P. DE SAïXT-Vir.TOH, les Dewx Masques, t H, p. 'iîU
NOTICE HISTORIQUE
et sa mère l'éloigné de sa table en le fnippant de la main et en lui disant des paroles injurieuses: Va-t-en ; ton père ne partage plus nos festins. Alors, tout en pli'urs, notre enfant reviendra près de sa mère veuve, Astyanax, qui, jadis, sur les genoux de son père, se nourrissait de la moelle succulente et de la chair grasse des moutons; puis, quand le sommeil s'emparait de lui, et qu'il suspendait ses jeux enfantins, alors, s'endormant sur un lit moelleux ou dans les bras de sa nourrice, son cœur se remplissait de félicité. »
Enfin, au vingt-quatrième chant*, lorsqu'elle a la douloureuse consolation de posséder les restes d'Hector et de tenir embrassée sa tête sans vie, elle renouvelle ses plaintes. Elle va devenir esclave avec toutes les Troyennes ; son fils n'arrivera pas à la jeunesse; elle prévoit le sort qui lui est réservé; l'un des Grecs, par vengeance, le précipitera du haut des murs. Elle termine sa lamentation par ce regret suprême, d'une délicatesse incomparable: «Tu laisses à tes parents une éternelle tristesse, Hector; mais à moi surtout reste une affreuse douleur. De ton lit de mort tu ne m'auras pas tendu la main, ta ne m'auras point dit quelque sage piroiedont je puisse me souvenir sans c<?sse, les jours et les nuits; en versant des pleurs. »
Ainsi, dans Homère, Andromaque est déjà le type de l'amour conjugal et de l'amour maternel. Euripide pourra la faire agir plus longtemps, analyser ses sentiments avec plus de détail, Virgile ajouter à sa grâce pudique; elle a dès maintenant tout ses traits essentiels : « C'est l'épouse et la mère telle que l'antiquité la concevait: modeste, cachée, fidèle au toit domestique et aux travaux de son sexe, aimant son mari avec un admirable mélange d'ardeur et de respect, et son fils avec une tendresse profonde et douce » On ne saurait dire que l'un de ces amours l'emporte dans ce cœur; également sincères et vifs, ils s'unissent et se confondent pour donner à cette âme leur double et ineffaçable empreinte. Devenue veuve, Andromaque pleure sur elle-même, mais sa douleur n'a rien d'égoïste : le regret de son mari, les craintes pour son fils dominent le sentiment de sa propre situation.
Elle reparaît dans deux tragédies d'Euripide, les Troyennes et Andromaque. Dans l'une et dans l'autre, elle représente l'amour maternel et la fidélité à la mémoire d'Hector. Dans les Troyennes^ c'est Hécube qui occupe le centre de la composition; Andromaque n'est qu'au second plan, avec Cassandre et Hélène; mais elle donne lieu à des scènes admirables. Tandis qu'on la conduit aux vaisseaux des Grecs, avec Astyanax, un dialogue plein de gémissements et de plaintes entrecoupées s'engage entre elle et Hécube. Puis, dans un retour sur le passé, elle rappelle tristement l'heureuse et douce existence qu'elle avait près d'Hector; sans y penser, en laissant pjrler pes regrets, elle- trace, avec un charme attendrissant; son propre portrait: « Toutes les vertus que doit réunir une femme, je m'effor-
î. SaiiNT-Marc-Girardin, Cours de littérature dramatique, t. l. p. 279
çals de les pratiquer dans la demeure d'Hector. D'abord une femme, qu'elle soit innocenté ou coupable, s'expose à la médisance, par cela seul qu'elle ne reste pas à la maison. Aussi, sans même désirer d'en sortir, je vivais retirée, éloignant de moi les entretiens natteurs des autres femmes. L'honnêteté était ma seule étude, et elle me suffisait. Je présentais à mon époux une bouche silencieuse, un œil serein; je savais à propos le vaincre et lui céder... Je trouvais tout réuni en toi, Hector, la prudence, le rang, la ricliesse, le Courage. Tu m'as prise vierge dans la maison de mon père, et maintenant tu es mort, et un vaisseau va m'emporter en Grèce, pour y subir le joug de l'esclavage*. » Bientôt Talthybius, le héraut des Grecs, vient lui annoncer qu'Astyanax doit mourir, précipité du haut des remparts. Ses plaintes sont alors sublimes de sentiment et d'expression; on ne peut leur comparer que la célèbre lamentation de Danaé, jetée à la mer avec son fils Persée^: « 0 mon enfant, mon enfant tendrement aimé, tu vas mourir d'une main ennemie et quitter ta mère infortunée I... Tu pleures, mon fils? sentirais-tu ton malheur? Pourquoi tes mains m^embrassent-elles, pourquoi t'attat^hes-tu à mon aile comme un petit oiseau? Hector ne sortira point de la terre avec sa lance redoutable pour te porter secours ; il n'y a plus pour toi de parents; il n'y a plus de puissance Iroyenne Impitoyablement précipité, la léte brisée dans une chute effroyable, tu vas rendre le dernier sou pir. Fils chéri que ta mère presse entre ses bras, douce haleine que je respire; c'est donc en vain que ce sein t'a nourri, en vain que je me suis épuisée, dans ta première enfance, de peines et de tourments! Pour la dernière fois embrasse ta mère, presse-la sur ton cœur, entoure-la de tes bras, presse ta bouche contre la sienne. 