‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 91 sur 160 · ACTE 11, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE 11, SCÈNE V

Tes yeux refusent-ils encor de me connaître^

/ PHOSNIX.

Ah! je vous recoiiDais : et ce juste courroux,

Ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous 2

Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile;

C'est Pyrrhus, c'est le fils et le ri^al d'Achille, 630

Que la gloire ^ à la fin ramène sous ses lois,

Qui trioro.phe de Troie une seconde fois,

dans cette charmante scène de ris U7m7iic (I, i : Exclusil; revocat, Redeam ?.,.), imitée par Horace {SaL, H, 3, v. 238 et suiv.). Mais était-ce une raison pour que Racine s'interdit de la traiter à son tour, dans un sujet où elle se présente si naturellement ? Noos attachons moins d'importance à la distinction des genres que les critiques du xvip siècl*^, et I e drame nous a depuis longtemps habitués à la combinaison du plaisant et dH sérieux. Nous avons plutôt une tendance à goûter tout ce qui peut varier le s-îrieux trop soutenu de la tragédie classique. Au reste, Corneille, dans le Ctd et tJans Nicomède, Racine lui-même, dans cette scène de Mithridate (III, 5), où le vieux roi se sert, pour arracher son secret à Monime, d'un artifice assez semblable à celui qu'emploie Harpagon {Avare, IV, 3) pour abuser son fils, n'on' tfas raint d'emprunter pour un moment, sinon le langage, au moins les sentiments de la comédie. (Voy. encore ci-après, p. H8, n» 2, e 135 3).

Pour la scène ^\'Andromaque, on peut accepter le jugement de J.-B. Rousseau [Lettres,] qui, bien qu'il la « condamne en l'adoucissant », ne peut* s'empêcher de conc ure : « Si c'est une faute, on doit être bien aise que Racine l'ait faite. » En revanche, on pourrait justement reprocher au poète d'avoir entièrement dénaturé la majestueuse ligure homérique du vieux FhœniK. qui, dans V Iliade (IX, 432-605), parlait un lan^^age autrement élevéque dans Am/romagwe. Dans Homère, il est le digne précepteur d'un héros ; dans Racine, il n est qu'un confident.

1 . On remarquera connaUre, au lieu de l'orthographe habituelle coniwUre, Racine a modilié celle-ci, à cause de la rime avec maUre, 11 avait déjà fait de même dans la Théba'ide (I, 3) :

J'irai p'us loin encore ; et pour fnire connaître Qu'il a tort en effet de me nommer un traître....

Connaître a évidemment, dans les xers^d* Andromaque, le sens de reconnaître,

{)uisque Phœnix répond : « Ah ! je vous reconnais. » Mais co n'est pas le besoin de a mesure qui l'amène, car on le trouve souvent, dans ce sens, dans Corneille et Racine. Celui-ci dira plus loin (v. 710) :

Je ne vous cannois plus, vous n'êtes plus vous-même. De même Corneille, [Menteur, III, 3) :

Mais j'entrevois quelqu'un dans celle obscurité. Et si c'étoit lui-même il pourroit me connaître.

On le trouve même quelquefois en prose. Ainsi dans Fênelon [Télém., XXII): « Vous avez fait d'Idoménée le plus sage des rois, je ne le connois plus, ni lui ni 8L*n peuple. »

2. Var, Ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous.

Et qui Tauroit pensé, qu'une si noble audace

D'un long abaissement prendroit sitôt la place ?

Que Von put sitôt vaincre un poison si charmant?

Mais Pyrrhus, quand il veut, sait vaincre en un moment.-

Ce n*est plus le jouet d'une flamme servile. (i 668 et 73.)

3. Ce mot est employé ici dans le sens que nous lui donnons encore, assez d: fièrent de celui que nous avons signalé plus haut, p. \ Q0, i.

ANDROMAQÎJB

PYRRHUS

Dis plutôt qu aujourd'hui commence ma victoire:

D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire;

Et mon cœur, aussi fier que tu l'as vu soumis, 635

Croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis.

Considère, Phœnix, les troubles que j'évite,

Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite,

Que d'amis, de devoirs, j'allais sacrifier,

Quels périls... Un regard m>ût tout fait oublier : 640

Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle.

Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle,

PHŒNIX

Oui, je bénis, seigneur, l'heureuse cruauté Oui vous rend

PYRRHUS

Tu l'as vu comme elle m'a traité.

Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée, ^i^> Que son fils me la dût renvoyer désarmée : J'allais voir le succès* de ses embrassements; Je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements. Sa misère l'aigrit; et, toujours plus farouche 2, Cent fois le nom d'Hector est soi ti de sa bouche ^, 6bO Vainement h son fils j'assura's mon secours : « C'est Hector, disaît-elle en l'embrassant toujours*;

1. s'employait au xvii* siècle dans le sens de résultat quelconque, bon ou mauvais. Racine dira plus loin (UI, 8) :

J'ignore quel succès le sort gardo à mei armes. De même Corneille (Rodog., 1, 1):

(Je) me souviens encor

Des malheureux succès du grand roi Nicanor.

Et Molière {Misanlhr., 1, 1] :

Vous vous trompere?^. <— Soit. J'en veux voir le succès, — Mais... — J'aurai le plaisir de perdre mon procès.

». Voy. plus haut, p. 82, 2.

5. on a pu déjà remarquer (l, 1), en eiïet, que le nom d'Hector est toujours à la bouche d'Andromaque lorsqu'elle se trouve en présence de Pyrrhus ; elle s'en sert comme d'une sauvegarde pour elle-même et d'un moyen pour le décourager. Touiours et ea tout elle t-st la veuve d'Hector. Virgile lui prête un sentiment du même genre, lorsqu'il lui fait dire à Ascagne {En,, ni, 486-488) : Accipe et haec, manuum tibi qum monumenta mearum Sinl, puer, et longum Andromachaa lestentur amorem, ^ Conjugis Bectoreœ,

h. Andromaque dit de môm.e dans Tiroilb (En., ni, ml es voyant Ascagn© et en ç€ rappelant Astyanaxj

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