ACTE I, SCÈNE I
Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger 15
Que ma triste amitié ne pouvait partager!
Surtout je redoutais cette mélancolie
Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie :
Je craignais que le ciel, par un cruel secours
Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours * 20
Mais je vous vois, seigneur; et, si j'ose le dire 3,
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas*
N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.
ORESTE
Hélas! qui peut savoir le destin qui m'amène? 25 L'amour me fait ici chercher une inhumaine
Ceux qui l'approtiveat, La Harpe et Geoffroy notamment, trouvent convenable qu'il y ait cette distinction entre le fils du roi des rois, représentant de la Grèce entière près de Pyrrhus, et le fils de Strophius, petit prince de Pliocide, lequel n'est dans l'Epire qu'un voyageur obscur. Talma nous dit à ce sujet : a il n'entrait pas alors dans les convenances du théâtre que le personnage principal fût tutoyé par le confident. Peut-être l'acteur chargé du rôle d Ores te à l'époque où Racine donna sa pièce, eut-il quelque part à cette distinction bizarre; peutêtre eût-il été choqué de tant de familiarité de la part d un ami que l'auteur avait jugé nécessaire de rabaisser au rang subalterne de confident. A l'exemple du monde r^ el, les actéurs au théâtre tenaient sans doute aussi beaucoup à lèurs rangs imaginaires, et étaient entre eux très sévères sur les convenances et l'étiquette. » (Réflexions, p. xii.)
1. Mélancolie ne signifie plus gu^'-re aujourd'hui qu'une disposition triste de l'âme, une tristesse vague et rêveuse. Racine et ses contemporains lui donnaient assez souvent un sens beaucoup plus fort et plus voisin de soa étymologia ijxeXavyoXià. de [AiXa:, noir, et y6\y[, bile . La mélan:'olie dû reste est un désespoii sombre, mêlé de fureurs. BossuETdit, à peu près dans le ir.éme sens : a Dans les frayeurs de l'enfer dont il étoit saisi, une noire mélancolie et des convulsions qui lui faisoient perdre le sommeil et le manger le poussèrent... », etc. Et Gorneillb fCinna, 111, 11) :
Lais-ez-mol de grâce nttend mt Emilie, Donner un libre c>>urs à ma m'ianculie,
2. Remarquons une fois pour toutes que la fameuse règle de la consonne d'appui dans la rime, si rigoureusement formulée de nos jours, n'existait pas au temps de Hacine. « La consonne d'appui, dit AL Th. de Banville, est la consonntt qui, dans les deux mots nui riment ensemble, se trouve placée immédiatement devant la dernière voyelle ou diphtongue pour les mots à rime masculine, et immédiatement devant l'avant-dernière voyelle ou diphtongue, pour les mots à rime féminine... Sans consonne d'appui, pas de rime et par conséquent pas d<> poésie, a. (Petit tiaité de versifie, franç., chap. m, p. 56). ici, la consonne d'ap pui est le c. ). dans toujours, et, suivant M. de Banville, elle devrait être la mêm« dans les deux mots. Sur les rrgles de la rime dans la poésie classique, voy. Qui» CHBRAT, Traité de versifie, franç.^ chap. m et vu.
3. On de voit pas bien en quoi ce que va dire Pylade justifie cette respectueuse précaution oratoire.
4. La suite de l'ambassadeur envoyé à Pyrrhus par l'assemblée de « tous les Grecs » (l, ii).
5. Expression empruntée au jargon amoureux des précieuses. On la trouvera encore ci-après (v. io9 et 762) employée dans le m» me sens, mais, dans les pièces postérieures, Racine ramène à une signification plus géuéraU et plus vraie t «i
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort. Et si je viens chercher ou la vie ou la mort?
PYLADE
Quoil votre âme à Tamour en esclave asservie ^
Se repose sur lui du soin de votre vie? *S0
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ? 2
Pensez-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable,
Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
Honteux d'avoir poussé 3 tant de vœux superflus^ 35
Vous l'abhorriez; enfin, vous ne m'en parliez plus :
Vous me trompiez, seigneur*
ORESTE
Je me trompais moi-même !
