Acte v, scène t
Mon cœur, mon lâche cœur s'intéresse pour lui ! Je tremble au seul penser i du coup qui le menareî l^t, prête à me venger, je lui fais déjà grâce! .Non, ne révoquons point l'arrêt de mon counoux:: Qu'il périsse! aussi bien il ne vit plus pour nous. Le perfide triomphe et se rit de ma rage^ : 11 pense voir en pleurs dissiper cet orage Il croit que, toujours fa.ble, et d'un cœur incertaifi, .le parerai d un bras les coups de l'autre main *. 11 juge encor de moi par mes bontés passées. Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées : Triomphant dans le temple, il ne s'informe pa3 Si Ton souhaite ailleurs sa vie ou son trépas. M me laisse, ^ingrat, cet embarras funeste. Non, non, encore un coup, laissons aojir Orestn,
1. Synonyme de pensée, employé surtout dans lan;^ag« él«v4 et poétiqy?- Ainsi Corneille (Cid, I, 6) :
N'écoutons plus ce penser suborneur.
L'infinitif était très souvent employé comme vorn verbal, c'est-à-dire lais substantivement, dans la langue du xvir siècle. L'usage tend de plus en pluB à restreindre cetempoi si commode et si expressif. Voy., sur son origine et son histoire, Chassano, Gr. fr., cours sup,, par. 31-4 et 317, 1*.
2. Remarquez ces changements soudains dans l'emploi des personnes et des nombres provoqués par l'élan désordonné de la passion, révoquons, mon courroux, pour nous, ma rage, et, plus bas (v. 1418) laiisons.
3. Dissiper est « une véritable faute », selon La Harpe. « Le sens, dit-il, d'accord avec la gram II taire, exige absolument se dissiper; il faut que le verbe soit réciproque, parce que le veroe actif n'ajrait pas de sens. C'est sans doute une inadvertance, car il était très facile de mettre:
Il pense voir en pleurs se dissiper l'orage ;
et la correction du vers n'ôtait rien à la n.étaphore naturelle et neuve qui en lait l<» beauté.» list-ce bien la « une inadvertance? » Racine a dit encore dans les Plaideurs (I, 5) d'Isabelle victime de la négligence et de la manie pro.es- 81 ve de son père :
Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets. Dans les deux cas, dissiper peut s'expliquer par un sujet sous-entendu, dans le premier, ce serait moi fil pense me voir dissiper j, dSiiis le second sonp'-vê (elle voit son iière dissiper) ; ainsi, quoi qu'en dise La Har{)e, le verbe est actif et a un sens Si l'oji ne trouve pas chez d'autres que Racine cet emploi de i/j> siper, il n'a rien que « e conforme aux habitudes de l'ancienne langue, qui supprimait souvent à l'iniinitif les pronoms des verbes ordinairement efnployp? couime réfléchis, lorsque ces verbes dépendaient eux-mêmes d'un verbp' actif, comme faiie, laisser, voir, entendre, écouter, elc. Ainsi Corneille {Cid, V, :i) :
Veux-tu que dt' sa mort je t'éroute vanter? Et Racine lui-même (Brit., ni, 8) :
Je In laisse expliquer sur tout co qui me louche.
4. « On ne se rend pas bien compte de cette manœuvre, » dit Gêruzez. on se rend bien m')ins compte de cette petite chicane. Parer d'un bras les coupx de l'attire main met sous une fnrinc poétique ctjuste cette expression très usitée, défaire d'une main ce qu'on a fait de l'aulie.
iilO
AffiDROMAQUE
Qu'il meure» puisque entiii il a dû le prévoir, iiîO
Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir...
A le vouloir! Eh quoi! c'est donc moi (]ui Tordoiine?
Sa mort sera Teffet de l'amour d'ilermione?
Ce prince, dont mon cœur se faisait autrefois
Avec tant de plaisir redire les exploits
A qui même en secret je m'étais destinée 14-5
Avant qu'on eût conclu ce fatal h^ménée ? ^
Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'Etats,
Que pour venir si loin préparer son trépas,
l/assassiner, le perdre? Ali! devant^ <[u'il expire,..
s(:f;ne II
nEKMiOlNE, CLÉOINE.
