ACTE III, SCÈNE VIII
CÉPHISE
Madame, à votre époux c'est être assez fidèle : Trop de vertu pouroit vous rendre criminelle. Lui-même il porterait votre dme à la douceur.
ANDROMAQLE.
Ouoîlje lui donnerais Pyrrhus pour successeur l
CÉPHISE
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent. 985
Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent ^ ?
Qu'il méprisât 2, madame, un roi victorieux
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère.
Qui ne se souvient plus qu Achille émit son père, 990
Qui dément ses exploits el les rend superflus 3?
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus?
I)ois-je oublier Hector privé de funérailles.
Et traîné sans honneur auteur de nos murailles*?
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé, DtKI
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour lout un peuple une nuit éternelle;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux ét incelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants, 1000
1. La métaphore est un peu har lie, et le vers n'est pas très heureuserîienl Imité de Viroile, qui avait dit (En., IV, 34) :
l(\ cinerem aul mânes credis curare ecpultos ? Voi-TAiRE Va cependant emprunté à Racine dan> la Henriaclj (ch. IV, v, 466) î V0U8 n'êtes point flétris par ce honteux tré[)as : Mûnes trop généreux, vous n'en rougissez pas.
Les réminiscences de Racine abondent dans les œuvres poétiques de Voltaire.
2. Sur cet emploi du subjonctif, voy. plus haut, p. 90, n. 2, et 99, n. 2.
3. Le second hémisUche est assez faible, et n*ajo\ite pas grand chose à la pensée.
A. Souvenir d'HoMÈRK (//., XXIï, 395-40'., et XXIV, 14-21) et de Virgile (Er.. 11, 71-273) :
Visus adesse rrihl largosque elTundere (letus, Raptalus bigis, ut quondam, aterque cruento Pulvere perque pedes trajectus lora lumentes.
5. Tout ce récit (v. 095-1006) est imité de Virgilb iEn., U, 499-535. 550' 194)'
ANDROMAOUE
Sur tous mes frères morts se faisaat un passage*,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage 2;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des niourants
Dans la tlamme étouffés, sous le fer expirants;
Peins-toi daus ces honeurs Andromaque éperdue 3: 1005
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue;
Voilà par quds exploits il sui se couronner;
Eïifm^ voilà Tépoux que tu veux me donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes;
Qu'il nous prenne, sMl veut, pour dernières victimes. iOlO
Vidi ipse furentem Cœde Neoptolemum geminosque in Ifmine Alridas. Vid Hecubam centrriuqne nurus Priarrmmque p<»r ors» Sanguine fdedantem quos ipse sacraverat igiio.
Altari i ad ipsa trementem
Traxit, et in multo lapsantem sanguine «ati, Implicuilque comcf* laevam, dftxiraqtie roruscum Exiulil nr lat-ri capulo tenus .ibdidit ensem.
Le poëte, quoiqu'il n'eut que vingt-sepl ans, ne s est point livré en jeune homme à la profusion des détails poétiques qu! pouvaient tenter sa facilité. Il n'a point voulu peindre le sac de Troie; il s est souvenu qu'Andromaque ne devait voir que Pyrrhus; et c'est liH,en eflet, dont la figure ressort dans ce terrible tableau. » (La Harpe.)
1, Bacine veut sans doute désigner ici les fr^res d'Hector, beaux-frères d*Andromaque. Les frères felle-c^* oryl été tués bien avant, avec son père, comme elle-même le rappelle à Hector, (voy. ci-dessus, 90, n. 3). et par la main d'Achille {Iliade, IV, 42 -423) :
01 8i {toi liçTÔL Ka<y{yvTfjToi iaay Iv (ACY&^otirtv, ôl {xîv içàvTeç !(3 xlov ^(xatt *'Aï$oç î'itoi* Tfûvxaç YÔ.p xatï'ittïivï iço^àçxrjî oYoj 'A/iXXiùç.
J'avais cinq frères dans le palais (de mon père) ; tous descendirent en un seul jour dans la dem.'ure de Pliiton, car tous furent tués par le divin Achille aux pieds légers. »
2, Cette expression se trouve, avant Racine, dans d'autres poêles, Ainsi dans EscHTLB {Perses, v. 395), racontant la bataille de Salamine:
rà^.iciyE ^' aiîtîj itàvT* Ixetv* lr.i(f\tyi^.
La trompette enflammait tout ce mouvement. » Kt Virgile )£n., vi, 1615), en parlant du trompette d'Enée, Misène : JEtq ciere viros martemque accendere cantu.
3, De nos jours, cette scène de carnage et d'incendie a été représentée avec une rare vigueur par un jeme peintre, M. G. Uuchegrossb, qui a pris les malheurs d'Andromaque pour sujet d'un saisissant tableau (Andromaque, Salon de 1883). Au pied d'un escalier (jui mène au stimmet .les rem arts, la malheureuse se débat au milieu d'un groupe de solda's grecs, lonl l'un vient de ui arracher Astyanax, que Pyrrhus attend au haut des mari h es pour le précipiter. S'aidani des plus récentes dé- ouvertes de l'archéologie, l'artiste a répudié 1 antiquité conventionnelle pour essayer de rendre, avec le plus d'intensité et de vérité possible, cet épiso e sauvage des temps héroïques II est curieu x de voir cette toile d un puissant effet, aussi vraie que peut lêtre l'évocation d'une civilisation aussi lointaine, pour mieux juger combien Hacine a transformé la barbarie sauvage et lei passions brutales de ses héros
ACTE III, SCÈNE VIII 143 Tous mes ressentiments* lui seraient asservis 1
CÉPHISE
Eh bîen, allons donc voir expirer v >tr» Qls :
On n'attend plus que vous... Vous fré.uissez, maddme.
