ACtE il, SCENE i
Je n'ai point du silence affecté le mystère :
Je croyais sans péril pouvoir être sincère;
Et, sans armer mes yeux d'un moment de rigueur ^
Je n'ai pour lui parier consulté que mon cœur. 460
Et qui ne se serait commie moi déclarée
Sur la foi d'une amour 2 si saintement jurée 3?
Me voyait-il de l'œil qu'il me voit aujourd'hui?
Tu t'en souviens encor, tout conspirait pour lui:
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie, 465
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens.
Ses feux que je croyais plus ardents que les miens,
Mon cœur... toi-même enfin de sa gloire éblouie,
Avant qu'il me trahît, vous m'avez tous trahie*. 470
qu'elle ne paraît pas même entendre. C'est, je crois, le premier exemple de celle préoccupation, qui rompt le dialogue et ne lui donne quft plus de vérité. » (La Harpe.) L'observation est juste; cependant, on peut admettre une liaison entre la réplique d'Hermione et les paroles de Cléone. Hermione à trop écouté cet amant qui plait, et, comme dit G^ruzez, o elle appose par une transition birn nalurellc sa faiblesse à la fierté d'Audroraaqae qu elle regrette de n'avoir pas imitée. »
' 1. Armer ses yeux d'un momeul de ligueur paraît extraordinaire quand on place les expressions, mais dans ce vers, l'audace de cette alliance disparaît pour ne laisser voir qu'un lour poétique, ((.eoffkoy). En ellet, à l'examiner de près, la métaphore n'a rien d incoliérent; un moment de rigueur équivaut à une rigueur momentanée ou passagère et il est très naturel de dire : armer ses yeux d'une rigueur momentanée.
2. Dans ses divers ouvrages, en vers ou en prose, Uacine, comme ses contemporains, fait amo?zr tantôt masculin, tantôt féminin, plutôt masculin :'ependant, au contraire de Corneille, qui préfère le féminin. Vaugelas admet indifféremment les deux genres, sauf le cas où amour signifie Cupidon, ou lorsqu'il désigne l'a iiouT divin; cependant il préférerait le léminin, « selon l'exemple, dit-il, de nos plus élégants écrivains, qui ne s'en servent guère autrement. » (hemarques sur la langue française, ig47, édit. Chassang, t. II, p. 107-109.) Mais l'usage ne tarde pas à changer, car, en 1672, Ménage constate que «^dans la prose il n'est plus que masculin, » tandis qu'en poésie il est « plutôt mâle que femelle. » [Observât, sur la langue franç.) Dans l'ancienne langue, amour n'avait qu'un genre, le féminin, comme les autres substantifs formés de noms latins en or. Pour l'usage présent, voy. Chassang, Gr. fr., cours sup., par.
3. Qu^ est un des mots dont la langue du xvii« siècle usait le plus, comme relatif ou conjonction, ' ans les constructions aujourd'hui abandonnées. Voy. le Dictionnaire de Littré et les lexiques de la langue de Corneille et de Racine par M, Marty-Lbtbaux. Ici, il est mis pour dont, avec lequel. Corneille dit de même [Cin., V, 1 ) :
Do la façon enfin çti'avec toi j'ai vécu. Et Molière (Tartuffe. IV, s) : •
On se défend d'abori, mais de l'air qu'on s'y prend, 0 » fait entendre assez que notre cœur se rend.
Cette tournure était donc parfaitement correcte au temps de Racine. Cependant La Harpe y voit une faute : « De l'osU qu'il me voit, dit-il, est amené seulement par la contrainte du vers. » C'est une de ces erreurs grammaticales si communes dans les commentaires du xvin« siècle sur les écrivains du xvip,
4. « La passion, qui s'en prend à tout, confond ici, dani U persooM <i€ Gléone,
ANDROMAQÎJË
Mais c'en est trop, Cléonè, et quo.l que suit Pyrrhus, Hermione est sensible Oreste a des vertus; Il sait aimer du moins, et même sans qu'on l'aime. Et peut-être il saura se faire aimer lui-même. Allons. Qu'il vienne enfin.
CLÉONE
Madame, le voici. 475
HERMIONE
Alil je ne croy ais pnvS qu'il fût si près d'ici.