‹ Andrea Mantegna, l'œuvre du maîtreChapitre 2 sur 22 · FRESQUES · texte numérisé non relu

FRESQUES

Le nom de Mantegna évoque les peintures décoratives, aujourd'hui en Angleterre, exécutées pour le Palais de la Pusterla, à Padoue, sous ce titre général : le Triomphe de César. (P. 50 à 58.) Cette œuvre imposante est une des pages capitales de la peinture au XV'' siècle. Elle représente le suprême effort du maître padouan; elle couronne une longue et superbe série d'essais qui l'annoncent et qu'on admirerait davantage si l'on ne songeait au coup de génie où le peintre s'est montré vraiment grand. Avant d'étudier le Triomphe, il faut suivre les étapes de l'artiste.

La première œuvre de Mantegna, exécutée à l'âge de 17 ans, est un panneau destiné au grand autel de l'église de Sainte Sophie de Padoue, qui portait le titre de La Vierge dans sa gloire, et sous lequel le débutant a signé : Andréas Mantinea pataviniis ann. septem et decem natiis sua manu pinxit 1448. Nous ne connaissons ce premier essai que par la tradition : il a disparu.

Mantegna

En 1452, l'artiste exécuta une seconde composition: deux figures, Saint Bernardin et Saint Antoine en adoration devant le monogramme du Christ (p. 70) peintes pour le portail de San Antonio. Comme ia plupart des fresques extérieures de Mantegna, celle-ci a péri tout entière.

Après d'autres essais d'une nature différente dont nous parlerons ultérieurement, Mantegna se révèle enfin comme un maître dans les fresques des Eremitani (p. 1 à 24) qui décorent à Padoue l'église de ce nom. Elles l'absorbèrent pendant cinq ans, de 1454 à 1459. Comme nous l'avons dit, le Squarcione avait partagé la besogne entre deux de ses élèves, et Andréa était chargé de décorer les murs à hauteur d'appui dans les chapelles de Saint Jacques et de Saint Christophe, ainsi que dans deux des arcs supérieurs. Il y peignit à fresque une série de huit compositions représentant des scènes de la Vie de Saint Jacques et de celle de Saint Christophe. On y saisit très bien, en comparant ces diverses grandes pages de peinture historique au moins autant que religieuse, l'évolution qu'a subie Mantegna depuis le moment oii il étudiait encore presque exclusivement la statuaire antique ou celle de Donatello, jusqu'à l'heure révélatrice où il s'inspira directement de la nature et de la vie. Dans les premières scènes, celles de la Vie de Saint Jacques, scènes sur lesquelles précisément le Squarcione exerça ses critiques les plus acerbes, ne voulant voir dans les personnages que des statues animées, le Mantegna de ia première manière apparaît tout entier avec ses ordonnances architecturales, son goût de l'antiquité, sa science de la perspective, sa curieuse recherche d'ornementation: morceaux de sculpture, incrustations de camées antiques, de médaillons, de frises, etc. Dans les dernières scènes, au contraire, Mantegna s'inspira presque uniquement des modèles qu'il avait vivants sous les yeux, puisque dix des personnages de premier plan ne sont autre chose que des portraits d'illustres contemporains , tels que le Squarcione lui-même Palla Strozzi, Firolamo della Value, Marcilio Pazzo, etc.

Les six fresques consacrées à la Vie de Saint Jacques, et qui ont été restaurées en quelques parties, portent les titres suivants: \° et 2° L'Appel de Jacques et André fils de Zébédée (p. 152) et Les démons exorcisés par Saint Jacques (p. 153).

Ces deux scènes jumelles, encadrées par une ogive qui embrasse l'une et l'autre comme une accolade, nous montrent, la première. Saint Jacques et Saint Jean pliant le genou devant le Christ, qui leur fait signe de le suivre. Deux autres disciples flanquent le Seigneur à droite et à gauche. Au second plan, à gauche, se dressent des rochers abrupts. Tout au fond, à droite, se profilent les remparts d'une ville. Un ange plane sur toute cette scène, couplé — idée ingénieuse — avec un autre ange entouré, comme le premier, de banderoles flottant dans le ciel, et qui plane, lui, sur la scène suivante: Saint Jacques, du haut d'une chaire, étend la main, d'un geste impérieux d'exorciste, au-dessus de personnages qui font des gestes d'étonnement.