ANDROU AQUE.
Ahl de quel souvenir viens-tu frapper mon âme!
Quoi! Céphise, j'irai voir expirer encor lOlo
Ce dis, ma seule joie, et l'image d'Hector,
Ce fils, que de sn flamme il me laissa pour gage!
Hélas! je m'en souviens, le jour que 2 son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
11 demanda son fils et le prit dans ses bras: 10^0
(( Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
» J'ignore quel succès» le sort garde à mes armes;
* Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
» S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi.
» Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère, 102o
D Montre au fils à quel point tu chérissais le père 3. »
Et je puis voir répandre un sang précieux I
Kt je laisse avec lui périr tous ses aïeux!
1. Au dix-spplième siècle, ce mot signifiait tout souvenir, bon ou tnaavaT*. garde d'une iiclion quelconque dont on avait eîLé Tobjel. Molière ilisaii (Priivces^e d'El., IV, 4) : « Je viens témoigner avec transport le ressentiment oa je sni-» des bontés surprenantes... » De même Corneille {Sert., Ul; 4) :
Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire. Tristes ressentiments je aa Taux plus Tous croire.
Aujourd'hui, il ne signifie plus (|ue souvenir d'une injure, avec le rif désir de •e venger, ce sens daiedu milieu du dix-huitième siècle, a Ressentiment, dit n'OLivBT, n est plus employé que pour exprimer le souvenir des outrages et non celui des bienfaits. » (hemarques sur ifactne parag. 16.)
ici, Andromaque exprime par ressentiments le souvenir qu'elle a gardé dt« horreurs -i i sac de Troie. Mais le vers est languissant et froid. Il est même asseï obscur pour que les cr. tiques lui donnent des sens très ditférents. L'explicatioa la plus satisfaisante nous semble celle de M. ik ullt « Rsclave, Androm& jue peut gémir à son ;^re et ^émir sur les malheurs de sa race; épousedu vainq leor, du meurtrier de sa famille, elle perd ce droit aux larmes, si cher aux malheureux, elle asservit ses ressentiments. »
2. Nous mettrions aujourd'hui où, Voy., sur cet emploi de que, cl-dessu», p. 70, n. 3.
Var. Hélas I il m'en souvient, le jour que son courage.
(1668 et 7;-!.)
3. Ces paroles sont un souvenir de celles que dans V Iliade (VI, 474-482), Hector prononce au sujet de son tils au cours de l'épiso ie célèbre de ses adieux à Andromaqiie. Mais, dans tIomerb, le langage du héros est bien diflférent de celui qu'il tient dans Racine; l'iuiitation du oète grec n'était pas possiole pour celuici; la cuihiition d'Andromaque et celle dAstyanax unt trop changé. Les vers d'Homère sont plus héroïques ceux de Racine plus toucliftots. Voici du res^ Tori^inal ^rec ;
Roi barbare, faut-il que mon crimo Tentraîiie? Si je te hais, est-il coupable de ma haine? ï'a-t-il de tous les siens reproché le trépas? S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas? Mais ceperîdanl, mon fils, tu m^urs si je n'arrête Le fer que le cruel tient levé sur ta tête a. Je l'en puis détourner, et je t'y vais olMr!... Non, tu ne mourras poinl, je ne le puis souffrir^. Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise, Va le trouver pour moi.
CÉPHISE
Que faut-il que je dise?
Dis-lui que de^ mon fils l'amour est assez fort... Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort? 1040 L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie?
CÉPHISE
Madame^ il va bientôt revenir en turie*
Kb hieoî va l'assurer...
CÉPHISE
De quoi? de votre foi?
Aùxb.^ 8y* uTov l'Ki\ vùnt ■TC?!') I Tt /Ipor!*
«î«t s* Itctu^âiJieyoç Ail x* àXXoi(rtv t» Ôiûï(rtV ZtiJ. àXXoi T« Oeol, ^ÔTi TÔv^t yÉvéffOat
xaXS* l|Abv, ùi{ na\ l^tô ic(^, ipiic^cnsa Tçu»tiTat«. w5» Pttjv T* ÔL^a^^iv, xat *IX(ou l<pt àvàffo-tiv* «al -Koxi Ti; cî'-re/iai' UaT^o; "]^* H^t. isoXXbv ô.|jis{vh>v, Iv icoXé{Aou àv{ovTa' çt'pot S' iva^a ^^oTÔtvxa «teivaç ^iqïov av^^a, yv.^ilt\ Si çpéva \t.r^xr\f.
« fî donne un baiser A son fils, Télève da' s ses bras, et fait cetre priera â Jnpiter ei aux autres dieux : « Jupiter, ei vous autres dieux, iutccrde/.-in i que cet enfant, mon {ils, soit comme moi Thonneur des Truyens; qu'il son fort et brave, qu'il règne sur Ilion; et que l'on dise un jour à son retour 'de lnk guerre: « Il surpasse de beaucoup son pèie. Qu'il rapiiorte les dépojilles sanglantes de son enne..[ii tué, et que, dans son cœur, sa mère soil pénétre* de joie. » (Voy. ci-dessus, p. 5.) 1. Var. Le fer que ce cruel tient levé sur ta tcle.
(1668 et 73.)
AÊjamemnon dira de même de sa Mlle (Jphig,, I, \): Non, tu ne mourras point, je n'y pals consentir. 3. C'est-à-dire mon amour pour mon fils. De est pris an «ons artif. comm* plut loin (V. i ik2) :
Madame, je tais trop à quels excès de rag-e f«Df «a&Od 4'0élâad cunporUi mou çuur»^»,