‹ AndromaqueChapitre 2 sur 176 · M DCCC XXVIII · texte numérisé non relu

M DCCC XXVIII

de la scène , n'a pas l'effet des pièces fortement passionnées , et n'en est pas moins le drame le plus beau et le plus parfait qu^ait produit l'esprit humain , parce qu'il réunit éminemment tous les mérites dont le sujet était susceptible ^ et que ces mérites sont du premier rang. Le quatrième acte de Britannicus et le caractère de Néron peuvent, ce me semble ^ être placés dans la même classe , et par conséquent mériter plus que V estime ; on peut ici, sans trop risquer, aller jusqu'à l'admiration.

Que cette tragédie soit un peu froide , c'est ce dont ne conviendront pas ceux qui l'ont vu représenter depuis trente ans, c'est-à-dire, depuis le tems que Le Kaln fut chargé du rôle de Néron, Ce qui peut excuser ce jugement de Voltaire , c'est qu'il n'avait jamais vu jouer que très-médiocrement ce rôle, qui est capital. Ce n'est pas la faute de Racine s'il ne s'est trouvé qu'au bout de cent ans un acteur capable de sentir et de rendre toute la force et toute la profondeur de cet admirable rôle. Telle est la condition des poètes dramatiques, que la destinée de leurs ouvrages dépend toujours plus ou moins des acteurs. En ce genre , ce n'est pas la lecture qui fait la vogue ^

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c'est la représentation , et les hommes rassemblés i nj reçoivent que le degré d'émotion qu'on leur communique. Ainsi, une partie de la gloire de l'auteur est dans la main des instrumens qu'il est forcé d'employer. C'est ce qui a fait quelquefois varier, à différentes époques, l'opinion, non pas des connaisseurs, mais de la multitude , sur certains ouvrages et certains rôles , suivant qu'ils ont été | bien ou mal joués. Kous aurons occasion d'en citer des exemples dans l'examen du théâtre de Ptacine.

Non-seulement Britannicus , quand un grand acteur créait le rôle de Néron , attira toujours la foule , mais même , depuis qu'il l'eut établi sur la scène, et rendu ainsi à cette tragédie tout l'éclat qu'elle devait avoir et la place qu'elle devait obtenir , c'est une de celles qui sont habituellement le plus suivies. Enfin, une pièce qui attache . le spectateur d'un bout à l'autre , et par des impressions aussi vives que celles de la scène du second acte entre Britannicus et Junie, de la scène du troisième entre Britannicus et Néron, et surtout lie la scène du quatrième entre Néron etBurrhus ; une telle pièce, souvent applaudie avec transport, ne saurait être taxée de froideur . à moins qu'on

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ii'appelleyro/û? tout ce qui n'est pas déchirant, et \ oltaire n'était pas capable de cette sottise. Mais vers la fin de sa vie , sans renoncer jamais à cette admiralion solennelle qu'il avait professée pendant quarante ans pour V excellent Racine , il eut quelqu'accès d'humeur contre lui et contre quelques autres grands hommes ; ce qui le fit tomber dans des contradictions choquantes. J'en parlerai ailleurs, et particulièrement dans les notes sur Aîhalie.

Je ne reviendrai pas Ici sur la critique usée de la scène où Néron se cache : je n'ai rien h ajouter a ce qui en est dit dans V Eloge ^ et que j'ai tâché de confirmer dans le Commentaire. Plus j'y al réfléchi, plus je me suis persuadé que cette scène , loin d'être répréhenslble, était une des mieux entendues delà pièce, et l'effet constant de la re-présentation a décidé sans appel.

Une autre critique de Voltaire porte sur le rôle de Narcisse. Ce n'est pas qu'il n'y ait remarqué un art fait pour servir de modèle dans les rôles de cette espèce , il ne pouvait pas s'y tromper ; mais 11 voudrait que Narcisse eût un plus grand intérêt à taire le mal , qu'/7 fut intéressé a la perte de Bri-

8 PRÉFACE iannicus. C'est clemander, en d'autres termes, que Narcisse soit, dans la pièce, un personnage plus considérable qu'il ne l'est, et cela se pouvalt-il? L'Intérêt relatif de chaque personnage est toujours proportionné à la place qu'il occupe dans le plan et dans l'action ; et l'affranchi Narcisse a-t-ll besoin, pour être méchant , d'un autre intérêt que celui qui rendait ses pareils si pulssaiis et sî dangereux dans Rome , l'Intérêt de dominer son maître en flattant ses vices et servant ses passions ? Celui-là n'est-11 pas suffisant pour l'homme et pour le rôle, soit dans l'ordre moral, soit dans la théorie dramatique? Quanta ce que dit l'ancien Commentateur, que ^^vcisst est méchant pour le plaisir de Vêtre^ cela ne mérite pas de réponse.