3" La fresque suivante porte le titre de : Le Baptême d'Hermogène (p. 2, 8, 9,). Ce dernier, à genoux, les mains jointes, courbe la tête sous la main du saint apôtre, qui, d'un geste empreint d'une grande noblesse, verse l'eau baptismale sur le front du néophyte. Des témoins de la scène, de chaque côté de l'apôtre, ceux de gauche à moitié cachés par les piliers d'une galerie romaine, entourent les deux personnages principaux. L'un des assistants a une longue barbe blanche et l'ample coiffure d'un prêtre juif. Deux autres sont des enfants. Dans le fond, entre des piliers richement ornementés et sur des cintres, on entrevoit une boutique de potier remplie d'amphores, de vases, etc. Dominant la scène, deux autres spectateurs, au premier étage de la maison du potier, se tiennent sur une sorte de galerie. Enfin , tout au haut de

Mantegna

la fresque, des angelots voltigent au milieu de riches guirlandes de fleurs et de fruits.

4° Saint Jacques condamne à mort (p. 3, 10, 11) nous montre l'apôtre entouré de soldats romains et levant la tête vers Hérode qui l'interroge, assis sur son tribunal. Ici encore, comme dans toutes les autres fresques, des motifs architecturaux, des basreliefs, des médaillons, des angelots qui pleurent, des guirlandes encadrent la scène. Dans le fond, par la perspective qui s'ouvre sous un portique surmonté d'un cintre, on aperçoit au loin le Temple de Jérusalem, sur sa colline.

5° Saint Jacques marchant au supplice (p. 4, 12, 13, 14) continue la série. Saint Jacques, superbe de calme et avec une bonté tout évangélique, bénit un homme qui s'est jeté à genoux devant lui, tandis que des soldats emmènent le martyr en écartant la foule. Un portique monumental s'ouvre sur une rue de Jérusalem , dont on aperçoit les premières maisons.

6° Vient l'Exécution de Saint Jacques (p. 5, 15, 16, 17, 18). Le saint apôtre, au premier plan, est étendu, la ventre sur la terre, les mains liées derrière le dos, tandis que le bourreau brandit la hache qui va détacher la tête du tronc. Des soldats à pied ou à cheval, et dont l'un tient un bouclier orné d'une tête de gorgone, assistent à la scène. Dans le fond, la perspective montante d'une colline se couronne des portiques, des murailles et tours du Temple.

Deux autres fresques retracent deux scènes de la Vie de Saint Christophe.

1° Le Martyre de Saint Cliristoplie (p. 6, 19, 20). Devant un palais style Renaissance richement orné de basreliefs et entouré d'une vigne grimpante , des soldats se détournent

avec des gestes effrayés d'une sorte de géant dont la silhouette est presque effacée, car cette fresque est très détériorée. Ce géant est le saint que visaient les archers, mais dont une flèche, se détournant miraculeusement du but, est allée frapper un des juges, qui regardait le supplice du haut d'une fenêtre. Trois autres personnages passent devant le palais à deux pas de là, indifférents.

2° La Translation du corps de Saint Cliristophe (p. 7, 21, 22, 23, 14). Des jeunes gens sont en train de tirer à l'aide de cordes le corps gigantesque du Saint mis à mort, tandis que des soldats font la haie, au pied de la colonnade d'un temple. Dans le fond, on entrevoit une rue de Jérusalem par dessous et, par dessus, des arcades qui montent jusqu'à mi-hauteur de la toile.

