‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 3 sur 160 · Voy. ci-après, p. 55 n. i · texte numérisé non relu

Voy. ci-après, p. 55 n. i

3. Un pauvre poète, Jean Loret, avait eu l'idée d'adresser chaque semaine à M'°e de Longueville une gazette ou chronique en vers, racontant les menus faits de la littérature, du théâtre, de la cour, le.s commérages de la rue, ékc., sous le litr« de la Altise historique iParis 1650-1065, 3 vol. in-fol.). Ce recueil est la platitude et la trivialité mêmes. Il n'en est pas moins d'iine grande utilité. A ia mort de Loret, survenue en 1665, deux rimeurs de même valeur, Mayolas d'abord, puis Robinet, continuèrent sa gazette.

h. Lettre du samedi i9 novembre 1667. — La cour recevait alors le duc de Monmouth, fils du loi d'Angleterre, et M. de Vaudemont, fils de M. de Lorraine, •tt voulut aans doute, leur donner la primeur de là nouvelle tragédie.

Ce<?î n*était que trop exact, et nous verrons quelles nltaques jalouses assaillirent aussitôt l'auteur.

Le lendemain, 18 novi^mbre, Anclromaqiie était représentée pour lo public au théâtre de l'Hôiel de Bourgogne*, avec un succès éclatant. « Cette tragédie, dit un contemporain, Charles Perrault, fit le même ^ bruit à peu près que le Cirf, lorsqu'il fut représentée » Andromaqtie \ était, en effet, un nouveau Cid, par son admirable beauté, par l'iniprévu de «on apparition, par l'influence profonde qu'elle exerça sur la littérature française, enfln par les colères qu'elle ex ita.

L'intrigue en était aussi simple qu'émouvanie et fortes

Andromaque, veuve d'Hector et captive de Pyrrhus, roi d'Epire,est aimée par celui-ci, qui veut l'épouser, au lieu d'Hermione, fille de Ménélas et d'Hélène, qui lui est (iancée. Andromaque, fidèle au souvenir d'Hector, résiste avec une douceur obstinée et une inflexible résignation, aux prières de Pyrrhus. Hermione, passionnément jalouse, s'efforce de ramener Pyrrhus. Cependant Oreste, qui aime Hermione, vient réclamer, au nom des Grecs, Astyanax, fils d'Hector et d'Andromaque, pour le mettre à mort. Pyrrhus refuse 4e le livrer, dans l'espoir de mériter ainsi la reconnaissance d'Andromaque et de gagner sa main, menaçant d'obéir à la volonté des Grecs, si la mère d'Astyanax persiste dans ses refus. Andromaque déchirée d'angoisses maternelles refuse encore. (Acte L)

Hermione, qui n'aime pas Oreste revient cependant à lui pour combattre les desseins de Pyri hus. Elle l'envoie exiger de celui-ci qu'il choisisse entre elle et Andromaque, promettant à Oreste de partir avec lui si Andromaque est préférée. Mais Pyrrhus, par dépit des refus d'Andromaque, vient lui-même annoncera Oreste qu'il se décide à épouser Hermione et â livrer Astyanax. (Acte II.)

Hermione triomphe et repousse avec une hauteur cruelle les prières d'Andromaque, qui l'implore ep faveur de son fils. Pyrrhus, cependant malgré la promesse faite à Hermione, revient à Andromaque et la sup-

1 . Il y avait alors à Paris, outre la Comédie italienne, trois théâtres français : l'Hôtel de Bourgogne, le théâtre du Marais, et la troupe de Molière. Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, successeurs sur ce théâtre des Confrères de la Passion, portaient, depuis les premières années de Louis XIII, le nom de Troupe royale des comédiens, honneur très envie, et jouissaient d une subvention royale ; « leur supcriorité pour la tragédie, dit E. Dtspois, n'était contestée par personne ». La troupe du Marais, constituée vers 1600 environ, finit, après diverses pérégrinations, sous divers noms, par s'établir dans un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple, au Marais, d où son nom ; c'est là que fut représente le Cid; elle joua d'abord lacoraéuie et la tragédie, puis les pièces dites k machines. La troupe de Molière, arrivée à Paris, en \ 658, jouait surtout les pièces de son chef. En \ 673, à la Mort de celui-ci, elle se réunit, à I hôtel Guénégaud, avec celle du Marais. Enfin, en 1680, la troupe de l'Hôtel de Bourgogne vient se joindre à son tour aux deux premières, et la Comédie Irançaise se trouve constituée. — Voy., à ce sujet, E. Despois, Le Théâtre français sous Louis Xi V, iiv. I, chap. I à V.

2. Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, t, II, p. 81. a.Voy.. sur ce caractère de simplicité commun aux grandes œuvres du dix-

septième siècle. E. ^rx^tz. Essai sur l'esthétique de Vescarfes, noUmment livre I, Racine.

NOTICE HISTORIQUE

plie encore de ui accorder sa main et de sauver ainsi Astyanax. AndrO' maque éperdue hésite pour la première fois, et va chercher sur le tombeau d'Hector l'inspiration de ce qu'eHe doit faire. (Acte III.)

Elle se décide à devenir li femme de Pyrrhus ; mais, aussitôt qu'ell lui aura engagé sa foi, elb se tuera au pied de l'autel, espérant qu Pyrrhus, fidèle à si parohî, défendra Astyanax. Hermione, de son côté, recourt encore à Ore^te et lui ordonne d'assassiner Pyrrhus au. milieu de la cérémonie de son mariage avec Andromaque. (Acte IV.)

Oreste vient annoncer à Hermione que ses ordres sont exécutés : Pyrrhus est mort. Hermione, transportée de douleur, l'accable d'invectives; Oreste s'abandonne au désespoir, et, apprenant bientôt que Hermione s'est tuée sur le corps de Pyrrhus, tombe en proie au délire furieux qui s'était déjà emparé de lui après le meurtre de sa mère Clytemnestre. Son ami Pylade et les Grecs de sa suite l'emportent, tandis que le peuple et les soldats de Pyrrhus reconnaissent Andromaque pour leur reine. (Acte V.)

Tous les personnages de cette action étaient, comme on le voit, empruntés aux légendes héroïques de la Grèce. Ils avaient reçu du génie des poètes épiques ou tragiques une sorte de consécration. Homère, Eschyle, Euripide, Virgile avaient à jamais flxé les traits essentiels de leur physionomie. Racme se garda bien de les dénaturer en sortant de la tradition ; tout en faisant œuvre originale et en leur prêtant des sentiments nouveaux, ii les prit tels qu'il les recevait deses devanciers, fidèle à cette loi de « la stabilité des caractères », constamment observée par les ancien^î, surtout par les Grecs*.

Homère, Euripide et Virgile lui fourniss lient le caraclère d'Andromaque; Eschyle et Euripide, celui d'Oreste; Homère, Sophocle et Euripide celui de Pyrrhus; Euripiie, ceux d'flermione et de Pylade; quant à Phœnix, à Gléone et à Géphise, ce sont de pâles silhouettes, sans personnalité et dont les noms seuls viennent du grec'.

1. « Un des charmes de la littérature antique, c est ce que j'appellerais volontiers la stabilité des caractères. Les caractères sont consacrés par la tradition, et il n est pas permis de les allirer. Phèdre, Clytemnestre, Hécube, Médée. Pénélope, Andromaque, sont des types invariables que les poètes reproduisent fidèlement; tout au plus peuvent-ils faire lessortir un des traits de ces figures tradilionnelles pluiol qu un autre. C'est là toute la '«ifférence... Je suis persuadé, pour ma pari, que le respect des types consacrés, loin ue gêner les poètes antiques a sej-vi leur génie, car leur imagination, contenue par cette loi fondamentale de l'art, s appliquait tout entière à l'expression des caractères et des figures. Ils visaient au beau plutôt qu'au nouveau. » (Saint-Marc-Girardi\. Couvr àe, Httéra lure dramatique^ t. I, p. 278.)