Le même Commentateur trouve, ou prétend qu'o« a trouvé bien d'autres défauts dans Britannicus. Selon lui , Agrlpplne ne tient au sujet que par la protection que sa politique accorde aux deux amans ; elle ne sert à rien, elle ne produit rien ^ etc.

11 est pourtant vrai que c'est elle qui , par ses hauteurs, ses menaces et ses Intrigues, détermine enfin Néron à se défaire du concurrent qu'elle lui oppose sans cesse, et pour lequel elle est prête à

tout moment a partager V empire ; et ce qu'il y a ici de plus singulier, c'est que le Commentateur lui-même convient en propres termes, que c'est elle qui est cause de la perte de Britannicus. On verra , dans les notes, ce qu'est Agrippine dans la pièce. Pour le moment , il suffit de laisser le critique s'accorder , s'il peut, avec lui-même, et nous expliquer comment un personnage, qui est la principale cause du dënoument , ne sert à rien , ne produit rien, ne contribue presque point a V action, etc.

Il voudrait (jue Racine eût supprimé le rôle de Narcisse. Tout ce qu'on peut dire là-dessus, c'est qu'apparemment il n'aime pas les contrastes , quelque beaux qu'ils soient , quoiqu'il soit fort sujet aux contradictions. Ici, par exemple, il loue Racine d'avoir peint Néron encore indécis entre le crime et la vertu; cecjui le fait voir avec moins

dliorreur ; et dans ce même endroit , l'impatience Qu'il a de nous débarrasser du rôle de Narcisse le porte jusqu'à dire que Néron n a pas besoin d'hêtre excité au mal; ce qui est précisément le contraire du plan qu'il approuvait tout à l'heure. Quant à cette grande leçon morale qui résulte de ce combat de Narcisse et de Burrhus, ou il ne l'a pas aper-

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çue, ou 11 ne croit pas qu'elle vaille la peine d'être regrettée, et l'on conviendra aussi que cette censure ne vaut pas la peine de s'en fâcher, quoiqu'il fallût bien en faire mention , comme de toutes celles qui se trouvent dans le Commentaire et dans ses examens , sans quoi 11 se plaindrait qu'on a voulu dérober au public la lumière et la vérité.

On saura donc que, selon le même Commentateur, Brllannlcus se laisse accabler avec trop de faiblesse ; mais on ne saura pas comment il pouvait faire pour ne pas se /^/Wr empoisonner ; ce qui est, ce me semble, la seule faiblesse qu'il ait dans la pièce. Sur cet article , le Commentateur ne nous dit rien.

Il avoue que Burrhus est le plus beau des rôles subalternes qui sont au théâtre. 11 croit apparemment qu'il n'y a, de rôles principaux , que les rois et les empereurs. Je ne vols pas d'autre moyen de placer Burrhus parmi les rôles subalternes. Le Commentateur paraît aussi étranger dans la langue du théâtre, (|iïe dans toute autre langue quelconque : c'est ce qui est démontré à chaque page.

Enfin, après avoir encore remarqué qu'à la représentation la pièce languit par intervalles , après toutes les critiques dont je viens de parler, et

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celles qui seront relevées dans les notes, 11 conclut quelle est conduite avec tant de sagesse , (ju on ne peut s empêcher de l admirer, La sagesse d'un plan où un rôle principal ne sert a rien , où un rôle important est a retrancher , où le rôle le plus intéressant est trop faible , etc. ! C'est là ce qui est revêtu, dans une édition de Racine, du titre imposant ài examen !

Un peu moins difficile que V Examinateur ^ je ne vois, dans ce bel ouvrage, de défaut réel que celui du dénoûment, et ce défaut est celui de tout sujet où l'Innocence est accablée par le crime ; il se fait sentir même dans Phèdre , où l'effet du cinquième acte est si inférieur à celui du quatrième, et bien plus dans Mahomet , où cette disproportion est tout autrement sensible , et où la catastrophe consterne et flétrit l'ame du spectateur. Cependant Phèdre et Mahomet sont au nonv bre des ouvrages que des beautés très-différentes ont placés au premier rang. Quant à Britannicus , je renvoie au résultat qui termine le commentaire de la pièce , et qui me semble être depuis longtems celui de tous les juges éclairés et équitables.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

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