Voy. F. D;:i.T0UR, ouvrage cité, p. 126 et suiv
5. Loi is Racine, Mémoires .sur la vie de Jean Racine, dans Tédit. P. Mesnard (t. I, p. 237). On s'étonne de f e reproctie venant de Condé, qui avait lui-iiK ine aes violences et des emportements lerriblea. — Louis iiac ne ajoute: « LauUfJir, uu lieu de répondre à une critique si peu solide, entreprit oe faire dans sa uafiedie suivante le portrait .i'un i aifaitemenl honnête homme. C'esLceque Boileau dunne à penser quand il dit à son ami, en lui représentant l'avantage qu on tire des critiques :
Au Cid persécuté Cinna d<il sa naissance Et ta plume peut-être aux censeurs de f»yrrhus Doit les plus nooles traits dont tu peignis Burrhus. • Tout le monde ne ju eaii pis Pyrrhus ( omme le grand Condé; Sublipny reproche, au contraire, à Racine c u accomimnier ses héros a la sauce dou 'e. » D'autre o.irt, on lit dans le Bolœana: « M. Despréaux n étoit point du tout satisfait lu personnage que fait Pyrrhus dans V Andromaque, qu'il traitait de héros à la Scudéry. »
NOTICE HISTORTQTIE
ces dans leur primnuté. ou éclips(\s du jour au lendemain, en tête le grand Corneille, ennemi loyal, celui-là, à qui on ne peut reprocher ni un propos perfide ni une action équivoque, son frère Thomas, Quinault, Boyer, Le Clerc, Boursault, Pradon, puis la famille de Corneille, les gazetiers inspirés par elle, les littérateurs dont la réputation datait de \ii première moitié du siècle, et que menaçait la littéiature nouvelle, enfin « ce parti de la vieille cour, que des souvenirs politiques et Uttércdres rattachaient à une autre époque, et qui conserva dans la seconde moitié du xviP siècle le goût et Tesprit contemporains de la Fronde*. »
Deux des principaux détracteurs à* Andromaque y le duc de Créqui et le comte d'Olonne, et la nature de leurs critiques, nous sont connus par deux mordantes épigrammes du poète. Charles II de Créqui, militaire et diplomate, duc et pair, premier gentilhomme de la chambre, lieutenant-général, était un des plus grands personnages du royaume. En sa qu ilité de diplomate, il crut pouvoir se moquer de la manière dont Oreste remplit son ambassade auprès de Pyrrhus. Or, en 1662, étant amt)assadeur près du S;ânt-Siège, il avait tellement irrité le peuple de Rome par ses hauteurs, qu'un jour la garde corse du pape, insultée par ses laquais, tira sur sa voiture et sur ses fenêtres. De là, irritation très vive à Versailles, départ de Créqui. réparation solennelle exigée du pape. On avouera qu'un ambassadeur capable de provoquer par sa faute un pareil scandale était médiocrement qualifié pour donner des leçons de diplomatie, même à un poète. Racine riposta par une de ces épigrammes terribles, dont il avait le secret, qui atteignent l'ennemi en plein visage et restent pour toujours attachées à son nom:
Créqui prétend qu'Oreste est un pauvre homme. Qui soutient mal le rang d'ainbassatleur. Et Créqui de ce rang connoît bien la splendeur : Si quelqu'un l'entend mieux, je Tirai dire à Rome.
Il était encore plus cruel dans l'épigramme dirigée contre le comte d'O'onne, car, cette fois, il atteignit non plus seulement un ridicule et une maladresse, mais Thomme lui-même et son honneur; déplus, revenant à Créqui, il faisait d'une pierre deux coups D'Olonne, et avec Ini Créqui, raillaient et la trop fidèle douleur d'Andromaque, veuve invraisemblable, qui pleure encore son mari ajjrès une année, et l'amour exagéré de Pyrrhus pour sa captive dont il fait sa maîtresse. Racine répondait :
La vraisemblance est choquée en la pi^ce, Si l'on en "croit ei d'Olonne e. Créqui ; Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse, D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari.
Ceci paraît, au premier abord, de la plus inoffensive ironie; c'est, en réalité, une sanglante injure, si l'on se rappelle une double parti-
^, r. Dkltour. les Ennemis de Racine, p.
SUR ANDROMAOUE
eularit^ des deux porsonnagos, bien cunrnie des contemporains : le duc de Créijui, dit le Bolœuna, « n'avoit pas la réputation d'aimer trop les femmes ; et quant à M. d'Olonne, il n'avoit pas lieu de se plaindre d'être trop aimé de la sienne. » En effet, Louis delà Trémoille, comte d'Oloone, était célèbre par ses infortunes conjugales ; sa femme, Henriette d'Angennes, héroïne hardie de la Fronde, avait mis son mari au nombre des plus f.iineux des saints « qu'a célébrés Bussy », l'indiscret auteur de VHisloire amoureuse des Gaules. On s'étonne vraiment e^ de la malignité et de l'audace du poêle, qui ne craignait pas de répondre à des railleries purement littéraires par des allusions si outrageantes à des personnages si considérables *.
