‹ AndréeChapitre 3 sur 5 · L..,,.jL,Gooylc · texte numérisé non relu

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sur les masses sombres des ta'llis; leurs branches fînes et flexibles se recourbaient gracieusement vers la terre, et la lune, en les baignant de sa lumière, p&le comme eux, argentait le revers de leur feuille inquiète. Mareuil, contemplant la gr&ce virginale de ces beaux arbres, se prit h songer à cette nuque ronde et ferme, à cette longue chevelure dénouée qu'il avait aperçue lorsque la jeune Qlle passait la tète par l'ouverture de la tente. Il longea la pièce d'eau qui arrondissait, comme un miroir encadré d'une forât de plantes aquatiques, l'ovale de sa nappe tranquille où se miraient les étoiles. Au bruit de ses pas, des sarcelles effrayées glissèrent parmi lesnénuphars, et leurs plongeons invisibles ridèrent de grands cercles la surface polie de l'étang. Un soufDe de brise vagabonde inclina, en les frOlant, les panaches des roseaux, et le peuple svelte des joncs exhala un murmure triste et caressant comme un soupir. Il s'enfonça dans le bois par de petits sentiers tortueux et arriva dans le voisinage d'une ancienne maison de garde située non loin du château. Ce chalet, enveloppé d'un épais rideau de vigne vierge, avait plu à Andrée, qui s'en était emparée, et des deux pièces dont il se composait avait fait, au premier, son atelier, au rez-de-chaussée, une sorte de bibliothèque et de cabinet de travail où elle aimait à se retirer en été, pendant les heures chaudes de la journée. Mareuil aperçut de loin

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une lumière qui brillait entre les arbres, daas la direction du chalet. U s'arrôla soudain; le silence de la nuit et des bois était tel qu'il entendait son cœur battre à coups précipités. Il voulut retourner sut' ses pas, mais un Instinct plus fort que sa volonté l'attirait vers ce point d'or. A mesure qu'il s'en rap< prochait, son oreille, tendue à tous les bruits de la campagne, percevait une harmonie lointaine et indistincte. Il se rappela tout à coup qu'Andrée avait fait mettre un piano dans la pièce du bas et ne douta plus qu'au lieu de regagner sa chambre, ainsi qu'elle l'avait dit & sa mère, la jeune allé ne fût allée finir la soirée dans son chalet. C'était bien elle, en effet. Caché dans l'ombre d'un grand arbre qui se dressait auprès de la maison rustique, sur le bord d'une petite pelouse, Henri aperçut, derrière les vitraux sertis de lamelles de plomb, Andrée assise & son piano. Les premiers accords de la Marche funèbre de Chopin résonnèrent sous ses doigts, avec je ne sais quoi de solennel que le recueillement des bois endormis et la sérénité mystérieuse de la nuit donnèrent Si cette composition sublime. Des notes lentes comme un glas, graves comme un roulement de tambours voilés de crêpes, annoncent que le Héros vient d'expirer. Puis un cri de colère monte vers le ciel pour demander compte de cette mort à l'Impassible et à l'Inexorable; le Blasphème, impuissant, retombe brisé, et la Résignation, mouillée de lar-

mes, s'avance en longs habits de deuil. Tout h coup un chant de triomphe jaillit : les Exploits, les Victoires du guerrier accourent, tenant à la main des branches de laurier et de longues palmes vertes; la Gloire fend l'air du sillon fulgurant de ses grandes aites, se pose au sommet du catafalque et laisse tomber une couronne. Mais voici que le Désespoir arrive à son tour. Il dit la vanité de l'effort humain, le mensonge de la renommée, le leurre de l'immortalité et le néant de tout. La Révolte gronde de nouveau, les Imprécations se mêlent aux sanglots : un bruit terrible couvre tout, le son sourd, cadencé, de pelletées de terre qui tombent sur une bière.

Appuyé contre le tronc de son arbre, Henri écoutait. Par les fenêtres entr'ouvertes, de grandes ondes sonores s'échappaient, et lui, courbait la tête sous cette harmonie surhumaine, comme les roseaux de l'étang venaient de s'incliner sous la brise. Après quelques instants de silence, la voix d'Andrée unit ses belles notes graves aux accords de l'instrument. Elle chanta la romance du Roi de Thulé, non pas l'exquise et mélodique composition de Gounod, mais l'étrange chef-d'œuvre que Berlioz a placé dans sa Damnation de Faust. Cette musique entrecoupée, heurtée, capiteuse, plaisait à la jeune fille par l'affectation même de sa couleur gothique : elle avait dit un jour qu'on ne devrait chanter cet air qu'en s'accompagnant sur la viole et coiffée d'un hennin.

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Le morceau terminé, elle se leva et vint s'accouder à la fenêtre. Dans la crainte d'être vu, Henri ât un brusque mouvement en arrière : une branche ds bois mort craqua sous ses pieds, et Sloug se mit & aboyer derrière la porte.

« Qui est 1&? dit Andrée.

— Cest, moi, mademoiselle, répondit Henri en sortant de l'ombre. Excusez-moi : je vous écoutais ea cachette, et j'étais si ravi de. ce que j'entendais que je me serais bien gardé de vous déranger.

— Tiens, tiens, voua êtes donc venu faire un tour de parc? Décidément, je vais croire qu'il y a entre nous harmonie préétablie... Est-ce que vous tenez & rester les pieds dans la rosée, dites, mon frère eo Leibniz?... Non? entrez donc alorsl p

Et elle ouvrit la porte.

