‹ AndromaqueChapitre 4 sur 176 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

JDe tous les ouvrages que j'ai donnés au public , il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudisseniens ni'plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie, 11 semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne , autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier : il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite , point de critique dont ils ne se soient avisés. 11 y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi ; ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi , je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années : il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savou' que , s'il a été quelque tems un bon empereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s'agit point, dans ma tragédie , des affaires du dehors : Néron est ici

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dans son particulier et dans sa famille ; et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leilr prouver que je n'ai point de re'paration à lui faire.

D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron ; je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant* Il n'a pas encore mis le feu à Rome ; « il n'a pas encore tué sa mère, » sa femme , ses gouverneurs : » à cela près , il semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.

Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse , et se sont plaints que j'en eusse fait un très-méchant homme, et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre : « Néron , dit Ta- » cite, porta impatiemment la mort de Narcisse, » parce que cet affranchi avait une conformité mer- » veilleuse avec les vices du prince, encore cachés: x> Cuius abditis adhuc vitiis mire comruebat, ' »

' Racine a conservé dans sa seconde préface tout ce que nous avons marqué dans la première avec des guillemets.

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Les autres se sontscandallse's que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le it héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface ^ Andromaque ^ le sentiment d'Aristote s sur le héros de la tragédie, et que, bien loin é d'être parfait , il faut toujours qu'il ait quelqu'im- ; perfection. Mais je leur dirai encore ici « qu'un s I» jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup » de cœur , beaucoup d'amour , beaucoup de , I » franchise et beaucoup de crédulité , qualités I )) ordinaires d'un jeune homme , » m'a semblé ' très-capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.

Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. Je n'aurais point parlé de cette objection si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit^ quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les tems par les I années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils

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disent que d'une vieille coquette, norame'e Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'au- ^ raient-ils à me re'pondre si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cima, comme la Sabine ài Horace? Mais j'ai à leur dire que s'ils avaient bien lu l'histoire, ils y auraient trouvé une ce Junia Calvina, de la famille » d'Auguste 5 sœur de Silanus , à qui Claudius » avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, » belle, et, comme dit Sé\\h(\xxt ^ festimsima om- » nium puellarum. Elle aimait tendrement son » frère, et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent » tous deux inceste, quoiqu ils ne fussent coupables » que d'un peu d'indiscrétion, Si je la présente plus retenue qu'elle n'était, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un personnage j surtout lorsqu'il n'est pas connu.

L'on trouve étrange qu'elle paraisse sur le théâ- | tre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande, de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchans qu'elle passe chez Octavie. Mais , disent ils , cela ne valait pas la peine de la faire revenir; un autre l'aurait pu raconter pour elle. Ils ne savent pas qu'une des

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t règles du théâtre est de ne mettre en récit que les I choses qui ne se peuvent passer en action , et que i) tous les ALUclens font venir souvent sur la scène f des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon p qu'ils viennent d'un endroit, et qu'ils s'en retour- 1 nent en un autre.

Tout cela est inutile , disent mes censeurs : la if pièce est finie au récit de la mort de Brltannicus , ) et l'on ne devrait point écouter le reste. On l'é- 5 coûte pourtant, et même avec autant d'attention ) qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours i compris que la tragédie étant rimitation d'une s action complète, où plusieurs personnes concou- I rent , cette action n'est point finie que l'on ne l sache en quelle situation elle laisse ces mêmes ( personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presî que partout : c'est ainsi que dans XAntigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon après la moi^t de cette princesse , que j'en ai employés aux imprécations d'Agrlppine, à la retraite de Junle, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron après la mort de Brltannicus.

Que faudrait-il faire pour contenter des juges si

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