SCÈNE VIL JUNTE, BRITANNICUS
JUNIE
Retirez-vous , seigneur, et fuyez un courroux Que ma persévérance allume contre vous.
Néron est irrité. Je me suis échappée, Tandis qu'à l'arrêter sa mère est occupée. Adieu. Réservez-vous , sans blesser mon amour , Au plaisir de me voir justifier un jour. Votre image sans cesse est présente à mon ame ; Rien ne l'en peut bannir.
* ACTE m, SCÈNE VU. ÎÎ7
Je vous entends, madame ; Yous voulez que ma fuite assure vos désirs , Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs. Sans doute , en me voyant , une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu'une joie inquiète. Hé bien ! il faut partir.
J u ISf I E.
Seigneur, sans ni' imputer...
BRITAKNÏCUS.
Ah î vous deviez du moins plus long-tems disputer.
Je ne murmure point qu'une amitié commune
Se range du parti que flatte la fortune ;
Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir ;
Qu'aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir :
Mais que , de ces grandeurs comme une autre occupée^
Vous m'en ayez paru si long-tems détrompée ;
Non , je l'avoue encor , mon cœur désespéré
Contre ce seul malheur n'était point préparé.
J'ai vu sur ma ruine élever l'injustice;
De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice ;
Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux ;
Madame , il me restait d'être oublié de vous.
JUNIE
Dans un tems plus heureux , ma juste impatience
Vous ferait repentir de votre défiance :
Mais Néron vous înenace ; en ce pressant danger^
liacine lEi. 6
Il8 BRIfANNICUS,
Seigneur, j'ai d'autres soins que de vous affliger. Allez , rassurez-vous , et cessez de vous plaindre ; Néron nous écoutait, et m'ordonnait de feindre.
Quoi! le cruel... *
* Quoil le cruel""'
On a vu que Britannicus , même en croyant un moment aux apparences de rinfidélité , n'a point e'claté contre Junie. Sa douleur a e'te' douce et tendre , et s'est exprimée par des plaintes plutôt que par des reproches. Cette modération et cette réserve sont une des nuances de son caractère , comme de celui de Junie, et font partie de rintérêt et de la dignité que comportaient ces deux rôles. De plus , quand la jalousie n'est pas un des ressorts de Pintrigue , et ne tient qu*à un incident passager , il faut bien se garder de lui donner un développement qui porterait à faux : le spectateur qui sait que la méprise peut cesser d'un mot , et que ce mot va être dit , ne se soucie nullement qu'on veuille lui donner plus d'émotion qu'il n'en doit avoir , ni qu'on îe détourne par-là du véritable intérêt qui l'occupe. Dans Iphigénie , un faux rapport fait croire un instant à cette princesse , qu'Achille ne songe plus à elle, Il paraît; elle ne lui dit que deux vers et le quitte ; lui-même sort un instant après, et quand tous deux reparaissent dans l'acte suivant , l'explication s'est faite derrière la scène , et l'auteur n'a eu garde d'en occuper le spectateur , qui a autre chose à penser. C'est dans la comédie que ces sortes de méprises peuvent produire de véritables scènes. Là elles ne peuvent avoir rien de sérieux , et ne font que divertir; ce qui est le but général du poëte comique. Molière a tiré de ces incidens ua parti prodigieux ; ils lui ont fourni