SAnT-MARC-GiRARniv, Notice prélirninaîre
2. Conversation rapportée par M. E. LEaouviî dons une de ses Conféreiict$ , parisienne»,
3. Dans la Revue des Deux Mondai du 15 septeriibre \%T^ : U PsychologU dan* lté ]ra<jk(>aiei de Hacine,
SUR APst>R0MÂOtJË
d'Androiimque, le libre arbitre n'y joue aucun rôle. Tous les personnages sont la proie non pas du destin, comme chez les Grecs, mais des passions et non pas seulement de leurs propres passions, mais des passions d'autrui. Aucun ne se possède: tous sont entraînés et ballottés. On peut dire d'eux ce que Malebranche disait si énergiquement de l'homme : « 11 n'agit pas, il est agi. * »
Ramenant ensuite ces passions à leur formule li plus simple M. Janet ajoutait : Quatre personnages remplissent le drame : Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque. Oreste aime Hermione qui ne l'aime pas ; Hermione aime Pyrrhus qui ne l'aime pas ; Pyrrhus aime Andromaque qui ne l'aime pas. Ainsi trois groupes de termes opposés qui se repoussent et s'attirent à la fois : Oreste et Hermione. Hermione et Pyrrhus, Pyrrhus et Andiomaque. Quel est maintenant le jeu du drame? Il est tout entier dans le va-et-vient de ces deux moyens termes, tantôt se rapprochant, tantôt s'éloignant de ces deux extrêmes. Tantôt en eifet, Pyrrhus désespéré se détourne d'Andromaque et revient à Hermione, qui alors se hâte d'abandonner Oresle, et ainsi les deux extrêmes resient seuls, Andromaque avec joie, Oreste avec fureur; tantôt, au contraire, l'espoir ramène Pyrrhus vers Andromaque, et Hermione à son tour, désespérée et ulcérée, se retourne vers Oreste, pleine de dépit et de rancune d'abord, puis de rage et d'indignation . Ainsi cette savante construction qu'admirait Scribe à iont entière son origine dans l'âme. Aucune invention externe, aucune combinaison matérielle, aucune surprise, tout dans l'âme rien que dans l'âme: c'est une merveille de l'art dramatique^ »
Seule maîtresse de son libre arbitre, c'est Andromaque qui conduit la pièce, car toutes ses résolutions ont leur contre-coup immédiat sur les actions des autres personnages. Elle-même a ses passions, du reste, mais réglées et régies par la volonté : « On a souvent comparé l'âme à une balance. Rien ne rappelle mieux cette comparaison que ce qui se passe dans Tâme d'Andromaque. Deux sentiments égaux en vivacité et en pureté, mais l'un à l'autre contraires, se partagent cette âme exquise, aussi noble que tendre, le souvenir de son époux oL l'amour de son fils. Amour conjugal et amour maternel, tels sont les deux poids de la balance; ils montent et descendent tour à tour; car,
i. V, JA^El^ étude citée, p. 275.
2 «P. Janet, ibid. p. 275-276. — Voltaike {Remarques sur le troisième discours du poème dramatique de Corneille) dit au sujet de cette double lutte de sentiments qui se rencontre dans Andromaque ; « il y a nianifestement deux intrigues dans i Andromaque de Racine, celle d'Hermioneaimee d'OresLe etdedaignée dePyrrhus, celle d'Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d'Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureuseuient rejoints ensemble que, si la pièce n'était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d'amour, plus oignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie ou théâtre français. » Voitaire est trop sévère pour les scènes d'amour: mais le reste est de toute jus esse. Ia Harpe aj ute: « Tout se rapporte à nn seul événement décisif, au mariage d'Andromaque et de Pyrrhus ; et tes événements que produit lamo.ir d'Oreste pour Heimiuiie sont toujours dépendants de celui de Pyrrhus pour Andrumaque. » Lycée,, seconde partie, .it. i, chap. 111, 8cct. 1.)
n mtiQE lîîsroRigtiE
si Androiiiaque veut sauver son fils, il fuit qu'elle épouse Pj^rrliua son vainqueur, qu'elle oublie Ilfctor; si elle veut rester lidèle à Hector, il faut qu'elle sacrifie Aslyanix. Quelle lutte! Combien elle en tragique et neuve! Ce n'est pas la lutte de la passion avec elle-màme, ni de la passion avec le devoir ; c'est la lutte de de deux sentiments aussi légitimes l'un que I autre, c'est la lutte de di ux devoirs. C'est dans cette lutte, d ms ce jeu interne, qu est le ressort de tout le drame. Hector l'emporte-t-il, Andromaque repousse Pyrrhus ; Pyrrhus revient à Hermione qui repousse Oreste. Astyanax au contraire est-il vainqueur, Pyrrhus revient à Andromaque et repousse Hermione, qui revient à Oreste. Enfin se termine cette lutte intérieure; après avoir c dé .'Iternaiivement à Tune ou à Pau ire de ces deux affections, sa volonté devient maîtresse : la liberté morale apparaît. La noble reine trouve un moyen de concilier ses deux devoirs; on sait que (Ctte résolution suprême amène un dénouement tout autre que celui qu'elle avait rêve K »
Raeiiie imaginera p!us tard des intrigues aussi fortes; il n'en aura pas de mieux conduites ni de plus savantes. Parfois même, dans certains de ses chefs-d'œuvre, comme Mithridale, il ne retrouvera ni (•etle simplicité d'action, ni cette psychologie irréprochable. Du pre~ mier coup il s'est élevé au sommet du génie dramatique, si celui-ci r,onsis e à ouvrir sur les profondeurs de l'âme humaine des jours éclatants, comme aussi à faire vivra et agir des êtres raisonnables dans des situations d'où naissent un intérêt puissant excité par un grand pr blême moral.
NOUVEAUTÉ d'a.\D110MAQUE ; SON IMPOKIAINCE DANS LA CARRIÈRE DE RACÎNE. — ATTAQUES CONTRE LA PIÈCE ET CONTRE LE POÈTE.
Si Andromaque iixâid dès son apparition le même étouneaient et le aiêmc enthousiasme que le Ctrf, ce n'était pas que la iiouvelk^ pièce repioduisît et rajeunît avec éclat les beautés qui avaient frappé le3 premiers spectateurs du Cid. Elle procédait d'un système dramatique tout différent, elle inaugurait un théâtre nouveau.
H n'est pas nécessaire de reprendre, à ce sujet, la vieille querelle, si longtemps et si vainement agitée, de la supériorité récipro(jue de Racine et de Corneille ^ a II n'y a rien au-dessus du génie, et, dans la