< Mademoiselle, j'admire votre vaillance. Seule, dans les bois, à cette heure I

— Bah I je n'ai pas peur de grand'chose avec Sloug : vous venez de voir comme il me garde. D'ailleurs j'ai désarmes. >

Elle prit à sa ceinture un poignard dont elle montra au jeune homme la âne ciselure et la devise : Feri femim. Depuis que Henri lui avait foit lire Colomba, Andrée ne sortait plus le soir sans un stylet.

« Quelle page admirable est cette Marche de Chopin que vous avez jouée tout h l'heurel

. .Coogic

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— Oui, c'est la plus puissante et la plus profonde conception musicale que je connaisse. Beethoven même, ce génie de la douleur, n'exbale pas dans sa Marclie funèbre une lamentation aussi déchirante.

— Vous aimez la musique triste, n'est-ce pas?

— Oui... ce soir surtout, car j'ai du noir à l'âme. -Ah!.. »

Ils restèrent un moment silencieux : elle, & demi allongée sur un large divan bas, la tête appuyée de côté sur la main et le coude soutenu par une pile de coussins d'Orient; lui, assis en &ce d'elle sur un escabeau persan à incrustations de nacre, caressant d'un mouvement machinal le chien accroupi à ses pieds. La pièce, assez vaste, était éclairée par les bougies du piano coiffées de petits abat-jour roses et par une lampe de mosquée suspendue, b. godets de verre rouge.,

« Oui, reprit-elle, vous me voyez ce soir tout à Eût au fond du puits,, . J'ai reçu de votre ami une lettre qui m'a accablée. Tenez, lisez-la... >

Et elle tendit à Henri la lettre de Jacques apportée par M. de Garamante. C'était une déclaration d'une violence passionnée. Hcnriot peignait en termes brûlants l'ardeur de son amour. Il adjurait la jeune fille de prendre enfin une décision, préférant tout, disait-il, même un refus, à l'angoisse d'une incertitude que l'éloignement rendait plus cruelle encore.

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Heuri ne jeta qu'un coup d'œil sur la lettre et resta muet, les sourcils froncés, un peu pâle.

c Vous voyez, dit-elle, comme il me traitai C'est un ultimatum qu'il ose me poser brutalement. Il faut que je capitule & l'instant mémet Peu lui importe de savoir si, en m'adressant cette injurieuse sommation, il ne blesse pas ce sentiment intime, mélange de pudeur et de fierté, qui fait que, nous autres femmes, nous voulons rester souverainement libres jusqu'au moment où il nous platt de devenir esclaves. Il ne s'inquiète pas de savoir si je suis & l'unisson, et ne daigne rien faire pour m'y mettre si je n'y suis pas. Je lui offre une tendresse fraternelle et il me paye en grosse monnaie d'amouri Ahl je suis bien malheureuse, monsieur. Est-ce que vraiment il faut s'interdire d'avoir un ami, quand on est femme, un frère de son choix que l'on puisse aimer doucement, sûrement, sans qu'il vous jette au nez une déclaration? Dites, répondez.

— Mademoiselle, j'ai cru longtemps qu'il pou-. vaît exister entre homme et femme une de ces belles amitiés intellectuelles que votre sexe ne connaît guère. Depuis, j'ai changé d'avis, et je n'ose plus rien affirmer, sinon que ce rêve est peut-être plus décevant encore que ne le sont d'ordinaire les chimères qui séduisent les cœurs généreux.

— Et cette chimère était la mienne pourtant;

j'entretenais cette illusion que je pourrais avoir des amis et me faire leur sœur de charité...

— On vous dira dans les Lûpitaux, mademoiselle, qu'unesœurde charité, quand elle £St jeune et jolie, fait plus de malades qu'elle n'en guérit... Je ne m'étonne pas que Jacques se soit laissé entraîner & souhaiter plus que votre amitié. Cela me semble tout naturel... Je comprends que, si jeune, il vous aimât déjà, et que cet amour ait grandi avec lui... D'ailleurs cette passion n'était pas un mystère pour vous, permettez-moi de vous le rappeler, et je m'explique mal l'indignation provoquée ce soir par un aveu qui sans doute n'était pas le premier.

— Eh! monsieur, c'est que peut-être j'avais cru l'aimer, et qu'apparemment je suis sûre aujourd'hui de ne l'aimer point ! »

Elle lança ses mots d'une voix âpre et se leva brusquement.

c Fumez-vous? reprit-elle; voici du latakieh. Ne vous gênez pas : j'adore l'u'ome de ce tabac d'Orient. Voulez-vous que je vous donne l'exemple? »

Elle alluma une cigarette et reprit sa place sur le divan :

< Voyez-vous, monsieur Mareuil, je ne serai jamais la femme de Jacques, — jamais, entendezvous bieni

— Je ne sais qui je dois plaindre, mademoiselle. ~- Personne! Nous ne sommes point laits l'un

pour l'autre. J'ai pu m'y tromper un instant peutêtre; mais aujourd'hui, je l'avoue, le fossé me paraît moins large à franchir pour une femme de l'iaditTéreace à la passion que de l'amitié à l'amour. Qu'en pensez-vous?

— Bien : je suis docteur en droit, non en psychologie féminine.

