Discours sur l'art dramatique
2. NiSARD. Histoire de la littérature française, t. III, p. 39.
3. Voy., dans la Notice préliminaire d' Andromaque de 1 édition Saint-Marc- Girardin [t. II, p. 8 à 12), de très curieux exemples ae la manière dont cet amour
De cette importance donnée à l'amour, dérive naturellement la prépondérance des rôles de femmes dans le théâtre de Racine. De ses neuf chefs-d'œuvre, six ont pour titre le nom d'une femme et les trois autres pouriaient, ;iU lieu de HritannicuSy Bajazet, Mitkridate s'appeler aussi bien Agrippiney Roxane, Monime, « Sur ce point, Corneille avait laissé presque tout à fure à son successeur : les femmes dans ses pièces, sauf Chimène et Pauline, sont des hommes*. » Dès lors, le ressort tragique, le grand intérêt du drame ne pouvait plus être^ comme dans le théâtre de Corneille, le devoir aux prises avec là p.issiim, mais la passion aux prises avec les obstacles que lui suscite une passion rivale, puisque, ihez les femmes, « le devoir n'est le plus souvent que de î'iimour, et le suprême effort d'héroïsme que la vie sacrifiée â la passion ' ».
Le style subissait, naturellement, l'empreinte profonde de cette transformation des sujets et des caractères. Aux qualités de force, d'éclat, d'élans soudains vers le sublime, qui caractérisent le style de Corneille, Racine substituait la variété et la souplesse, une force p us mesurée, un éclat plus tempéré, une délicatesse insinuante, une harmonie continue, propres à rendre les mille nuances des senti menis qu'il exprimait, à pénétrer dans les reolis les plus intimes des cœurs qu'il analysait et aussi à faire sentir le charme de ses personnages préférés ^ Il donnait aussi une forme nouvelle au langage de la galanterie qu'il rendait de plus en plus respectueux, admiratif et tendre ^ Ce langage était le grand défaut des œuvres dramatiques de ses prédécesseurs et le ses contemporains; on ne saurait nier qu'il ne tien.ie dans ses propres pièces une place excessive et qu'il ne leur donne souvent une fausse couleur. L'excuse de Racine, c'est qu'il l'emploie avec une mesure et un goût inconnus avant lui, et que, par comparaison, il est la simp icité même. Il ne faut donc pas être trop sévère pour ce défaut. A toutes les époques, les plus grands poètes ont plus ou moins subi lin-fluence de la mode régnante dans la manière de faire parler l'amour. Nous comiuençons à rire du jargon amoureux des romantiques; nous pouvons être sûrs que le nôtre ne trouvera pas grâce devant la postérité.
De là, enfin, une marche ditl'érente de l'action et un intérêt d'une autre sorte. « Les situations dans Racine sont préparées de p us loin que dans Corneille, par les passions qui vont les rendre inévitables; elles sont plus prévues, aussi les trouve-t-on moins frappantes. L'insignifiance relative des scènes intermédiaires dans Corneille nous rend plus impatients d'arriver aux principales, ce qui ajoute à leur effet. Voilà pourquoi l'on se souvient plus des dénouements de Corneille,
romanesque, introduit dans les sujets antiques les dénaturait. Voy. aussi ci-dessus p. 17, n. .1
1. NiSARD, Histoire de la liltérature française, t. III, p. 33.