PRÉFACE DE LA HARPE
Un amant et une maîtresse qm se quittent , » ne sont pas sans doute un sujet de tragédie. Si >^ on avait proposé un tel plan a Sophocle ou à ») Euripide, ils Pauraient renvoyé a Aristophane.* » L'amour qui n'est qu'amour, qui n'est point » une passion terrible et funeste , ne semble fait » que pour la comédie, pour la pastorale ou pour » l'églogue.
» Cependant Henriette d'Angleterre , belle- ^> sœur de Louis XIV, voulut que Racine et Cor- » neille fissent chacun une tragédie des adieux » de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une vie- » toire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus » tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne » se trompait pas. Mais elle avait encore un intérêt
Je ne crois pas qu'Aristophane s'en fut chargé non plus: nous ne voyons pas que l'amour liéroïque, comme est celui de Titus et de Bérénice , soit jamais entré dans la comédie des anciens , non plus que dans leur tragédie.
192 PRÉFACE » secret à voir celte victoire représentée sur » le théâtre : elle se ressouvenait des sentimens » qu'elle avait eus long-tems pour Louis XIV , et « du goût vif de ce prince pour elle. Le danger' » de cette passion , la crainte de mettre le trouble y) dans la famille royale , les noms de beau-frère » et de belle- sœur, mirent un frein à leurs désirs ; » mais il resta toujours dans leur cœur une incli- » nation secrète, toujours cbèreà l'un et aFautre.
» Ce sont ces sentimens qu'elle voulut voir » développés sur la scène, autant pour sa conso-* >^ latioîi que pour son amusement. Elle chargea » le marquis de Dangeau, confident de ses amours » avec le Ilol , d'engager secrètement Corneille 5> et Racine à travailler l'un et l'autre sur ce » sujet, qui paraissait si peu Tait pour la scène. . » Les deux pièces furent composées dans l'année » 1^60 , sans qu'aucun des deux sût qu'il avait 5> un rival. Elles furent jouées en même tems sur » la fin de la même année, celle de Racine à l'hô- » tel de Bourgogne , et celle de Corneille au Pa- » lais-RoyaL
' » Il est étonnant que Corneille tombât dans 0 ce plége : il devait bien sentir que le sujet était
DE LA ÏÎARPE. igS >) l'opposé de son talent. Entellus ne terrassa point î> Darès dans ce combat : 11 s'en faut bien. La » pièce de Corneille tomba : celle de Racine eut » trente repre'sentatlons de suite; et toutes les"' » fols qu'il s'est trouvé ùti acteur et une actrice ca- » pables d'Intéresser dans les rôles de Titus et de » Bérénice , cet ouvrage dramatique , qui n'est » peut-être pas une tragédie , a toujours excité » les applaudlssemens les plus vrais : ce sont les » larmes. » VoLT.
Nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire que de transcrire cet exposé historique , d'après l'homme le plus capable d'apprécier et de corn-nienter Racine. îl serait à désirer que le même écrivain eût fait pour toutes les pièces de Racine le même travail que pour Bérénice. Nous fe-^ rons du moins-usage de ses notes sur cette pièce, malgré le danger de la comparaison avec les nôtres : nous n'avons songé qu'à ce qui pouvait en résulter pour le plaisir et l'instruction du lecteur.
M. Luneau , dans son commentaire de Racine , ne s'exprime pas tout-à-fait du même ton que Voltaire , sur le mérite et le succès de Bérénice. Voici ce qu'il en dit :
194 i>RÉrACE
Un des effets le plus bizarre des caprices » du public, la plus forte preuve de l'Inconstance
de ses jugemens , c'est Britannicus , qui ne î> réussit point dans sa nouveauté, et que main- » tenant on revolt souvent au théâtre ; c'est Béy> rénice , dont le succès fut si prodigieux , et dont » les représentations sont actuellement si né-
gligées. »
Avec plus de réflexion, l'on ne trouverait ^omibizarre ce qui s'explique par des raisons trèsplausibles. Nous avons indiqué , dans le commentaire sur Britannicus^ les différentes causes du peu d'accueil qu'il reçut d'abord, et nous avons vu aussi que le public revint bientôt de sa première indifférence. Quant a Bérénice , le succès en fut très-grand , mais non pas prodigieux. On
^ Il faut les plus bizarres , parce que le mot effets a ici un régime subséquent , effets des caprices. Il evit fallu construire ainsi la plirase : un des effets des caprices du public le plus bizarre , etc. C'est une faute très-commune aiijonrdliui. On dit bien: C'est un des hommes qui a le plus d'esprit , parce que les hommes sont pris ici en général. On ne peut pas dire : C'est un de ceux qui a le plus , etc. Ce solécisme grossier est de nos jours.
DE LA HARPE. igS
n^appelle prodigieux qu'un succès hors de mesure et de vraisemblance : tel fut celui de Timocrate. Il n'est pas vrai non plus que les représentations de Bérénice aient jamais été' si négligées. J'ai vu la pièce très-suivie à ses reprises et très-applaudie, comme le dit Voltaire; et quand elle n'a pas été au courant du répertoire , c'est qu'il n'y avait point d'actrice qui réunît les moyens naturels , nécessaires pour ce rôle ; et ce n'est pas le seul du théâtre qui soit dans le même cas*
On n'a point oublié un effet assez remarquable du pathétique de ce rôle, lorsqu'il était joué par la célèbre Gaussin. Il y avait alors des sentinelles sur le théâtre : il arriva un jour qu'un des soldats en faction sur un des côtés de la scène , fut tellement ému du jeu de l'actrice qui se trouvait près de lui , qu'il laissa tomber son fusil et éclata en sanglots. On peut juger des applaudissemens qui furent partagés entre celle qui avait produit cette émotion , et celui qui l'éprouvait. Tous les journaux du tems ont conservé cette anecdote.