— Ne vous donnez donc pas la peine de faire de l'esprit pour ne point répondre, et convenez toutsimplement que j'ai raison, mais que vous n'osez pas le dire... Vous me connaissez trop maintenant pour ne pas savoir à merveille qu'il n'existe entre Jacques et moi aucune de ces affinités électives dont vous me parliez si bien un soir au salon, il y a six semaines. Où sont-elles, je vous prie, ces mystérieuses et suhtiles concordances entre son être moral et le mien, cette secrète parenté intellectuelle que vous proclamiez la condition même de l'amour? Vous n'avez pas remarqué comme je vous écoutais ce soir-là? Ce n'était point seulement parce que je subissais le charme de votre parole ingénieuse, c'est aussi que je voyais se dissiper peu à peu, à la clarté de votre analyse, l'obscurité de ma propre pensée. Je ne débrouillais pas bien encore l'écheveau confus de mes sentiments, je ne savais pas, vous dis-je, si j'aimais Jacques ou si je ne l'aimais point : après vous avoir entendu, j'ai compris que je ne pourrais jamais l'aimer.

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— Moil j'ai fait cela! s'écria le jeune homme avec l'accent du plus douloureux étonnement.

— Mais oui, répliqua-t-elle, sans rien perdre de 6on impitoyable tranquillité. Et vous m'avez rendu le plus signalé service. Imaginez ce qui serait arrivé si vous ne m'aviez pas suggéré l'idée de m'analyser et de l'analyser lui-même, lorsque vous Gtes devant moi cette critique magistrale de l'amour instinctif, bon, disiez-vous, pour une pensionnaire échappée de son couvent, Indigne d'une femme qui pense et subordonne le sentiment à la raison.

— Mais, mademoiselle, ce n'était qu'un paradoxe, un paradoxe absurde et coupable, que je déplore amèrement...

— C'est inutile, il est trop tard. On ne réfute pas après coup un paradoxe soutenu avec tant de talent que vous ne trouveriez plus, j'en suis sûre, pour le combattre, la moitié de la verve dont vous avez tait preuve en le défendant. C'est comme les mots imprudents qu'on laisse échapper devant les diplomates, vous savez; impossible de les retirer. A peine partis, on veut les reprendre ; mais, baate! ils courent et sont déjà loin... >

Il soupira longuement.

M Quittez cet air funèbre, je vous prie. Qu'avezvous à vous reprocher?.. Un crime de lèse-amitié, n'est-ce pasî Allons, je vous croyais au-dessus de ces enfantillages I Voulez-vous que je vous décerne

un diplôme attestant la sincérité du zèle dont vous avez fait preuve en faveur des intérêts qui voua étaient confiés? Noterai-je sur ce certificat combien de fois vous avez traité Jacques de héros? Diraï-je que depuis bientôt quatre mois vous n'avez peutêtre pas manqué un seul jour de proposer à mon admiration une liste complète de ses menus mérites, qualités, dons et vertus?

— De grâce, mademoiselle, épargnez-moi vos sarcasmes. Ce n'est pas être ridicule, je pense, que de souffrir beaucoup à la pensée d'avoir nui au meilleur des amis.

— Monsieur Mareuil, je ne vous reconnais plus : il me semble que vous devenez naïf. Jacques, je le répète, n'est pas plus le mari qui me convient que je ne suis, moi, la femme qu'il mérite. Convenez donc qu'en m'aidant, sans le vouloir d'ailleurs, à discerner les faibles garanties de bonheur présentées par une union si mal assortie, vous avez travaillé dans son intérêt comme dans le mien, et pourvu à la tranquillité, non pas de ma vie seule, mais de la sienne également.

— Comment cela?

— Ehl mon Dieu, parce que si j'avais mis à exécution ce ridicule et enfantin projet d'épouser un homme sans autre raison plus sérieuse que d'avoir joué à cache-cache avec lui une dizaine d'années auparavant, cet homme, je n'aurais pas manqué

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de le rendre très malheureux, attendu que je ne l'eusse jamais aimé.

— Qui TOUS le prouve?

— Tout. Jacques est un enthousiaste et j'appartiens, moi, à une autre école, plus raisonneuse et plus rassise, qui est la vôtre aussi, n'est-il pas vrai, monsieur Mareuil?... Ahl je sais maintenant qui j'aimerai, si j'aime un jourl C'est un homme qui aura eu le talent de si bien m'imposer sa supériorité, que je puisse être flère et non pas humiliée quand je le pi'oclamerai mon maître. Se te veux, celui-là, non point naît comme Jacques, mais possédant la science de la vie, qui est un attribut viril ; connaissant la femme, car je n'aurais pas de puériles jalousies rétrospectives, moi qui pense qu'on doit craindre pour son mari moins les revenants que les voleursl Je le veux spirituel, maniant l'ironie comme d'autres une épée, avec assez de dextérité pour faire à son choix de légères ou de mortelles blessures. Il est, cet homme dont je serai la servante, de ceux qui sont faits pour ne pas rester confondus dans la foule, mais doivent tôt ou tard la dominer, attirer les regards, et soulever la clameur de l'envie unie & celle de l'admiration. lia l'ambition qui est une vertu, la conscience de sa valeur qui est une force, le scepticisme souriant qui est une grâce, l'observation pénétrante qui inquiète et qui subjugue, enfin ce je ne sais quoi de

dédaigneux qui devrait nous irriter et qui nous charmel »

Elle parlait rapidement, d'une voix sourde, un peu sifflante parfois, et plongeait dans les yeux de Mareuil un regard dont il pouvait à peine supporter l'intensité. Le jeune homme, enivré par la solitude, le silence de la nuit, les vagues parfïims flottant dans l'air attiédi de la pièce, surtout par la vue de cette étrange fille qui semblait lui ofTrir son amour, contenait avec peine l'impétueux élan qui le porlait vers elle.

