussitôt tous ses compagnons frémirent comme par un mouvement électrique ; le violon qui, sous les doigts de l'enfant, rendait des sons doux et gracieux, fit entendre Ténergique chant de guerre des Moréotes. La troupe menaçante s'avança vers Andréa qui resta immobile et pâle à l'attendre.

Jamais visage d'homme n'exprima à un plus haut degré les sentimens dont il était agité, que celui du patron. Il y avait, dans tous ses traits, du mépris et de la colère; ses bras nerveux étaient croisés sur sa poitrine ; il tremblait sur ses genoux ; et ses lèvres muettes semblaient avoir un langage, tant elles s'agitaient en mobiles raouvemens. Il garda durant quelque temps un silence accablant ; puis, d'une voix sombre, il lui adressa de vives paroles dans une langue que Marie ne pouvait pas comprendre. Andréa, la tête basse, balbutia quelques mots, qu'à son air on devinait pour être des mots d'excuse ; mais le patron y coupa court, et il lui fit une allocution animée, qu'il termina par une interrogation courte et brusque. Le jeune homme ne répondit pas. Le patron croisa derechef ses bras sur sa poi-

lyO ANDREA.

trine, et, le dévorant du regard^ il répéta sa demande. Andréa joignit les mains et tomba à genoux ; mais le patron le congédia avec un geste de mépris, et, lui montrant du doigt le ciel , puis la terre , il lui dit d'autres paroles dont le sens devait être terrible, car Andréa fut sur le point d'en éprouver une longue défaillance. Les compagnons passèrent, un à un , devant lui, en le maudissant.

« — Que veulent-ils? que vous ont-ils dit ? » demanda Marie épouvantée.

« — C'est fait de moi venez; fuyons, »

répondit Andréa; mais sa vue était si troublée qu'il ne pouvait pas retrouver son chemin. Marie le prit sous le bras pour lui servir de guide , et ils partirent en courant, sans oser tourner la tête.

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