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NOTICE HISTORIQUE
plus vive que chez couple les profondeurs de deux âmes en proie aux touriiieats de l'amour malheureux et de la jalousie.
Pelade, en revanche, est bien conforme à la tradition antique. Racine Ta représenté tel qu'il le recevait de ses prédécesseurs, sauf la couleur moderne commune à tous ses personnages; et il ne pouvait mieux faire. C'est toujou s le type même de l'amitié. Mais, s'il n*a rien changé à ses sentiments, il lui a prêté quelques paroles d'une sensibilité aussi neuve que vive et un mot sublime, le fameux : « Allons, seigneur, enlevons HormioneM » Enfin, comme Euripide dans Electre^ il s'est servi de lui pour répandre sur Oreste, tout criminel qu'il soit, une sorte de sympathie; l'homme auquel il reste un ami tel que Pylade « peut bien être coupable, mais il n'est pas déterminément méchant^ ».
Tels sont les modèles que Racine avait sous les yeux, les sentiments principaux dont il pouvait s'inspirer. L'idée générale de sa pièce, c'est à Virgile qu'il la doit, comme il ledit lui-même en le citant: « Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères^. » D'Homère et de Sophocle, il ne prit guère que le caractère de ses personnages, modifié comme on vient de le voir. A Euripide, il fît le même emprunt; il lui dut aussi des souvenirs partiels, vers ou phrases, qui entrèrent dans la trame de son style. Sénèque, si inférieur cependant aux maîtres grecs, lui fut aussi très utile, non dans l'ensemble, mais dans le détail. Comme le seul mérite du tragique latin est dans d'heureuses rencontres de pensées et de mots, des traits brillants, des images énergiques, il ne fournit à Racine aucune idée générale, mais il lui donna matière à beaucoup d'imitations de vers isolés, de courtes phrases, une ou deux fois même d'une tirade ou d'une situation. Mais, tandis que l'auteur de VAndromaque française se contentait de rivaliser avec ses modèles grecs et de les égaler, il corrigeait et améliorait le poète latin, il dégageait avec une supériorité éclatante ce qui n'était qu'en germe dans celui-ci. Enfin, nourri de l'antiquité. Racine se montre, dans toute sa pièce, plein de la lecture des auteurs grecs et latins; on y rencontre à chaque pas les souvenirs, souvent involontaires, sans doute, des poètes classiques, de Virgile surtout, dont il avait fait une étude particulière; le quatrième livre de V Enéide, notamment, donne lieu à de nombreux rapprochements avec les vers à! Andromaque,
Enfin, plusieurs des devanciers français ou des contemporains de Racine purent exercer quelque influence sur la naissance de son premier chef-d'œuvre, non pas lui servir de modèles, mais lui suggérer «
\ . Acte. III, scène \ .
2. La Harpb, le Lycée, seconde partie, liv. I, chap. ui, sect. \.
3. Seconde préface. — Il accorde trop à Euripide en a^outiint : « èxcepté celui d'Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans VAndromaque d'Euripide. » On vient de voir la manière dontiî a transformé cette jalousie.
l'idée de quelques scènes ou de quelques vers, qu'il fit siens en les marquant d'une benuté supérieure et définitive. En 1578, notre vieux tragique, Robert Garnier, imitant Sénèque et mêlant à cette imitation un peu des deux pièces d'Euripide, composait une Troade française, qui est bien loin de la tragédie classique, mais où celle-ci se laisse déjà pressentir, a Le mètre y prend quelque aisance; le style, tout infecté qu'il est de trivialité et de pédantisme, y laisse parfois échapper je ne sais quel avant-goùt d'élégance et de noblesse. On peut prévoir, quoique de bien loin, l'idiome encore inconnu de Corneille, de Racine, à des vers qu'ils n'eussent point toujours désavoués*. » On ne saurait dire que Racine avait la Troade sous les yeux en composant Andromaque; mais it l'avait certainement lue, et, .s'il n'en imita rien directement, elle eut peut-être le mérite, en lui montrant que tels passages de Sénèque étaient susceptibles d'une heureuse imitation, de l'engager à les reprendre à son tour. En 1607, Billard donnait une Polyxène, Sallebray une Troade en 1640^; très inférieurs à Garnier, ces deux tragiques inconnus eurent aussi, très probablement, le mérite, surtout le second, d'être lus par Racine et de lui rendre le même service que Garnier. Enfin, Cyrano de Bergerac, qui était assurément le type le plus complet du mauvais goût et du burlesque, mais qui souvent aussi était un écrivain original et puissant, montrait dans sa tragédie de la Mort d'Agrippine, jouée en 1653, un amoureux poussé à l'assassinat par sa maîtresse, et Racine s'en souvint dans une des grandes scènes entre Oreste et Hermione*. On trouvera, au cours de notre commentaire Andromaque^ un certain nombre des rapprochements qui peuvent être indiqués au sujet de ces diverses pièces.
Racine devrait beaucoup plus, s*il fallait en croire Voltaire, à l'une des plus mauvaises tragédies de Corneil'e, Pertharite, représentée en 1653, la môme année que la Mort d'Agrippine, « Le lecteur trouvera dans Perlharite, disait l'auteur du Commentaire sur Corneille^ toute la disposition de la tragédie (ÏAndromaque et même la plupart des Bentiments que Racine a mis en œuvre avec tant de supériorité*. » Il est difficile, après comparaison des deux pièces, de se ranger à l'avis de Voltaire. « H y a, il est vrai, dans Perlharite, une rivalité entre Rodelinde et Edwige, aimées toutes deux p:ir Giimoald : Rodelinde, qui rejette cet amour par fidélité pour la mémoire de Pertharite, son mari ; Edwige, qui regrette cet amour qu'elle a eu, qu'elle a perdu et qu'elle voudrait retrouver, surtout pour l'enlever à Rodelinde. Mais . il y a déjà dans Euripide une rivalité entre Hermione et Andromaque;
1. Patin, Etudes sur les tragiques grecs, Euripide, t. i. p. 416.
2. Voy., sur la Troade de Sallebray, de très curieux détails dans la Notice préliminaire d' Andromaque de l'édition Saint-Marc-Girardin, t. II, p. s et suiv.