« Ah ! mademoiselle, dit-il d'une voix altérée par l'émotion, que ne donnerait-on pas pour être cet bomme?

— Et si vous l'étiez par hasard? » dit-elle très bas en se penchant vers lui.

Le souffle de la jeune ûlle caressa la flgnre de Henri. Éperdu, il tomba à ses pieds et fît le geste de l'enlacer. Mais elle se dégagea de cette étreinte et, passant sa main sur les cheveux blonds de Mareuil agenouillé, le baisa légèrement au front en murmurant : e Gomme vous avez été long à comprendre 1 > Et, sans même lui laisser le temps de se relever, elle ouvrit la porte et disparut en lui Jetant ce seul mot : c Addiol »

Henri fut tenté de la rejoindre. Il fît même quelques pas hors du chalet, mais s'arrêta bientôt. La fraîcheur humide de la nuit, en le saisissant brus-

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quement, apaisa soudain la dangereuse exaltation, qui, depuis le commencement de cette journée critique, n'avait cessé de grandir en lui, au point de le dominer tout à tait un instant auparavant et de le jeter, vaincu, aux pieds de la jeune fille, n revint vers la porte, s'arrêta sur le seuil et promena un regard vague sur le piano ouvert, la lampe orientale aux reflets rouge&tres, Je divan où les coussins afTaissés semblaient garder encore l'empreinte du corps d'Andrée. Son étro, qui' tout le jour avait vibré sous le choc d'émotions répétées, était désormais envahi par une sorte de torpeur. Il rentra au chAteau d'un pas de somnambule, et, arrivé dans sa chambre, se laissa tomber entre les bras d'un fauteuil de travail. Il resta là quelque temps, puis, machinalement, tira de sa poche un papier plié dont la vue le fit tressaillir. C'était cette lettre dont il avait seulement parcouru les premières lignes lorsque le comte la lui avait remise, quelques heures auparavant. Jacques se plaignait de rester sans nouvelles et de n'avoir pas reçu même an billet depuis un mois.

( Si je ne me répétais sans cesse, disait-il à la fin de sa lettre, que ton amitié veille, là-bas, que tu t'ingénies & me conserver ce cœur dont je ne suis pas assez sur pour ne pas craindre souvent qu'il ne m'échappe, que deviendrais-je? Ahl la bonne et sainte chose que l'amitié, quand

elle implique, comme celle qui ddus umt, le dévouement sans boraes et la confiance sana réserve!... »

Tandis que Mareuil lisait ces pages, l'anxiété, le remords se peignaient sur son visage. Il se rappelait tout, maintenant! U passait en revue sa conduite depuis le jour où il avait accepté de servir les intérêts de Jacques, jusqu'à ce moment funeste où il venait de trahir l'ami plein d'abandon, le frère plein de tendresse. L'échafaudage de sophismes qu'il avait construit pour masquer à ses propres yeux sa passion grandissante s'écroulait brusquement; il se souvenait des premières alarmes de sa conscience, trois mois auparavant, et ne se pardonnait plus l'ingéniosité qu'il avait déployée pour les dissiper et se donner le change à lui-même. Il lui revenait à l'esprit certaines paroles qu'il jugeait coupables, à présent qu'il en mesurait mieux la portée. Une lumière soudaine se Msait en lui et éclairait brutalement les ambiguïtés de sentiment où il s'ûtait complu, les équivoques que la passion trouve toujours quand il s'agit pour elle de faire tomber le devoir dans ses duperies. La vérité toute nue était là devant lui, et cette lettre dont chaque mot stigmatisait sa faute, cette lettre où s'était épanché le cœur confiant de Jacques, l'accablait sous le poids d'une muette et terrible accusation. Henri courba la tête; deux grosses Itu-mea U

gonflèrent ses paupières et roulèrent le long de ses joues. Puis il se jeta sur le lit, cacha sa figure dans l'oreiller et dit avec un gémissement : « Je suis lin miaérablel »

Le lendemain matin, M. de Garamante se disposait à sortir pour tirer un lapin dans le petit bois qui entoure le Pavillon, lorsque le vieux serviteur qui cumolait auprès du comte les triples fonctions de garde-chasse, de valet de chambre et de cuisinière, annonça à son maître qu'un monsieur demandait à lui parler.

c Quel monsieur? demanda le comte.

— Celui d'à cdté... monsieur le comte le connaît bien... le joli blond qui est toujours & se promener dans les bois avec la demoiselle du château. »

Florimond prononga ces mots avec une nuance de dédain. Il était royaliste comme un chouan, le vieux brave, aristocrate à aa manière, et manquait .tout à fait de considération pour cette bourgeoisie riche qui se permettait d'acheter les domaines des nobles ruinés. 11 avait trois gros grïe& contre la république : comme garde, il la rendait responsable

des progrès du braconnage ; comme valet de chambre, de la diminution des pourboires; comme cuisinière, de l'augmentation du beurre. N'est-ce pas ainsi, après tout, que se font les opinions politiques?

«Fais entrer! dit le comte. Que diable peut-il donc mevouloir?

— Monsieur, dit Mareuîl en s'avancant, je serais heureux d'obtenir de vous la faveur d'un moment d'entretien. ..

— Quelle solennité, monsieur!. ..Ala campagne!... entre voisins!... et de si bonne heure!