0 Grecs, qui inventez des supplices dignes des barbares, pourquoi faites-vous périr cet enfant innocent?... Eh bien! prenez-le, emportez-lo, précipitezle, si tel est votre plaisir; nourrissez-vous de sa chair! Ce sont les dieux qui nous perdent, et je ne pourrais malgré eux sauver mon fils de la mort. Cachez mon corps misérable, jetez-le au fond d'un navire. Oh! le bel hyménée où je marche, après qu'on m'a ravi mon (ils 3. — On le voit, ce qui lui fait surtout horreur dans la servitude, c'est le mariage qui l'attend avec son nouveau maître, Pyrrhus. Tout k l'heure, elle exprimait sa répugnance en termes pleins d'énergie: * Captive, disait-el e, le fils d'Achille m'a voulu pour épouse... Honte à celle qui, perdant un époux, peut en aimer un autre*, v
Cependant elle est bien obligée de la subir, cette loi de l'esclavage ; lorsqu'elle reparaît dans la tragédie d'Euripide qui porte son nom, Andromaque, elle est devenue la femme de Pyrrhus, et elle en a un fils, Molossus. Profitant de l'absence de Pyrrhus qui est allé à Delphes consulter l'oracle d^Apollon, Hermione, sa femme légitime,
2. Voy. A. Chassang, Morceaux choisis des principaux auteurs grecf, p. !03.
NOTÏCK niSTORTQUK
jalouse de l'amour qu'inspire « la Troyenne », se concerte avec son père, Ménélas, pour l) faire périr, ainsi que Molossus. Andr )inaque ca< he celui-ci dans une retraite ignorée et se réfugie elle-même dans le temple de Thétis. Eiie est sauvée par l'interventron de Pélée, aïeul de Pyrrhus, qui la prend sous sa protection. Hermione, craignant la vengeance de Pyrrhus, s'enfuit avec Oreste, à qui sa main avait été promise autr»'tbis. Enlin, un messa.er vient annoncer que Pyrrhus a élc massacré à Delphes, par suite d'un complot dont Oreste est l'auteur. Quoique flétrie par la servitude, et mère d'un enfant « qui semble usurper dans ses bras la place d'Astyanax »*, Andromaque est aussi intéressant^) que dans les Troyennes et dans V Iliade Cependant, elle est diminuée d'un des deux sentiments qui faisaient sa grandeur; dans Homère, elle était épouse et mère, dms Euripide, elle n'est plus que mère : « Euripide semble avoir voulu lui oh^r lout ce qui était étranger au sentiment de l'amour maternel, afin (]n'elle ne représentât plus que ce sentiment et qu'elle en UYi le pliis pur et le plus parfait modèle^. » Elle retrouve donc pour sauver Molossus, aussi pathétiques et aussi sincères, les*accents que lui arrachait la mort prochaine d'Astyanax. Ménélas lui ordonne de choisir entre mourir elle-même et voir tuer son fils. Elle n'hésite pas : « Je ne sauverai pas ma vie misérable aux dépens de la sienne^ ». Lorsque la retraite de Molossus est découverte. « elle l'enveloppe du même mouvement d'aili s ftémissantes dont elle couvrit Astyanax^ ». « Quoi! dit-elle â Ménélas, lu arracheras ce petit oiseau de dessous l'aile de sa mère!* » Le malheureux enfant, plein de terreur pour sa mère et pour lui-même, pleure et se lamente : a Cher enfant, lui dit-elle, tu vas dormir sur le sein de ta mère, ton cadavre couché sous la terre avec le sien!^ » Et tandis qu'il appelle son père absent, Andromaque pousse, de son côté, un suprême cri de détresse; elle invoque Hertor qui n'est p'us: « 0 mon époux, mon époux, que n'aije ton bras et ta lance pour me défendre, fi s de Priam ! ' » a Trait de génie que cet appel inattendu, où éclate, au milieu des larmes d'Andromaque pour le fruit d'une union qu'elle déteste, l'inviolable amour qu'elle conserve à son premier, à son seul époux Au dénouement, Euripide lui impose une nouvelle épreuve, conforme à la tradition, mais que nous aurions voulu hii voir épargner: veuve de Pyrrhus, elle épousera Hélénus et se retirera chez les Molosses, où doit ivgnor Mol()ssus.