Ami, n'accable point un malheureux qui t'aime* : Fai'je jamais caché mon cœur et mes désirs? Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs : 40 Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille s,
inot donl beaucoup de ses contemporains conlinuenl à prodiguer l'acceplioa conventionnelle. l\ dira dans Bajazet :
Voas m'avez vendu ch«r vos secours inhumains, FX dSins Athalie (1, 1) :
De son sang inhumain les chiens désaltérés. 1. Ksclava eV asservie sont ici absolument synonymes. S. Var. Par quels charmes, après tant de tourments souiïerts.
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ? (1668-87). Le mot charme semble avoir, dans les doux textes, deux sens assez différents Ici, il veut dire simplement a/^ra^^5,• plus liaut, il signifierait plutôt jaouvoir î/aigique {Carmen, formule de sorcellerie).
Sur les fers, ou chaînes amoureuses, on peut faire la môme observation que, plushaut, sur inhumaine. Le poêle ) emploiera encore dans liérénice, mais, dam un tel sujet, le mot est naturel.
3. Pousser des vœux appartient toujours à la même école de style, Madelon f^itdans les Précieuses ridicules (se. iv) : c il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, Je tendre elle passionné. » Racine I emploie encore assez souvent (ainsi dans HérénicCy JI, 2,danp bajazet. 11,5); en revanche, Molière se plaît à lui donner une intention ironique
n nous feroit beau voir attaciiés, face à f.ire, A pouaser les be«}ix scritinums.
(Amphitryon, 1, 4.) ^ Héroïnes du temps, Mjsd .mps les avatite?,
J^ùusseuses de tendresse tt de be;iux senti m •^nt'?...
(L'EcoU des Femmes, î, 4.)
4. Var. Atni, n'insulte point un malheureux qui t'aime (1068 H 7S). Souveoii de Civna 'III, 2, 8îîii.
Aoii, naccable plus un esprit niîilheureux
Qui ne forme qu'en Jarh° un dessein généreux.
portant aux GrcCS un appui décisif nour prendre Troie. Pyrrhus avait,
ActË I, SCÈNE î n
Tu vis mou désespoir ; et tu m'as vu depuis
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis
Je te vis 2 à regret, en cet état funeste, - 45
Prêt à suivre partout te déplorable ^ Oresie,
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
Et de moi-même enfin me sauver tous * les jours.
Mais quand je me souviens que, parmi tant d'alarmer,
Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses charmes^, 50
en ellel, mérité une reconnaissance particulière de la part de Ménélas, qui acquitte cette dette en donnant Hermione à ce « vengeur ». — Dans Euripide [Andromaque, 048-96:^), Oreste reproctie de même à Ménélas de lui avoir préléré Pyrrhus; il dit à Hermione :
'Ejiij outra ît9>i',
<»ùw iC^^i v«{ei{ àv^p\ (jo'j itaxjbç xàx^,
Tw vuv (r'tjfovct, Tptuâ'î* el itépuEi nôX'./. . . ffCv 8ï (TcipyiDti; VX^I*^^ axoiv yaixtu/.
* Car lu m'appartenais d'abord; et, si tu es à un autre, cest par la déloyauté d« ton père, qui, avant son départ pour Troie, t avait donnée à moi pour femme, el qui, ensuite, te promit à celui qui te possède maintenant, s'il renversait la ville de Troie... Je soutirais, je soullrais; mais je supportais mou malheur, et, frustré de cette union, je partis à regret. »
1. Signifiait alors douleur violente et s'est beaucoup aflfaibli parla suite; Andromaque dira tout à 1 heure (1, 4) :
Sa mort avancera la Gri de mes ennuis.
De même, ailleurs (Ph-^dre, I, 3) :
Que faites-vous, Madiime? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous nnime aujourd hui,
2. Ta facture de ce passage n'est pas des plus heureuses: voir y est employé jusqu'à trois fois en trois vers.
y. Digne d'exciler la pitié. D'Olivet (Rem. sur Racine, par. 33) blâmait, à tort, remploi de cette épi Lhète appliquée aux personnes. Racine dit encore fPi^édre, II, 2) :
Vous voyez devant vous un prince déplorable.
De môme Corneille (Poupée, U \) :
Ce déplorable chef du parti le meilleur.
Réservé aux vers, cet emploi du mot se retrouve cependant dans ce passage du J.-J, RnussBAU, ont la prose hrillante admet souvent de- formes poétiques : «Si teà pressentiments étaient fondés, et que ton déplorable ami ne fût plus... » (Noumlle Héloïse, IV, 2).