ACTE m, SCÈNE î
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
ORESTE
Non, non; je le connais, mon désespoir le flatte;
Sans moi, sans mon amour, il dédaignait l'ingrate ;
Ses charmes jusqtie-là n'a\ aient pu le toucher:
Le cruel ne la prend que pour me l'arracher*, 740
Ah dieux! c'en était fait: Hermione gagnée
Pour jamais de sa vue alla't être éloignée;
Son cœur entre l'amour et le dépit confus 2,
Pour se donner à moi n'attendait qu'un refus;
Ses yeux s'ouvraient, Pylade; elle écoulait Oreste, 745
Lui parlait, le plaignait... Un mot eût fait le reste.
Vous le croyez l
ORESTE
Eh quoi! ce courroux enflammé Contre un ingrat.
PYLADE. '
Jamais il ne îut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'aurait accordée, Qu'un prétexte tout prêt ne l!eût pas retardée? 750 M'en croirez- vous? Lassé de ses trompeurs attraits. Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais 3.
Vous r«iccusez, seigneur. <]>- ce dessein bizarre; CependHiit, tourmento de ses propres destins..
bizarre.» c'est-à-dire extravagant. Ce mot, qui vient de l'cepagnol bizarro, vaillant, et, par extension, violent, capricieux, ne s'emploie plus guère que dans le style familier, et avec jine intention ironique.
1. a La [lassion, dit Géruzez, rapporte tout à soi. elle est le triomphe du mot; ainsi Oresie veut que ce soit pour lui faire pièce que Pyrrhus épouse Hermione, qi-and il y a à cela tant d'autres raisons. De même, Andromaque, dans une passion plus noble, prétend que c'est à son intention que les Grecs veulent faire mourir Astyanax:
« On craint qu'il essuyât les larmes dd sa mère. »
2. Cesl-à-dhe incertaine. (lEOFFROYa tort de dire que ce mot « n'est mis que pour la scène ». On le tnuve, en elfet, au même sens qu'ici, chez les contemporains de Racine. Ainsi Cokheille (liodog., II, 2):
L'un et l'autre fait voir un mérite si rare. Que le souhait confus entre les deux s'égare.
3. Var. Au lieu de l'enlever, seigneur, je la fuirais. (!658 et 73).
Dans ces deux éditions, fuirais est écrit p;ir un a, contrairement à Tusa^ ordinaire rv. plus haut, p. US, n. i), pour rimer avec jamaw.
Quoi! votre amour veut se charger d'une furie
Qui vous détestera qui, toute votre vie; *
Regrettant un Jiymen tout prêt à s'achever, 755
Voudra,..
ORESTE
C'est pour cela que je veux l'euli^ver. Tout lui rirait, Pylade; et moi, pour mon partage. Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier? Non, non; à mes tourments je veux l'associer 760 C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. J8 prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne,
1. n y a ici en;ambemen<, c'est-à-dire que le sens n'est pas complet dans le premier et empiète sur le second. Très fré ment au xvi« siècle dans tous les genres de vers, l'enjambement fut sévèrement interdit au xvir siècle ans l'alexandrin. Boileau [Art poéL ch. i, fait un mérite à Malherbe de l'en avoir banni : *
Et le vers gur le vers n'osa plus enjamber.
En effet, selon La Harpe, l'enjambement est essentiellement contraire au caractère de nos grands vers; notre hexamètre, naturellement majestueux, doit se reposer sur lui-même; il perd toute sa noblesse si on le lait marcher par sauts et par bonds: si la fin d'un vers se rejoint souvent an commencement de l'autre, l'effet de la rime disparaît, et l'on sait qu'elle est essentielle à notre rythme poétique ». On l'admettait cependant lorsque, aux mots rejetés s'ajoutait un développement achevant de remplir le second vers. C'est le cas pour Texemple ci-dessus et pour un autre que nous verrons pins loin, (v., 1211-1212), comme pour celui-ci, emprunté à Corneille (Ctn., II, 1) :
Oui, j'accorde qu'Auguste « droit de conserYer
L'empire où sa vertu Ta fait seule arriver.
On Tadmeitalt encore dans les suspensions, réticences ou interruptions, pour produire des effets d'harmonie imitative, dans les vers de dix syllabes, et même dans l'alexandrin des genres dits familiers, comme la comédie, l'épître, la fable, etc. Voy. Quichbrat, Traité de versification française, ch. VI.
Cette loi d'interdiction fut une des première^^ que l'école romantique s'empressa d'abroger, et maintenant nos meilleurs poètes usent de l'enjambement en toute liberté. Tandis que les classiques (voy. Quicherat, ouvr. cité) voyaient dans ce retour aux anciens usages le « comble du ridicule » a un système honteusement rétrograde », les romantiques oroclamaient 1 enjambement la première des libertés nécessaires. Sans aller aussi loin que M. Th. de Banville (voy, son Traité de poésie française, cAi, vii, pour qui Boileau, en ordonnant que le sens soit toujours suspendu régulièrement à l'hémistiche et terminé à la fin du vers, « aval; décrété tout bonnement la mort de la poésie, un vers endormant, somnifère, automatique et morne comme le pas du soldat en marche et bête comme le tictac d une horloge de bois », et porté une loi à laquelle personne n'a obéi que lui-même, il faut reconnaître que cette interdiction trop sévère de l'enjambement était une entrave très gênante dont on a bien fait de s'affranchir.
2. Gomp. La Rochefoucauld {Maximes^ 270] : < Il n'v a point de passion où l'amour de soi-même rè^ne si puissamment que dans l'amour, et l'on est souvent plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime qu à perdre le sien. » Et aussi La Brutèrb (Du cœur^ 39) : « L'on veut faire le bonheur, ou, si cela ne se peut, tout le malheur dt ce qu'on aime. »