2. On verra ci après (p. 68, h. a) l'origine et l'utilité relative des confidents de la tragédie Irançaise. Dans la tragédie grecque, dit M. Patin, « tout a un caractère, même les personnages subalternes » (Etudes sw les tragiqties grecs Euripide, t. I, p. 352). Ainsi, au lieu de l'insignifiante déonedeVAndromaqui: française, nous voyons dans V Andromaque grecque une esclave phrygienne anonyme, el, d'une personnalité autrement accentuée, attach e à Andromaqut? et donnant, corn ne auLreiois, le nom de maîtresse à son ancienne reine, tandis queceiifi-ci, au contraiie, l'appelle sa compagne et son amie. Rien de plus tou- «thaolqoe le dévouement de ce'.te pauvre femme, d autant plus vrai et d'autant

oiéritoiie Qu'il s y mêle un peu d'hésitation et de frayeur. Voy. VAndrorm-

SUR ANDROMAOUR

D.'ins Homère, Andromaqno paraît à trois reprises. Au sixième chant de Vlliade^y elle rencontre Hector an moment où il sort de Troie par la porte Scée pour aller comballre. Derrière elle, une nourrice porte son fils Astyanax. Tandis qu'Hector, immobile et muet, sourit doucement à la vue de sa femme et de son enfant, Andromaque lui adresse la pirole. Elle est en proie à de tristes presseniiments et reproche tendrement à son mari un courage qui le perdra. Que devieudrat-elle, s'il succombe ? Elle n'a plus que lui, a il est à la fois son père, sa mère, ses frères. » Hector répond. Il tient trop à son honneur et à l'estime des Troyens pour fuir la bataille. Et cependant, ajoute-t-il avec une résignation mélancolique, un jour viendra où Troie sera prise, où son peuple captif devra subir les terribles lois de la guerre. Quel triste sort sera celui d'Andromaque emmenée en esclavage I A ce moment de leur entretien, le héros attendri veut prendre son fils dani ses bras, et alors « surgit des profondeurs de la nature ce grouy»e immortel, le plus beau peui-être du monde poétique, à la fois naît ei sublime, vivant comme la chair et beau comme le marbre, et quo. dans un autre art, Phidias a peut-êire seul égalé ^ ». T/enfnnt, eflTravé par le casque de son père, se rejette en arrière dans le sein de sa nourrice, i.e père sourit, ôle son casque, le dépose à terre, et, prenant son fils rassuré, adresse aux dieux cette prière célèbre, dans laquelle il leur demande de le rendre plus brave encore («[ue son père. Puis <r il dépose INnfant entre les bras de sa femme bien-aimée, qui le reçoit sur son s»^in parfumé, avec un sourire mêé de larmes » (Ôaxpudîv yeXdtgaTa) « Ce sourire brillant à travers les larmes restft comme un rayon sur la physionomie d'Andromaque. Un effet de ciel se mêle à sa délicieuse expression : il semble qu'autour de ce visag** attendri de mère on voit la lumière rire à travers une pluie d'été ^ . ^ Nous retrouvons Andromaque au vingt-deuxième chant*; la nouvelle de la mort d'Hecior est venue la surpr.mdre au fond du palais, où, do île aux conseils qu'il lui donnait en la quittant, elle s'occupait au\ soins et aux travaux de son sexe. Son désespoir éclate en plaintes déchirantes: « Ah! pourquoi suis-je née? Maintenant, te voilà dans les demeures de Pluton, sous la terre profonde, et tu me laisses, dans un deuil lamentable, veuve dans ton palais. Ce fils encore enfant (]ue nous avons mis au monde, toi et moi, malheureux, tu ne seras point son appui, Hector, puisque tu es mort, et lui ne sera jamais le lien... le jour qui lo rend orphelin laisse un enfant sans protecteurs; toujours il a hs yeux biissés - 1 ses joues sont mouillées de larmes; dans sa pauvreté, il aborde les amis de son père, arrêtant l'un par son manteau, l'autre par sa tunique; et s'il en est un qui, ému de compassion, lui présente une coupe, elle mouille à peine ses lèvres « t son palais n'est i^oint rafraîchi ; celui qui vit Horissanl entre son r>^r«

Page 1