Mantegna, par ces fresques, se révélait grand peintre d'histoire. Pendant qu'il les composait, il fit la connaissance des Bellini et il se brouilla avec le Squarcione. Bientôt, en 1459, il acceptait les propositions de Louis de Gonzague, et se rendait à

vienne, Musée Hoy.nl P.ipler sur bols, H. 0,12, L. 0,098

Portrait du Pape Innocent VIII Copie d'une fresque perdue de Mantegna. (Belvédère-Vatican)

Mantegna

Vérone, pour orner l'église de San Zéno de fresques dont les six sujets (p. 78), dans leurs compartiments séparés, sont divisés en deux parties: en haut, un triptyque; à la base, un gradin formé de trois prédelles.

Le panneau central du triptyque (p. 79) représente la Vierge et ï Enfant avec des Anges, assise sur un trône richement sculpté, encadrée de colonnes aux fines canelures et à l'arrière-plan, de piliers ornés de bas-reliefs. A gauche, à droite, aux pieds de la Vierge et de l'Enfant, des angelots chantent et jouent de la mandoline. Surmontant la scène, de riches guirlandes de fruits cachent à demi de petits Génies en bas-relief

et tenant des cornes d'abon-

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Avec une grande habileté, l'artiste s'efforçait de concilier, en un ensemble harmonieux et plein de grâce, son amour de l'antiquité païenne et les grandes scènes évangéliques dont le cadre architectural rehaussait la beauté.

Le volet de gauche (p. 80) et celui de droite (p. 81 ) nous montrent, dans le même encadrement monumental, des saints, des martyrs, des évoques, rangés en demi cercle autour du trône de la Vierge, dont les séparent les deux colonnes centrales. A gauche, on reconnaît Saint Pierre, Saint Paul, Saint Jean, Saint Augustin; adroite. Saint Jean Baptiste, Saint Zenon, Saint Laurent et Saint Benoit.

Toutes ces figures sont admirables de sereine dignité, tout en gardant le plus parfait naturel.

La partie inférieure (p. 82, 83, 84, 85), forme la base et montre au centre le drame du Calvaire : Jésus sur la croix. La figure du Christ, admirablement détachée et isolée, semble planer sur la double scène, très animée et fortement contrastée, qui se passe à ses pieds. A gauche, Saint Jean qui joint les mains, dans une expression d'indicible douleur et la Vierge inanimée, soutenue par les Saintes Femmes. A droite de la croix, des soldats romains jouent aux dés pour se partager les vêtements du Christ, tandis que leurs officiers, à cheval, regardent curieusement, l'un, les joueurs, l'autre, les suppliciés. Dans le fond, une voie montante, au pied d'un rocher abrupt, conduit à Jérusalem, qu'on aperçoit couronnant une hauteur. Plus à droite et encore plus loin, se profile le Mont des Oliviers. Cette admirable peinture est, depuis 1797, une des richesses du Louvre. Les deux

Donatello. Lu Madone. Bas-relief (Berlin. .Musée de l'Empereur Frédéric)

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autres compartiments qui les flanquaient à droite et à gauche, dans l'église de San Zéno, sont devenues, à partir de la même année, la propriété du Musée de Tours. C'est, à gauche (p. 86), le Mont des Oliviers, où Jésus prie avec ferveur, tandis que les trois disciples dorment un peu au-dessous de lui, au premier plan ; au second plan, dans la Vallée du Cédron, on entrevoit les soldats qui s'approchent, conduits par Judas. Dans le fond, des arbres, un rocher abrupt, et Jérusalem sur une colline arrondie.

A droite (p. 87) la Résurrection : Jésus surgit du tombeau dont il a soulevé la dalle; tout autour, les soldats, réveillés en sursaut, se redressent à demi du sol, dans des attitudes variées, mais qui toutes expriment la stupéfaction. Chez quelques-uns, c'est déjà de la terreur .... Le tombeau est creusé à l'entrée d'une grotte, dans un rocher qui remplit tout le fond du tableau, sauf une échappée à droite et à gauche. A droite, au loin, on devine Jérusalem.

En 1460, nous l'avons vu, M.\ntegn.\ s'établit définitivement à Mantoue, sauf quelques missions dans d'autres villes et un séjour de 15 mois à Rome. C'est à Mantoue qu'il va peindre ses œuvres définitives, et, en particulier, ses fresques les plus belles et les plus durables.

