‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 120 sur 160 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

CÉPHISE

Que dites-vous? 0 dieux I

AJMDROMAQUE.

0 ma chère Céphise î Ce n'est point avec toi que mon cœur se déguise* ! Ta foi, dans mon malheur,, s'est montrée à mes yeux; Mais j'ai cru qu'à mon tour tu me connaissais mieux. Quu. donc! as-tu pensé qu'Andromaque infidèle Put 2 trahir un époux qui croit revivre en elle, Et que, de tant de morts réveillant la douleur, Le feoin de mon repos me fit troubler le leur? Esl ce là cette ardeur tant promise à sa cendre? Mais son tils péris.^ait, il l'a fallu défendre. Pyrrhus en m'épousant s'en ^ déclare l'appui ; U suffit; je veux bien m en reposer sur lui*. Je sais quel esl Pyrrhus : violent, mais sincère, Cépfiise, il fora pliiS(iu'il n'a promis de faire. Sur le courroux des Grecs je m'en repose encore : Leur haine va donner un père au fiL-: d'Hector,

\, Corneille dit par une hardiesse semblable [Clît,, I, 4): Mon feu désdbiisé No lient plus le parti de ce cœur déguisé.

2. Sur cette appos lion, voy. ci-dessus, p. 82, n. 4. Souvenir de Viroile (En., IV, 5b2) :

Non servata fides cineri proraissn Slchaeo.

3. Sur cet emploi de en, voy. ci-Jiessus, p. ioi, n. i. A Androiiiaque ne doute pa< un seul instant que, même lorsqu'elle se sera

donnée la mort pour échapper à un mariaj-e odieux, Pyrrhus ne soit fidèle à sa parole. Il a p omis de prot< ;.ei Astyanax, et son serment le lie, quoi qu il arrive. Il est probaiJe que, dans l'antiquité, les choses ne se fussent point passées ainsi; déçu el furieux, Pyrrhus se siérait considéré comme dégagé; ou même il n'eût pas songe un seul inst.int à sa promesse, il se fut ven é sur Astyanax. Mais Racine lui prête les idées de son temps; le Pyrrhus français est un chevalier; il a donné sa parole royale; il a tien ira, avec la loyauté ei le ratfinement d'honneur 'un geniilhomme. Ni Antiromaque, ni le noète, ni ses premieiij specL.iteurs ne songeaient quil prtt y manquer. C'est a tort que Subliqnt et d'aulres critiques avec lui (Geoffroy notamment, qui s'étend longuement ladessus. Cours de litt. gram., t. II, p. 9H0 et 28-20), blâment la crédulité d Andri)maque.

M. P.de-Saint-Victor fait sur cette résolution les réflexions suivantes: « Ce qu'elle dit, elle est toute prête à le faire. Ces douces femmes de Racine, si déceiiles et si mesurées, ont un fonds "l'hcroisme. Ne vous lie/ pas à leur mollesse apparente, a leur démarche onduleuse, à 1( ur physionomie rendre et aignée de larmes, e les éludent, elles ménagent, elles lemiorisent, elles tK sont |)as tout d une pièce comme les belles furies de Corneille; elles ne se raidissent pas comme elles dans une attitu e opiniâtre. Mais leur ân e délicate et souple recèle un coin de lignitp inviolaide, qu aucune puissance ne saurait atteindre. Toule^ les forces, touies les terreurs du monde rangée» en bataille se briseraient contre ce point fixe et pur, contre eette parcelle de diamant qui est comme le noyau de leur ôire. » les Ueuw Masques, t. TII, p. 340.

Je vais donc, puisqu'il faut que je me sacrifie, Assurer à Pyrrhus ie reste de ma vie; Je vais, en recevant sa foi sur les autels, L'engager à mon fils par des nœuds immortels. Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste, D'une infidèle vie abrégera le reste * ; Kt, sauvant ma vertu, rendra ce que je dois A Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi. Voilà de mon amour Tinnocent stratagème. Voilà ce qji'un époux m'a commandé lui-même. J'irai seule rejoindre Hector et mes aïeux. Céphise, c'est à toi de me fermer les yeux.

CÉPHISE

Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre...

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre. Je confie à tes soins mon unique trésor; Si tu vivais pour moi, vis pour le lils d'Hector. De Tespoir des Troyens seule dépositaire, M 05

Songe à combien de rois tu deviens nécessaire. Veille auprès de Pyrrhus; fais-lui garder sa foi : S'il le faut, je consens qu'on lui parle de moi 2. Fais-lui valoir l'hymen où 3 je me suis rangée : Dis-lui qu'avant ma mort je lui fus engagée; 1110 Que ses ressentiments doivent éti*e effacés; Qu'en lui laissant mon fils c'est l'estimer assez. Fais connaître à mon (ils les héros de sa race; Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace: Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, 1115 Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été; Parle-lui tous les jours des vertus de son père; Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère*,

1. On a traité ce projet de peu vraisemblable, sous prétexte que le suicide n'était pas dans les mœurs des lemps homériques ou héroïques. Cepeudain, Sophocle fait mourir de luort volontaire Ajax, dans Ajax furieux^ et Jocasle, dans Œdipe-roi. Ce serait sulTisant pour excuser Racine, si son invention ne répondait pas à la délicatesse des sentiments qu'il prête à son Androraaciue.

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