ACTE II, SCÈNE IL
•Qui brillaient au travers des flambeaux, et des armes ; Belle sans ornement, clans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-lui^ Je ne sais si cette négligence ,
dans le choix de ces détails même , parce qu*il fallait caracte'riser un amour qui n'est autre chose que du de'sir ; et dans cette pein ture le desordre même de la situation de Junie , enlevée au milieu de la nuit , est un charme de plus ajouté à celui de sa beauté , le seul qui puisse enflammer Néron ; enfin l'effet des couleurs poétiques naît surtout du contraste de la frayeur, de la douceur et des larmes de Junie , avec l'appareil de son enlèvement et la figure de ses ravisseurs : c'est ce qui a fourni au poëte des vers qui sont au nombre des plus be^ux de notre langue , surtout ces derniers ,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs Relevaient de ses yeux les timides douceurs ,
dont le coloris ne se trouve que sur la palette d'un maître.
Les amours subits 12* intéressent point au théâtre , dit le commentateur,' c'est ce que personne n'ignore; mais qui peut ignorer que les amours de Néron ne sont nullement faits pour intéresser? Le poëte a eu soin, comme on va le voir, de ne donner aux amours de Néron que des motifs qui conviennent à son caractère et à la conduite qu'il tiendra dans la pièce , et de rassembler sur les amours de Brltannicus et de Junie tout ce qu'il y a de plus noble , de plus honnête ( c'est ici le mot ) et de plus intéressant. Suivez cette scène que le commentateur veut ôter à Racine , et vous verrez tout ce que Racine y a mis, et tout ce que le commentateur n'a pas vu.
Racine m. 4
70 BRU AiNlSICUS,
Les omLres , les flambeaux , les cris et le silence , Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs , Relevaient de ses yeux les timides douceurs : Quoi qu'il en soit , ravi d'une si belle vue , J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue; Immobile, saisi d'un long étonnement, Je l'ai laissé passer dans son appartement. J'ai passe dans le mien. C'est là que, solitaire, De son image en vaia j'ai voulu me distraire. Trop prësenle à mes yeux, je croyais lui parler : J'aimais jusqu'à ses pleu^rs que je faisais couler. Quelquefois , mais trop tard , je lui demandais grâce J'employais les soupirs , et même la menace. Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, Mes yeux sans se fermer ont attendu le jour. Mais je m'en fais peut-être une trop belle image ; Elle m'est apparue avea trop d'avantage : Narcisse , (ju en dis-tu ?
NARCISSE
Quoi! seigneur, croira-t-on Qu'elle ait pu si long-tems se cacher à Néron ?
NÉRON
Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère M'imputât le malheur qui lui ravit son frère ; Soit que son cœur , jaloux d'une austère fierté , Enviât à nos yeux sa naissante beauté , Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée , Elle se dérobait même à sa renommée ;