— C'est que j'ai à vous parler de choses qui, sans être solennelles, ne laissent pas d'avoir leur importance, comme il vous paraîtra peut-être après m'avoir entendu . o

Le comte, frappé de la pâleur du jeune homme et d'un certain air de résolution qu'il ne lui connaissait pas, inclina légèrement la tête, montra du doigt un fauteuil, puis s'assit en disant non sans un peu de gravité :

« Je suis à vos ordres, monsieur Mareuil, »

En même temps, il plantait dans les yeux de Henri son regard clair et scrutateur.

■ Monsieur, reprit Henri, vous m'avez, hier soir, traité sévèrement... Oh! inutile de vous en défendre ! ât-il sur un geste du comte.

— Proteftetion de pure politesse, croyez- le bienl

répliqua M. de Garamante avec un peu de hauteur. Puisqu'il vous plall d'appeler les choses par leur nom, eh bien I oui, je vous ai parlé sans ménagement, comme il convient de le faire lorsqu'on veut remettre dans le droit chemin un galant homme qui se fourvoie...

— C'est peut-être beaucoup de sollicitude pour qui ne vous en demandait point, monsieur le comte ! Mais il n'importe... Votre perspicacité n'était pas en défaut, lorsqu'elle vous a révélé le drame intime qui se joue aux Charmilles, dit-il avec un sourire triste. C'est une' pièce à trois personnages : une victime, un traître...

— Et une grande coquette, n'est-ce pas? interrompit le comte.

— Peut-être... Je ne sais comment qualifier ce rôle... Vous m'aiderez tout à l'heure k trouver uii nom... Quoi qu'il en soit, le traître est devant vos yeux : c'est moi. Oui, moil Cette nuit, je me suis traSné aux genoux d'une femme qui devait m'étre sacrée, puisque je la savais aimée de Jacques.

— Diable t l'affaire a marché plus vite que je ne pensais. J'estimais hier soir que vous en aviez encore pour une huitaine avant de perdre complètement la tête. On retarde toujours un peu à mon Age, tandis que l'on avance, au vôtre, jeune homme!... Alors c'est fait? Vous lui avez chanté votre grand air, elle vous a servi un des morceaux de son réper-

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toire... A propos, avez-vous noté les paroles et l'accompagnement de sa partie, k elle? Cela devait être intéressant à entendre, pour un dilettante comme moi, qui ne ^s plus de musique!... Et, le duo terminé, vous vous êtes senti pris de remords, n'est-ce pas? Oui , c'est dans Tordre... Satanée conscience humaine I toujours le sommeil lourd avant la faute, léger après 1... Enfin vous venez vous confesser, n'est-il pas vrai ?

— Mais oui, k peu près : heureux si, en m'accusant, je me réhabilite.

— Ehl cher monsieur, laissons là ces grands . mots. Avant la crise, je les aurais peut-être employés moi-même pour vous effaroucher, comme on met des mannequins dans les arbres k fruits aûn d'écarter les moineaux. Mais quoi ! vous avez mordu à la cffl'ise : il n'est plus temps. Causons donc raisonnablement. Voyez-vous, monsieur Mareuil, il n'y a rien dans tout ce qui arrive dont je sois surpris...

— Vous aviez prévu que...

— Mon Dieu oui. Quand j'ai su, lors de ce bal où j'eus le plaisir de faire votre connaissance, que votre ami Henriot commettait l'imprudence de vous installer dans la place au moment même qu'il la quittait, il m'est venu k l'esprit — excusez-moi I — je ne sais quelle réminiscence de Troyens introduisant le cheval de bois dans Ilion. Quelle folie, ai-je pensé, de vouloir en amour s'adjoindre un surnu-

méraire ! Sans compter que todb m'aviez tout l'air d'un homme qui ne dédaigne pas l'avancementl Si j'avais été alors i'ami de ce brave Henriot comme je le suis devenu depuis, j'aurais essayé de le mettre en garde contre cet excès de conûance, qui prouve combien ce cœur excellent est riche en illusiona. Croire que Mlle Andrée passerait plusieurs mois k la campagne, au fond des bois, seule, en com* pagnie d'un homme qui a de jolies moustaches, de l'esprit et de la littérature, sans s'amuser h lui tourner la tête, ne fût^e que pour tuer le temps e( s'entretenir la main, cela était vraiment un peu simple, et il y a beau jour que j'ai cessé d'être naïf, monsieur I

— Et maintenant, quemeconseillez-vousdefairel Approuvez-vous mon dessein de quitter la famille Passemard au plus tôt, et sous le premier préteste venu?

~ Entièrement!- Et je vous félicite d'avoir déjà compris que votre place n'est plus ici.

-^ Je vais partir.

— Un instant, cher monsieur 1 II s'agit de foire en sorte que votre ami ne puisse jamais soupçonne^ a cause véritable de votre départ. Vous connaissee Henriot : il serait capable de tout s'il venait & savoir ce qui s'est passé. Pour Dieu, qu'il ne se doute de rien, monsieur! Imaginez une fable... Voyons, cherchons ensemble... Tenez, ditez-lui- par exemple, que

VOUS avez reconnu l'inutilité de vos efforta... que Mlle Passemard songe de moins en moins à devenir sa femme et qu'elle vous paraît, au contraire, prête à jeter son dévolu sur quelque autre soupirant... , — Lequel?

— Mais nous n'avons que l'embarras du choix... Morincourt, par exemple... D'autant plus qu'il pourrait bien se faire qu'en désignant celui-là vous ne fussiez pas déjà si loin de la vérité.

— Quoi! vous croyez?... Ce méchant versificateur et ce peintre sans talent!... Elle irait s'affubler d'un mari pareil I...