Ce dernier adjectif, hélas, ne peut pas s'appliquer aux travaux décoratifs dont il orna, de 1460 à ^1464, la villa de Goïto, une des résidences d'été préférées des GoNZAOUE. Rien ne reste de ces travaux ; des tronçons de colonnes, un morceau de frise attestent seuls le délicat encadrement qui rehaussait' les peintures murales de Manteqna. La correspondance de l'artiste est elle-même trop avare de renseignements à ce sujet. Tout ce qu'on sait ou ce qu'on devine, c'est que les fresques de la villa illustraient des souvenirs personnels de la famille Gonzague. La villa de Goïto étant distribuée en salles qui portaient des noms particuliers : Salle des Capitaines, Salle des Princes, Salle des Princesses, Salle des Cardinaux, on devait retrouver sur leurs murs l'effigie de tous les ancêtres des Gonzague, groupés suivant la profession ou la dignité où le destin les avait appelés.

L'exécution des fresques de la villa Goïto a certainement rempli une bonne partie des quatre premières années que Manteqna a passées à Mantoue. En 1464 — cette date n'est pas très certaine — le marquis le chargea d'une autre entreprise considérable, qui, en y comprenant des séjours à Florence et à Pise, devait lui prendre dix ans de sa vie : la décoration murale du Castello Vecchio de Mantoue, et en particulier la Sala degli Sposi (p. 25 à 49). Les fresques de cette dernière ont demandé, si l'on en croit la dédicace qui les accompagnait, deux années de travail ; mais elles ont probablement pris plus de temps ; car l'ensemble de l'œuvre comportait une partie décorative et architecturale, qui montait jusqu'au sommet de la voûte et servait de cadre, non seulement aux scènes elles-mêmes, mais à des camaïeux tels que les Douze Travaux d'Hercule semés dans les tympans, à des guirlandes de fleurs et de fruits, des rinceaux, des pilastres, des chapiteaux. D'ailleurs, les fils et certains élèves du peintre ont collaboré avec lui aux cartons et aux études de la décoration architecturale.

Ici encore, nous manquons de renseignements ; la présence du prince dispensait l'artiste de l'entretenir par écrit des détails de l'œuvre. Nous savons cependant que la Sala degli Sposi fut inaugurée ;en 1474. Au-dessus de l'entablement de la porte d'entrée de cette salle, sur un cartouche porté par des Génies, on lit en effet l'inscription suivante:

< A la gloire de l'illustre Louis II, marquis de Mantoue, prince optime et invincible par la foi, et de Barbara, sa femme, honneur incomparable de son sexe, dédie par leur Andréa Mantegna de Padoue qui a achevé son humble travail l'année quatorze cent soixantequatorze. »

Mantegna

Des scènes de la vie intime des Gonzague, tel était le sujet des décorations qui couvrent deux des parois, de la base jusqu'au sommet des voûtes. Tout un système d'architecture à arcades divise les parois et encadre chacun des épisodes. Les voûtes sont recouvertes de peintures en trompe-l'œil, simulant des bas-reliefs. Au sommet de la voûte est peinte une coupole à ciel ouvert, où des personnages cachés jusqu'à la poitrine par un parapet, regardent en bas dans la salle.

Même en faisant abstraction des fresques, cet ensemble ornemental est un des plus beaux morceaux de peinture décorative du XV"" siècle et un des plus significatifs exemplaires de ce style mantegiianesque, système décoratif qui a fait école. Et toute cette salle, si richement décorée, mais dont tous les ornements cardent une si parfaite unité, semble un hymne nuptial en l'honneur de Frédéric Gonzague et de sa fiancée Marguerite de Bavière.

Dans l'œuvre si grave, épique ou tragique de Mantegna , c'est l'un des rares sourires de sa vie.

La plus importante de ces fresques est celle qui représente Le Marquis Ludovic Gonzague et sa Famille (p. 26 à 35) ; elle se trouve sur la paroi nord; l'auteur y a rassemblé les personnages de la famille du prince.