Il I i; ^ i: .
Ah! qu'ai . je fait, Cléone/et que viens-tu me dire? i4oO Que fait Pyrriuis?
CLÉONE
11 est au comble de ses vœux.
Le plus fier des morleis, et le plus amoureux. Je l'ai vu vers le temple, où son hymen s'apprête Mener en conquérant sa nouvelle conquête 2;
1. ('.omme avant que. Déjà, du temps de Racine, l'expression commençait A vieillir. Vaugelas disait en l6/»7: « M. CoeHeteau (la grande autorii'é du grammairien), M. CoëHeteau a toiijours écrit devant que; mais avant que est plus près de la cour et plus en usage. » (Hem. sur la langue fr.; voy. édit. Chassano, t I, p. 435.) Au xviiF siè 'le, avant eldeuant prennent la siunifica'inn différente qu'ils ont conservée : « Avant est relatif au temps : avant voire dépari, avant quevous partiez. Mais devant est relalil au lieu : j ai paru devant le roi. V us passiez devant ma porte, » (D'Olivet, Remarques sur Racine, par. 2). L'origine des deux mots esL la niême; ava^U du ba- latin abante, poni unt\ devant de avant et àe de. — L*an(Menne langue avait beaucoup de mots de ce genre, sur < t dessus, dans et dedans, etc., qui s'employaient indifféremment Tun pour i auire, et que l'usage a distingues.
— » La passion n'est jamais décidée; elle l'est mille fois et en sens contraires. La volonté, la réflexion, l'intérêt, la cupidité, l'ambition, la haine se décident; ils ont une seu'e pensée, un seul sentiment, qu'ils nourrissent et entretiennent cissidûment. L'amour, môme irrité et furieux, a mille t ensées et mille sentiments contraires. » {SAiKT-MARC-GiRARDiyf Exam. crit.d'Andr., p. 202.)
2. Ce mot a été déjà employé trois lois (v. 107, 434, 1242) dans le même sens de victoire qui s'obtient sur un cœ ir et de peisonne ainsi conquise II ne se dirait pl is aujourd'hui que familièrc-ment et avec une nuance de piai-
ACÎR V, SCENE 11
Kt, d'un œil uù brillaient sa joie el son espoir*, S'enivrer en marchant du plaisir de la voir, Andromaque, au travers de mille cris de joie, Porte jusqu'aux autels le souvenir de Troie; hicapable toujours d aimer et de haïr.
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
HERMIONE
lilt Tingrat? Jusqu'au bout il a poussé loutrage^? Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ? (îoùle-t-il des plaivsiis tranijuilles et partaiis ? N'a-t-il point détourné ses yeux vers le palais? [)is-moi, ne t'es-tu point présenlée à sa vue? l/irigrat a-t-il rougi lorsqu'il t'a reconnue? Snn trouble avouait-il son intidélité ?
A~t'il jusqu'à la fin soutenu sa fierté 3 ?
saiitriic; W s'employait alors dans le style le plus élevé et l« plus sérieux. Ainsi CoRNEiLLB lait dire à Cliiuiêno (Cid, IV, «v) :
Oui, qu'un d'eux me rapporte (la téte de Rodrigue), el je «uls sa conjiuêt*. El à Pauline (Poly., 1, 3) :
Tanl qu'ils ne sont qu'amants nous somm s souveraines.
El justiu à la conijuète ils nous traitent de reines.
.Mais il sedisaii aussi dans le sens mo ierne. Ainsi La Fontainb /^Fa6; IV, 3): La «lernière main que met à sa beauté
Une l'emine allant en conauéte, Est un ajustement des mou<nes emprunté.
1. Var. Et d'un œil qui déjà dévornit son espoir. (1668-1Ô76.) i^UBMGNY (in, 8) s'était moqué de cet œil qui dévore un espoir.
2. Comp., da!is Hodogune {M, 3), le lécitdu maria^edu fils do Cléopitre a^ ee Rorloi^une; l'impression pro duite sur l'âme de Cleopitre est la même que sur ztiio d'Hermioiie par le récit de Cléone :