— Qui sait'?... Notez que je n'affirme rien. J'ai seulement entrevu le personnage, et je crois qu'il s'entend mieux à assiéger de loin, avec prudence et 'méthode, le cœur d'une jeune vaniteuse, qu'à faire de bons vers ou de bonne peinture. Il a déjà le talent de lui faire trouver très remarquables ses sonnets et ses tableaux, que nous jugeons également médiocres; cela est d'un habile homme, et vous verrez peut-être que cet hiver, quand elle ne pensera plus ni à Jacques déjà oublié, ni à vous qui, le dépit aidant, le serez bientôt, Mlle Passemard se résignera sans trop de peine à devenir Mme la vicomtesse de Morincourt... Que voulezvous 1 cela flatte toujours de porter une couronne sur les panneaux de sa voiture, quand on a un papa qui fait des pains de sucre.

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— Hais la fomille Passemard est républicaine, et Andrée elle-même...

— Oh ! monsieur Mareuil, je ne m'attendais pas à trouver ea vous tant d'ingénuitél...

— Et dire que je ne pourrai pas même la disputer & cet homme !

— Abt mais non, par exemple! Contentez-vous de l'avoir enlevée à Jacques, cela suffit.

— Vous êtes cruel.

— Bah I il faut bien faire un peu crier le patient quand; pour le guérir mieux et plus vite, on cautérise sa plaie. Vous me remercierez. »

L'aimable bomme serrait la main de Henri et 1b regardait avec un sourire indulgent. Il y avait tant de bonté sur ce beau visage loyal, que Mareuil se sentit tout à fait désarmé.

1 Je vous remercie déjSt, dit-il avec effusion.. . Adieu, docteuri

— Au revoir, mon cher convalescent, et pas de rechute!... Partez vite : l'air de ce pays-ci ne vous vaut rien. Quand voua serez à Paris, la tête entièrement dégagée et le pouls tout à fait calme, écrivezmoi, tenez-moi au courant... J'dme mes malades...

— Qui vous le rendent bienl... Au revoir! »

Deux heures après, Henri faisait enregistrer sa malle dans la gare de Fontainebleau et prenait le train de Paris. Pendant ce temps-là, Andrée ache-

vait sa toilette, tout en méditant sur l'événement de la nuit.

a J'ai peut-être été un peu loin, se disait-elle, mais aussi il fallait bien en Qnir!... Voilà ce pauvre Morincourt qui s'en va rejoindre Jacques. »

Elle resta un instant pensive.

•t Allons, reprit-elle, adieu les armoiries! Décidément, je serai Mme Henri Mareuil tout court... Il parle bien; en poussant ce garcon-1à vers la politique, c'est la députation dans deux ans et, qui sait, plus tard?... Il est très fort, en somme, et charmantl Quelle drôle d'idée a eue Jacques de me le donner pour garde du corps I a

Elle allait descendre au salon, quand sa femme de cbambre entra, tenant un pli cacheté à la main.

« Mademoiselle, voici une lettre pour vous que M. Mareuil a remise à Baptiste en partant. »

Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur sa chaise longue.

< En partant! dit-elle; il est donc parti?... Donne. »

Elle lut :

< Mademoiselle, M Une dépêche arrivée ce matin à la première heure m'apprend que mon père est tombé gravement malade. Je pars pour Rouen. Il est trop tôt pour que je puisse vous faire mes adieux : ce billet, que je griffonne k la hâte, vous les portera, avec les

sxcuses que je vous prie de transmettre à madame votre mère et à M. Passemard. J'emporte le souvenir cher et attendri des quatre mois que je viens de passer aux Chai'milles.

u Henri Mareuil. >

s Va demander à Baptiste s'il est arrivé une dépêche, ce matin, de bonne heure, au château, dit Andrée très pâle et les sourcils froncés.

— Non, mademoiselle, dit la femme de chambre en rentraDt>

— Bien. »

Elle se redressa brusquement, et, froissant le papier qu'elle tenait à la main, elle en ât une boule, la jeta à Sloug accroupi sur un tapis, en laissant tomber d'un air de dédain suprême ces deux mots :

t< Grande béte! >

La femme de chambre a toiû^^i^ '^^^ qu'Andrée parlait du chien.

Le sentiment du devoir accompli préserve du remords, non de la tristesse. Mareuil, sang regretter d'avoir coupé court à une coupable intrigue, s'aper* çut bientôt que les remèdes héroïques font plus souQHr, après qu'on les a pris, qu'au moment infime où l'on se les administre. Au bout de quelques jours, n'ayant pas pu parvenir à écrire la lettre que M. de Garamante lui conseillait d'adresser & Henrïot, il se persuada que le plus sûr moyen de iaire diversion h son ennui était de quitter Paris et d'aller donner de vive voix à Jacques les explication nécessaires. Sans se l'avouer, il éprouvait d'ailleurs un vague besoin d'agir, de voir du pays, surtout de ne pas demeurer en proie à ses souvenirs : car, s'il en avait de douloureux, il en avait aussi d'enivrants. Deux ou trois fois il avait été sur le point de partir pour les Charmilles. Il se voyait pénétrant dans le parc, à la nuit tombante, et se

glissant du côté du chalet; il reprenait sa place au pied de l'arbre, la voix de la jeune allé jetait dans Januit ses notes graves; elle-môme paraissait à la fenêtre... Henri comprit qu'il y avait urgence à s'éloigner, sous peine d'être quelque jour victime d'un de ces retours offensif de la passion qui mettent le devoir en fuite au moment que celui-ci se croit vainqueur. Un beau matin, il donna congé h i'hôtel oii il était descendu après avoir quitté les Charmilles, boucla sa malle et prit le train d'Italie. En recevant le billet où Henri lui annonçait son départ, le comte grommela entre ses dents : « Diable, diable I » et patut soucieux.

