ACTE ï, SCÈNK IV
Coûtât il tout le sang qu'Hélène a fait répandre, 285
Dus3é-je 1 après dix ans voir mon palais en cendre,
Je ne balance point, je vole à son secours,
Je défendrai sa vie au dépens de mes jours.
Mais, parmi ces périls où je cours pour vous plaire.
Me refuserez-vous un regard moins sévère? 290
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore?
En combattant pour vous, me sera-t-il permis 293
De ne vous point compter parmi mes ennemis?
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de f niblesse ?
Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux.
Passe pour le transport d'un esprit amoureux 2 ? 300
Captive, toujours triste, importune à moi-même 3,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ?
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés * ?
Non, non : d'un ennemi respecter la misère, 305
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
1. Ces sortes de propositions, qu'on pourrait appeler suppositives, assez fréquentes dans le style soutenu [fussé-je, eussé-je, etc.), ne sont autre chose que l'imparfait du subjonctif sans que, avec le sujet placé après le verbe, et un accent motivé par cette transposition. Le style familier dit plus ordinairement, en se servant du conditionnel -.quand jeserais, quand j'aurais, etc. Voy. Chassahc, Gr. fr„ cours sup., par. 302.
2. Dans Perlhante (II, 5, v. 667-674), Rodelinde dit à Grimoald :
Comte, penses-y bien, et poi«- m'avoir aimée. N'imprime point de tache à tant de renommée; Ne crois que ta vertu : laisse-la seule ogir. De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir. On publieroit de toi que les yeux d'une femme Plus que ta propre gloire auruient touche Ion âme; On diroit qu un héros si grund, si renommé, Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoil point aimé.
3. Voy. plus haut, p. 82, n. 4. — On remarquera, dans la présent© construction, outre l'apposition déjà signalée, le changement de personne d*uQ vers à l'autre, moi-même et Andromaque, Racine en offre de nombreux exemples, c'est ainsi qu'il dit (Athalie, 164 -46):
...Qu'aux portes du temple, où l'ennemi m'attend, Abner pui&^ie du moins mourir en combattant.