On verra dans les notes de Voltaire , comme il sait motiver l'admiration qu'il annonce pour cet ouvrage dans le fragment que nous avons tiré
196 PRÉFACE de sa préface. En avouant que ce n est peut-être pas me tragédie , 11 ne trouve d'ailleurs que des éloges à donner sous tous les rapports au plan et à l'exécution, en sorte qu'au titre près, Bérénice ne lui paraît susceptible que de très-légers reproches. L'autorité de Voltaire n'est pas suspecte en pareille occasion.
<i La marche de Bérénice , dit le commentateur, » n'est pas assez vive et assez tragique. L'action » ne se prolonge que par des méprises ou par des » moyens plus ingénieux grands ^ plus adroits » que tragiques. Le caractère de Titus est faible ^ » celui de Bérénice monotone^ et le rôle que joue » Antiorhus est trop souvent indigne d'un roi » et d'un rival. »
La marche de la pièce est ce qu'elle peut et ce qu'elle doit être : les moyens sont analogues au sujet, et quand on a reconnu qu'il n'était pas tragique^ il est ridicule d'exiger que l'intrigue le soit plus que le sujet , de vouloir de grands ressorts quand la machine n'est pas grande. Or , le sujet n'était pas du choix de l'auteur ; voilà son excuse : moins il fournissait de ressources , plus celles que l'auteur n'a trouvées qu'en luimême sont étonnantes. C'est le seul résultat que
présentait la saine critique , et c'est aussi celui (le Voltaire. Ce n'est point seulement par des moyens adroits et ingénieux que Racine s'est tiré d'affaire ; c'est par une connaissance profonde des effets qu'on peut tiier des plus petites choses quand elles sont prises dans le cœur humain , et relevées par le charme de la diction. II y a là toute autre chose que de Vadresse et de r esprit ; et ce qu'on pourrait dire de quelques scènes de Dubelloy ne convient ni à Racine ni à Bérénice.
Quand on parle d'une aussi mauvaise pièce que la Bérénice de Corneille à côté d'un ouvrage aussi achevé en son genre que la Bérénice de Racine , il ne faut pas dire que la force et / Vlémlion du génie devaient succomber sôus un génie plus souple qui appelait l adresse et les grâces a son secours.
Le critique trouve le rôle de Bérénice monotone^ apparemment parce qu'il a, comme d'Alembert le disait de Racine, la monotonie de la perfection. Il trouve le rôle de Titus faible : il y a quelques iàiblesses , il est vrai , et l'on verra que Voltaire les a remarquées ; mais on verra aussi qu'il pense
igS PRÉFACE
que Titus et Atitloclius sont en général ce qu'ils doivent être. Ce dernier n'a rien qui soit indigne d 'un roi ; et quant à ce qui serait indigne d un rival y j'avoue que je ne conjtprends pas cette expression;
Le commentateur observe lui-même que si Titus et Bérénice avaient plus d liérdisme^ ils exciteraient moins d'' intérêt. Rien n'est plus vrai ; mais cette apologie de Racine est la condamnation du critique, qui a commencé par blâmer ce qu'il finit par justifier. Il ne fonde pas mieux ses louanges, qu'il n'a fondé ses reproches. « L'hé- » roïsme , dit-il , ne produit que l'admiration , » et l'admiration n'est point un ressort tragique. » C'est s'exprimer très-mal : V admiration qui ne frappe que l'esprit, qui n'est que de la grandeur. Il est point tragicjue : on en convient ; mais il y a une admiration qui n'exclut pas l'attendrissement et qui, en élevant l'ame, fait couler des larmes douces : telle est celle que produit le dénoûment de Cinna^ celui à^Alzire^ cûm Adélaïde \ et cellelà est véritablement tragique ; ce qui valait bien la peine qu'on en fît la distinction.
Le commentateur exagère tout en mal ; il se plaît à représenter Racine toujours malheureux
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de peu de chose , et parce que Racine s'est avoué sensible à la critique , le commentateur s'efforce de donner de cette sensibilité une idée qui serait celle de la sottise. A l'entendre , tout le succès de Bérénice ne put ejjacer dans son esprit tout le chagrin que lui causa la misérable parodie des farceur s italiens. Qui le lui a dit? Qui lui a dit que Racine fut encore plus sensible à cette plaisanterie de Chapelle :
Marion pleure , Marion crie , Marion veut qu'on la marie.
11 s'écrie très-gratuitement : « comment Racine )^ a-t-il pu s affliger d'une plaisanterie pareille ? » Mais il portait la sensibilité jusqu'à la fai- » blesse. » C'eût été en effet jusqu'à l'imbécillité , s'il avait pu s'affliger d'une semblable turlupinade , et de la part d'un homme du caractère de Chapelle , qui faisait profession de se j moquer de tout. Mais encore une fois , où donc le commentateur a-t-il pris ses autorités ? Nous avons d'assez bons mémoires sur Racine , et qui passent généralement pour fidèles : je n'y ai rien vu qui puisse autoriser les exclamations du commentateur.
ÉPITRE DÉDICATOIRE