Après avoir visité à petites journées cette admirable Italie qu'il ne connaissait pas, fait h Venise, à Florence, à Sienne, à Pérouse, à Orvieto une abondante provision d'études et d'impressions, Jacques s'était fixé à Rome. La rn^esté triste de cette ville unique l'avait profondément touché. Il y a en effet dans Rome un charme subtil qui séduit certains cœurs enclins k la rêverie, amoureux de la solitude, épris de beauté austère et sensibles à la mélancolique poésie des ruines. Un appartement avec atelier était -vacant dans une grande maison située sur le bord du Tibre, près de l'endroit où le bac, aujourd'hui remplacé par un pont, mettait en communication le qiuurtier qui entoure le mausolée

d'Auguste avec les champs de Cincinnatus. Jacques s'y installa : de la fenêtre de sa chambre, il apercevait à ses pieds le fleuve roulant k gros bouillons ses eaux limoneuses, et, sur l'autre rive, le mausolée d'Hadrien, qui est devenu le château Saint-Ange, le dôme prodigieux de Saint-Pierre et la belle colonnade du Bemin, l'assemblage confus de palais qui constitue le Vatican; enfin, le Monte- Mario, couronné de cyprès toujours verts. Quelle ville au monde peut, comme celle-lft, présenter à chaque pas qu'on y fait des monuments parés de noms immortels ! Où trouver un pareil assemblage d'édifices de tout âge et de tout style, au seuil desquels se dressent de grands souvenirs historiques, semblables k ces statues tjui décorent le faite de Saint-Jean-de-Latran et qu'où voit, de deux lieues, se détacher, avec des gestes larges, sur l'azur immuable du ciel!

Jacques subit d'abord l'influence pacifiante de Rome. Dans le silence de la grande cité morte, il semble que nos mesquines passions n'osent plus élever la voix, comme elles fbnt ailleurs au milieu du tumulte complice de leurs clameurs, et que cha* que ruine nous dise : « Va, j'ai depuis deux mille ans entendu d'autres cris que les tiens I Ne viens pas troubler mon recueillement : laisse-moi rêver au passé! Qu'est-ce que ta souffrance? A peine une goutte d'eau dans ce fleuve de la douleur humaine,

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qui s'enfle de siècle en siècle et roule à mes pieds I * Le travail aidant, Henriot avait assez bien passé les deux premiers mois de son séjour en Italie. Mais cette demi-quiétude n'avait malheureusement pas duré. La rareté des lettres de Henri, l'insufiSsance des renseignements qu'il y trouvait, le silence obstiné d'Andrée, qui avait pourtant été la première & Itii proposer de correspondre, tout contribua bientét à jeter le trouble dans l'esprit du jeune homme. L'arrivée de M. de Garamante k Rome lui fut d'un grand secours : le comte s'ingénia & le réconforter et pansa d'une main légère ce cœur endolori. Pendant deux grandes semaines, ils ne se quittèrent pas. On les voyait ensemble dans la campagne, sur la Via Appia, sur la route de Tivoli ou de Frascati, dans les musées, au Pincio, & la villa Borghèse ou Pamphili, et le soir,, au Corso, qu'ils arpentaient en devisant. L'étroite intimité de cette vie en commun, où chacun donne le - meilleur de soi-même et se laisse voir tel qu'il est, sans fausse honte, fortifia l'estime qu'ils avaient déjà l'un pour l'autre. Le comte gardait tout son esprit, mais semblait avoir laissé h la frontière son parisianisme railleur aussi bien que son ruban rouge : courtoisie qu'on voudrait trouver plus souvent chez les Français, quand ils vont rendre visite à un peuple où l'enthousiasme est bien porté, et les décorations point. Henriot était surpris de trouver dans ce viveur une

étendue de connaissances qu'il n'avait jamais soupçonnée, dans cet épicurien frivole un goût extrêmement vif pour les choses de l'art, dans ce rafSné le sentiment profond de ce beau particulier, fait de mysticisme et de njùveté, qu'on rencontre chez les primitifs. M. de Garamante, d'autre part, était charmé de s'apercevoir que ce jeune homme fier, poussant la réserve presque jusqu'à la sauvagerie, cachait, sous des dehors d'une Troideur parfois un peu hautaine, le cœur le plus généreux; il prenait un singulier intérêt à l'entendre parler de ses études, de ses projets de tableaux, des maîtres italiens, des diverses écoles entre lesquelles sa prédilection flottait encore un peu, toutes choses qu'il exposait avec cette chaleur qui plaît aux sceptiques, quoi qu'ils en disent, comme le voisinage d'un bon feu, flamblant clair, réjouit un homme engourdi par le froid. Leur mutuelle sympathie était ainsi devenue de l'amitié, respectueuse d'un côté, très tendre de l'autre, a C'est pourtant vrai, se prit k penser un jour M. de Garamante, que si j'avais eu un fils, j'aurais souhaité qu'il ressemblât à ce grand garçon^ là! > Et il soupira. On a beau être dégagé de beaucoup de préjugés, on n'aime pas à enterrer son nom avec soi : c'est mourir un peu moins que de soustraire à l'horrible loi de la destruction ne fût-ce que cette petite partie de nous-mémesl Jacques et M. de Garamante avaient souvent