Une cheminée monumentale sert de base

à cette composition. Sur cet entablement en forte saillie semble reposer un pilier central en trompe-l'œil qui divise en deux la composition. Au premier plan, se trouvent les personnages les plus importants : dans un cortils de marbre qui laisse voir un jardin, Louis II, assis dans un fauteuil, adresse la parole à un de ses familiers. Au centre (p. 27), la marquise de Mantoue, magnifiquement vêtue de brocard d'or, la tête coiffée d'une étoffe blanche et très raide, est assise également dans un fauteuil. Deux enfants se tiennent à ses côtés. Derrière les deux époux , quatre personnages , parents ou dignitaires, restent debout. A droite de ce groupe, d'autres figures diverses animent la scène : des femmes, une naine d'aspect énigmatique, de beaux et jeunes hommes de fière allure, gravissant les degrés jusqu'à la hauteur des personnages principaux et accueillis par un autre personnage qui leur tend la main (p. 28). Toute cette scène est richement décorée de motifs architecturaux, de paysages, et d'une magnifique portière en trompe-l'œil qui semble suspendue à l'un des angles, comme un rideau de théâtre aux trois quarts soulevé.

On s'est demandé, sans pouvoir répondre d'une manière certaine, si cette scène est toute de fantaisie ou fait allusion à un événement de l'histoire des Gonzague. La seconde composition, La Rencontre du Marquis Ludovic et du Cardinal Francesco

Fragment de la Madone et rEnfant dans les Nuées

(.Milan, Coll. du Prince Trivulzio)

D'apriïs une Photogr.nphle de D. Anderson, Rome

Mantegna

Gonzaguc (p. 36 à 42), qui couvre la seconde paroi, représente par contre avec certitude un épisode de la vie de famille du marquis de Mantoue. A droite de la porte d'entrée, sur laquelle est placé le cartouche de la dédicace (p. 42), est encadrée la scène où l'on voit Louis II descendu de cheval et s'avançant vers son fils, le cardinal François, coiffé de la calotte blanche, tout en guidant les pas d'un enfant richement vêtu. Des valets, des chiens montrent que le prince est en partie de chasse. D'autres personnages, à droite du cardinal, sont représentés de profil. Le fond du tableau est rempli par le panorama d'une Rome symbolique, remplie de ses monuments les plus fameux. Cette scène est historique, puisqu'elle rappelle que le 22 Août 1472, le cardinal François fit son entrée dans Mantoue. Le peintre a cependant remplacé cette ville par celle de Rome.

Mantegna ne put achever la décoration du Castello Vccchio, bien qu'il y ait travaillé, par intermittences il est vrai, pendant toute sa vie, et que ses fils y aient collaboré. Mais bientôt, vers 1484, une autre œuvre décorative plus considérable encore, celle du Triomphe de Jules César (p. 50 à 58) , va le détourner des fresques du Castello Vecc/iio; d'ailleurs cette œuvre capitale de Mantegna sera interrompue elle-même par les 15 mois du séjour que l'artiste a fait à Rome, où l'appelait Innocent VIII.

Les fresques de la chapelle du Belvédère au Vatican, aujourd'hui anéanties, représentaient, paraît-il, entre autres le Baptême du Christ. D'après Vasari, la voûte, les murs et le maître-autel de cette petite chapelle étaient couverts de fresques d'un caractère particulièrement «réaliste», dit-il. On y voyait, par exemple, toute une foule de néophytes étant leurs vêtements pour recevoir le baptême de la main de Saint Jean-Baptiste: on devine les heureux détails de pittoresque et d'anatoniie dont un peintre aussi observateur a pu semer sa composition.

Rentré à Mantoue en 1489, il y reprit incontinent l'exécution du Triomphe, qu'il n'abandonna plus, avant de l'avoir terminé. C'est probablement à la fin de 1491 que cette œuvre gigantesque vint occuper la place qui lui était réservée dans le palais de la Pusterta, sur la place de l'église Saint Sebastien, à côté de la maison de Mantegna. Pour le dire en passant, cette église et cette maison avaient été également couvertes de fresques par l'artiste : tout cela est anéanti.