Bientôt, toutes les critiques faites de divers côtés contre Andromaque furent réunies avec une minutie de pédant grossies et envenimées avec une haine envieuse, et compilées, sous forme de comédie en trois actes et en prose, la Folle Querelle, par un avocat au Parlement, Subligny^. On a rapproché la Folle Querelle de la première en date ies parodies, celle du Cid par Boisrobert, jouée par des marmitons devant le cardinal de Richelieu. La comparaison n'est pas très juste « Quelques situations de la comédie de Subligny sont bien calquées sur Ctdles à! Andromaque ^ quelques scènes sont bien calculées de manière à reproduire certains passages de la tragédie, en les chargeant; mais, le plus souvent, c'est une simple critique, comme le Portrait du Peintre oii !a Satire des Satires de Boursault ^. L'auteur, au heu d'exprimer directement ses opinions, les met dans la bouche de ses personnages, et rend ses railleries plus vives et plus piquantes en les présentant quelquefois comme les éloges maladroits de sots admirateurs. Rien de plus commode que celte tactique, renouvelée de Boursault. On donne à l'auteur qu'on décrit des prôneurs maladroits, ignorants, emportés, ou même malhonnêtes; on fait de ses adversaires des personnes pleines d'esprit, de délicatesse et d'honneur : entre des parties si inégales, la lutte n'est pas un instant douteuse. Les admirateurs de
1 II est bon de remarquer que, du vivant de Racine, ces épigrammes ne c\r^ calèrent que manu«^ci iles, et sous le inanLeau. Elles furent imprimées vers le milieu du xvni» siècle.
, 2. Adrien-Thomas Perdon de Subligny n'était pas comédien, comme le dit Louis Racine i , Mémoires, édit. P. Mes^iard, t. l, p. 2;m;, mais avocat assez distingué au Parlement. Il publia, comme ;obinet, une gazette en vers, la Mtise Danphine, dédiée au Dauphin, et dont il ne reste qu'un numéro, celui du 3 février 1 667, en vers libres, assez si)irituels et bien tournés, il fit ;ouer, en I67n, sur le théâtre de Molière, une comédie, le Désespoir extravagant, dont on n'a plus que le titre, et publia, la même année, la Fausse Clélie, satire des romans de M"« de Scudf^ry. Il avait été au nombre des partisans de Kacine, dont il exaltait VAlexandre; il lui revint après la Folle Querelle, et détendit en 167 ( Bérénice contre l'abbé de Villars ; mais, en i(i77, il voulut se faire l'arbitre de Pradon et de Racine et publia une Dissertation sur les tragédies de Phèdre et d'Hippoyte, dans laquelle M. Deltour <d. 312 et suiv.) relève a une critique prétentieuse et pauvre, Tineptifl des ref)roches et des éloges, une absurde et solennelle affectation d'impartialité ». — La Folle Querelle est dédiée à la maréchale de l'Hôpital.
3. Dirigés, le premier contre VEcole des Femmes de Molière, qui riposta dans V Impromptu de Versailles, la seconde contre Boileau, qui réussit à empêcher l^ représentation.
NOTICE HISTORKJT E
l.» pièî'e attaquée, placés dans des s tuations défavorables, aflublés de tous les ridicules, sont facilemeat vaincus*. » 1/inirigue qui encadre ces « conversations critiques ^ » est des plus légères: Eraste aime Ilortense et doit l'épouser, mais il est admirateur fanatique d'Andrornaquey laquelle est odieuse à la jeune fille. Celle-ci penche pour Lysandre, qui s'est déclaré co ilre la nouvelle tragédie. Il va sans dire que Lysandre est un type « d'honnête homme », tandis qu'Éraste est un ignorant, un sot, un brutal et même un fripon. Eraste et Lysandre n'ont pas de peine à triompher et d*Andr(minque et de son défenseur.
Les critiques de Subligny sont le plus souvent fausses, parfois du dernier ridicule, toujours exagérées; quant aux beautés de la pièce, il ne les soupçonne pas ou il les nie. Quelquefois, cependant, il rencontre juste et fait quelques remarques assez plaisantes, tantôt sur l'intrigue, laiitôt sur les caractères, tantôt sur le style. Nous aurons l'oc asion, au cours du commentaire, de revenir sur celles de ces critiques qui méritent d'être ou approuvées ou réfutées, et aussi d'indiquer quelques expressions cnnsuroes avec assez de justesse pour que Racine ail cru devoir se corriger dans la seconde édition de sa pièce. A la Folle Querelle était jointe une longue préface, dirigé» surtout contre le style d'Andromaque, et dont la conclusion est que le succès de la pièce de Racine ne prouve rien, car le public s'est laissé prendre aux manèges d'un charlatan, qw' Andromaque, sans être précisément a une très méchante pièce, est encore loin d'être bonne >. Quant aux personnages, Subligny résume ainsi son appréciation, dès la première scène, par la bouche du valet Langoumois : « On dit qu'O.cste éioil un plaisant roi, Pyrrhus un sot. Andromaque une grinJe bête, et Hermione une guenippe. » Il veut bien, cependant, accorder quelques éloges à l'auteur sur son « beau génie /, la « vigueur de ses pensées a, la œ nobles-e de ses sentiments », mais il le prévient charitablement qu'il ne doit pas « s'endormir sur la foi d'une perlèction imaginaire, et se figurer qu'il a atteint le gr.md Corneille, au-dessnis duquel il restera toute sa vie, s'il ne corrige son style et la conduite de son théâtre ». Racine, qui avait répondu avec la vivacité que 1 on vient de voir à d'Olonne et à Créqui, ne daigna pas relever l'attaque de Subligny 3; il se contenta de mettre à profit ce qu'il y ;ivait de juste dans sa critique. Toutefois, son amour-propre dut soulfrir vivement*.
La Folle Querelle fut' jouée pour la première fois le 18 mai 1668,
\, F. Deit^ur, Les Ennemis de Racine, p.