parlé d'Andrée au cours de leurs lougues causeries, et le vieux gentilhomme s'était toujouis exprimé sur le compte de la jeune fille avec une certaine sévérité. Un jour, Henriot lui montra la lettre où Mareuil faisait le portrait de Mlle Passemard. Le comte lut et relut la lettre avec beaucoup d'attention, parut ensuite très préoccupé et fit, depuis lors, une foule de questions sur Henri, son caractère, la tournure de son esprit. Aucun de ces menus faits n'avait échappé à l'attention de Jacques : il en fit le thème ordinaire de ses réflexions et, comme il arrive lorsque notre- esprit concentre toutes ses facultés sur un même objet, perdit le peu de calme qu'il eût conservé. Les idées les plus folles passaient dans sa tête : le soupt;on de la vérité, même, l'efileura. Mais telle était sa droiture qu'il repoussa aussitôt, avec une sorte de honte, cette explication qui l'obligeait à suspecter la loyauté de son ami. Plus d'une fois il fut sur le point, d'abandonner ses travaux commencés, d'accourir k Paris; au moment de partir, il se disait avec découragement : € A quoi bon! M'en almera-t-elle davantage, si elle ne m'aime pas? » D'ailleiirs, M. de Garamante le détournait énergiguement de mettre ce projet à exécution. 11 se décida alors à tenter auprès d'Andrée une suprême épreuve et à conjurer Henri de lui fournir des renseignements précis sur ce qui s'était passé aux Charmilles depuis deux mois. Il

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attendait encore la réponse i. ces deux lettres, que te comte avait emportées, et, ne voyant rïén venir 9près plusieurs jours d'intolérable anxiété, il avait enfin résolu de partir le lendemain, lorsqu'un coup de ce marteau qui remplace le plus souvent à Rome les sonnettes retentit & sa porte. Il alla ouvrir et se trouva en face de Mareuil.

. c Toi ici! s'écria-t-il en reculant de surprise. Elle se marie, n'est-ce pas? Je m'en doutais ! >

Et sa flgure fut en un instant contractée, moins par le désespoir que par la fureur.

€ Non, noni fit Henri précipitamment. Écoutemoi donci Je te jure qu'il n'est pas question de

— Ahl... Pardon, alors, mon bon Henri, dit-il en passant la main sur son front. En t'apercevant, j'ai cru que tout était fini. Et je te recois comme un chien, au lieu de t'embrasser. Pardon! »

Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

< Voyons ! reprit Jacques, assieds-toi et causons. Explique-moi bien vite ce qui t'amène, car je suis depuis quelque temps dans un tel état d'énervement, — un peu à cause de toi! — que j'en perds la tête, comme tu viens de le voir.

— Mon cher Jacques, dit Henri, je suis venu te retrouver parce que ma conviction est qu'il ne me restait plus rien à faire aux Charmilles. Tu m'as chargé de plaider ta cause, n'est-ce pas? Je l'ai fait

sans relAche; j'ai mis & ton service tout ce que l'amitié la plus ingénieuse pouvait m'inspirer âe dévouement et me donner d'adresse. Je n'ai pas réussi. De guerre las, j'ai quitté la partie, et me Toicî.

— Ah! > dit seulement Jacques.

Après un silence qui parut très long à Henri, il reprit d'une voix lente et comme se parlant à lyiméme :

e ^lors, j'avais donc bien raison de penser que tout était 8ni... Mais tu ue me dis pas qui est celui qu'elle aime f >

Henri eut besoin de faire appel à toute sa volonté pour ne pas tressaillir, bien qu'il eût pris soin de se préparer à cette question,

« Je ne sais pas si elle aime quelqu'un. Je suis sûr seulement qu'elle ne t'aime point et ne sera jamais ta femme.

— Elle te l'a dit 9

— Oui. »

Et il raconta que, au cours d'une de ses conversations avec Andrée, la jeune ûlle avait déclaré nettement qu'elle n'épouserait pas Jacques, faute de se sentir en communion intellectuelle et morale avec lui.

— Tiens, remarqua Henriot, c'est une manière nouvelle, çal Elle en est donc aux afDnités électives pour l'instant? Il y a progrès depuis mon dépull.;.

Ab càl qui diable a bien pu lui mettre ces idées en tâte? Tu me disais dans ta grande lettre que son intelligence est un reflet plutôt qu'un foyer : qui reflètet-elle aujourd'hui, voilà ce qu'il fiiudrait savoir?... Voyons, cherchons,. .

— A quoi bon? Ne crois-tu pas qu'elle ait pu trouver cela toute seule ?

* — Non... J'ai été très frappé de la justesse de ton observation : les mots d'Andrée ne sont presque jamais d'elle. Cette expression vague et prétentieuse de communion inteîlectuelle et morale peut nous mettre sur la voie, nous aider à découvrir l'influence cachée qui s'exerce maintenant sur elle et me l'enlève... Tu es resté tout le temps aux Charmilles, n'est-ce pas?

— Oui.

— Qui est venu pendant que tu t'y trouvais?

— M. de Garamante...

— Oh! ce n'est pas celui-là, Je t'en réponds 1 Un esprit clair, net, précis comme le sien ne donne pas dans le pathos des harmonies préétablies et des âmes -Qancées de toute éternité,. . D'ailleurs il est mon ami, et je l'estime trop pour le croire capable d'avoir mis dans l'esprit d'Andrée de pareilles sornettes : une affection dévouée et prévoyante comme la sienne n'aurait pas manqué de discerner le parti qu'Andrée pouvait tirer contre moi de ces fadaises sentimentales. Non, non, ce n'est pas luil... Qui encore? »

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