*. F. HR SAiN'T-VfCTOR, J.es ilcux Masqves, t. II, p. 270.
2. ftiiNT-MvR' GiRARDiN, Couvs de Ullérature dramaiiq%ie. 1. 1, p. 20S.
3. A nd> omaque. v. .^08; v. ci-après, p. 000, Hj o, les adieux qu'elle lai falL t. P. DE Saint-Victor, les Deux Manques, t. H, p. 2.S0.
J. V. StO-512. .
fi. T. A17i18.
S- Patin; Etudt-s 4ur le^ tragigues yrec-t. Euripide^ t. h p. «18,
SUft ANDROMAQUE
Le passag e de Virgile * daa< leqael ellâ st; montre pour ia première fois dans la liftérature latine % a été cité, en tête de l'Andromaque française, par Rncine, qui déclare y avoir pris a t ut le s jet » de sa tragéd e. Il y a pris surtout une Aadromaque plus chaste f^ncore fjue celle d'Euripide, plus digne dans la servitude, déjà marquée d un caractère de jiude ir et de délicatesse tout moderne, caractè e dont Chateaubriand voyait la cause dans les seules liées chrétiennes, mais? que le génie tendre et pur de Virgi e avait sulfiianmunl accusé pour qu'il faille en rapporter au poète latin le principal honneur^. Dans Euri jide, AndroDaque, femme de Pyrrhus et mère de MjIoss is, ne rougit pas de sa condition : elle n'a fait que subir une loi inévitable; dans Virgile, elle baisse les yeux, elle parle comme d'une faute de son double mar âge, d'abord avec Pyrrhus, puis avec llélénus. Le souvenir immuable qu'elle garde d'Hector, son éternel veuvage même Jans une autre union, lui donnent une dignité, une majesté dans le malheur, dont Euripi le ne l'avait point parée.
Enfin, Sénèque le tragique est le dernier ava-U UaMuc qui oherche à faire revivre Andromaque, Dans sa pièce d<;s Troyennes, où il cou»bine l'intrigue des deux tragédies d'Euripide, les Troyennes el Hécube^ et le souvenir de Virgile, il la montre essayant de sauver Astyanax menacé par les Grecs. Elle le cache dans le tombeau d'Hector; mais Ulysse linit par le découvrir et l'emporte, malgré les supplications de la mère, a Ne cherchez point chez Sénèque une fable, des caractères, le langage de la passion; vous n'y trouveriez, à la place, que des dialogues sans suite, elle plus souvent sans objet Ce n'eu qu'uue apparence de drame, où, parmi b^'aucoup de déclamations, tantôt emphatiques, tantôt subtiles, (lueliiuelbis l'un et l'.mtreensembîe, ici d'ime redondau'-e dilf'ise, là d'une concision laconique, apparaissent quelques traits brillants, qui sont en vérité les seuls héros dont se soU occupé l'auteur... Il n'y a, dans les pièces de Sénèque. de sincère que la partie philosophique. Le reste est essentiellement un jeu de l'école, un. mensonge»^. Dans l'ensemble, il n'ajoute guère à ce que nous savons