Revenons au Triomphe, dont la Galerie d'Hampton-Court, en Angleterre, conserve aujourd'hui les cartons cruellement repeints. Car ce sont neuf cartons sur toile fine, collés sur papier et peints à la détrempe. Pour juger de leur style primitif, il faut se reporter aux gravures au burin que l'artiste a faites sur le même sujet, mais avec une composition très différente. Ces neuf panneaux ont les mêmes dimensions : un peu moins de 3 mètres chacun, sur une hauteur identique, et les fresques sont audessous des proportions de la nature.

1" Le premier panneau (p. 50) de cette restitution historique, la première qu'ait réussie la Renaissance, nous montre les Enseignes: des guerriers, précédés de musiciens jouant de la Tuba, tiennent fièrement les étendards romains; d'autres personnages en grand nombre sont aperçus dans la perspective. En avant, le buste de la Rama Victrix.

2" Le deuxième panneau (p. 51) Dépouilles des Temples, dresse, sur un char triomphal, un Jupiter et une Junon gigantesques, escortés de cavaliers. Des béliers des autels, des catapultes, des statues de Dieux et de Déesses suivent, ainsi que le buste de Cybèle.

3" Dans le panneau suivant (p. 52) , tout un butin de guerre est entassé dans des chars: des enseignes, des cuirasses, des boucliers, des trésors. Ce sont \es Trophées.

Mantegn.»

Albert Diirer. Orphée massacré par les Bacchantes

Dessin à la plume d'après une esquisse de Mantegna. (Vienne, Albertina)

Mantegna

4° Viennent (p. 53) les Dépouilles oplmes: des vases pleins d'or et d'argent, suivis de génisses couronnées pour le sacrifice. Des trompettes guerrières se détachent sur les fonds lumineux.

5° Les Eléphants (p. 54) montés par les thuriféraires, et précédés d'un bœuf destiné au sacrifice. Dans les lampadaires, l'encens fume. Les énormes bêtes sont splendidement harnachées.

6° Le Butin: (p. 55) des vases splendides enlevés aux vaincus sont portés par des soldats, ou plutôt par les chefs les plus vaillants, dont on honore ainsi la valeur.

7° Les Captifs (p. 56), hommes, femmes, enfants confondus, marchent, les mains liées, l'air abattu.

8° Groupe formé de soldats (p. 57) qui portent les images des ancêtres, de la Louve, des aigles, des étendards, et sont précédés de Joueurs de flûte qui célèbrent le triomphateur.

9° Le triomphateur (p. 58) ; c'est Jules César, qui s'avance, une palme à la main, couronné par la Victoire et monté sur un char magnifique.

Un dixième panneau, non exécuté, mais dont une gravure de Manteoxa nous donne une idée, dei^ait représenter, d'après Gœthe, les «intellectuels > de Rome: sénateurs, orateurs, écrivains, artistes, s'associant au triomphe de César.

On est confondu à la pensée de toutes les études auxquelles l'artiste a dû se livrer pour créer ces centaines de figures: il a dû lire le Triomphe de Scipion, d'Appien, le Triomphe de Vespasien, de Flavius Josèphe, étudier de très près les bas-reliefs de la Colonne Trajane, l'arc-de-triomphe de Titus, les monnaies et médailles antiques . . .

Quand Mantegna acheva cette œuvre capitale, en 1492, il avait plus de soixante ans, et son pinceau n'allait pas tarder à faire de nouvelles merveilles. On a peu d'exemples d'une plus longue et plus glorieuse carrière d'artiste, qui n'a cessé de progresser jusqu'à son extrême vieillesse, et n'a pas connu de décadence. Mais le Triomphe de César clôt la série des grandes fresques ; désormais, à part les peintures décoratives de la chapelle qui abritera son tombeau (p. 65 à 69), il ne fera plus que des peintures sur bois ou sur toile: de grandes œuvres encore, comme nous allons le voir.

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