‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 33 sur 160 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Madame,

Ce n'est pas sans sujet que je me's volro illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel auire nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement ébloms? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin do la conduite de ma tragédie; on savoit que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux orneme its; on savoit enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la

1. Tiire qui, pris absolument et comme nom propre, servit à désigner, depuis If Nvn« siècle, la fille ainée du roi de France, et surtout la femme de Monsieur, l'aîné des frères du roi. — Jl s applique ici à Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, fille de Charles I^-", pelite-fille d'Henri IV, née le lejuin lo^-'i, marit'e l<î 31 mars if,6l à Philippe de France, duc d Orléans, morte n vinj^t six ans, le r>o juin 1070. Elle venait, alors, de négocier un traité d alliance entre ?on frore rharles H et Louis XIV; on ne put dé; nir le mal subit qui l'emportait et des Lniils d empoisonnement coururent. Dossuet lui consacra la plus louchante de <t*s oraisons funèbres. Mndame était digne de 1 hommage d Andromnque par son amour des lettres et la distinction de son esprit. Avec elle, dit M"»» de Skvic.nk I lettre à Bussy, 6 juillet iqtOi, on perdit c toute la joie, tout 1 agrément et tous les plaisirs de la cour. » D autre part, La Fark estime dans ses .\!émoires, que, depuis la moTt de Madame, le goût des choses de 1 esprit avait ioit bai sé auloiir de Louis XIV. En même temps que Racine, elle protégea Koileau et Molière, au premier, elle indiqua le sujet de Uérénice, quelle n eut pas le temps de voir; Molière lui dédia un de ses chefs-d'œuvre, I Kc le ,ies Femmes. Le souvenir de ses charmantes qualités nous a été conservé par le témoignage de plusieurs de ses contemporains. Outre ceux que nous venons de citer. M'"*- de La Fayette lui a consacré une Histoire, exquise comme son modèle. De nos jours, Michelet a fait revivre avec charme cette gracieuse figure dans la Eevm des Deujc Mondai 4^ i'-^ août 1858.

ÊPITRË.DEDICATOIKE

première lecture que je vous en fis. Pardonnez- moi, Madame, si j'ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s*en laisser toucher. Je leur permets de condamner VAndromaque tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.

Mais, Madame, ce n'est pas seulement du cœur^ que vous jugez de la bonté d'un ouvrage, c'est avec une intelligence qu'aucune fausse lueur ne sauroit tromper 2. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées?

On sait. Madame, et Votre Altesse Royale a beau s'en cacher, que, dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d'avantage sur notre sexe, par les connoissances et par la solidité dé votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l'arbitre de tout ce qui se fait' d'agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles : la règle Souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale 3.

Voilà, sans doute, la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, ceM la seule dont j'ai pu parler àvèc quelque

1. Du comme p'ir (e. Tournure fréquente au xvir siècle H qui S'est coaservée de nos jours dans quelques expressions. On disait encore, cotnme La Fontàinb (IX, 9, l'Huître et les Plaideurs) .-

Ils ravai nt des yeux, du doigt ils se la montrent.

2. a Elle connaissoit si bien la beauté des ouvrages de 1 esprit, que l'on croyoil avoir atteint la perfection quand on avoit su plaire à Madame. » (Bossuet, Omù fun) La Fare disait de son côté: « Elle seule sut distinguer les hommes, el personne après elle. »

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