SCENE IV
NÉRON, NARCISSE
NARCISSE
Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste; *
* Seigneur , ai tout préçu pour une mort si juste.
Ici la marche de l'auteur est hardie et hasardeuse ; eîîe e'iait ne'cessite'e par son plan. Quoique la scène de Burrhus soit d\m grand effet , cet effet serait sans comparaison plus grand si elle suivait celle de Narcisse au lieu de la pre'ce'der , et rien ne serait plus théâtral que ce quatrième acte , si la victoire de Burrhus était la dernière impression qu'en remportât le spectateur. Mais le plan, d'après le sujet, ne permettait pas cette disposition, toute heureuse qu'elle parait d'ahord , et qu'elle est en effet, considérée en elle-même. La catastrophe devait être funeste , et le spectateur aurait eu à revenir de trop loin si, après s'être pleinement livré au triomphe de la vertu terminant le quatrième acte , il eût vu celui du crime au cinquième. Cette révolution désagréable , n'étant plus préparée , eût été trop difficile à supporter , et eût fait entièrement tomber le dernier acte. Cet acte était en lui-même ( comme on l'a vu dans la préface ) la partie faible du sujet et de l'ouvrage , et pour le faire passer , il a fallu
l54 ERITANNICUS,
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste A redoublé pour moi ses soins officieux :
diminuer quelque chose de ce quMl y avait d'avantageux dans le quatrième.
En ge'ne'ral, rien n'est plus favorable au théâtre, qu'une impression qui plaît à Pâme , succe'dant à celle que le cœur repousse. Ici c'est tout le contraire : le cœur s'est épanoui avec Burrhus; il se resserre devant Narcisse, et Narcisse remplace immédiatement Burrhus, et sans aucun intervalle , sans aucune espèce de préparation au changement qui va suivre. Rien n'était plus hardi , et tout autre qu'un maître de l'art eût interposé un monologue. Mais qu'en serait- il arrivé? Narcisse eût trouvé l'ouvrage à moitié fait dans le cœur de Néron , pour peu que ce cœur eût eu le tems de revenir à lui-même , et dès-lors la malignité de Narcisse, devenant à peu près gratuite , eût été toutà-fait intolérable et dégoûtante. Ce qui soutient la scène contre le dégoût qu'un Narcisse doit inspirer après Burrhus , c'est la curiosité qu'il excite. Comment fera-t-il pour ramener Néron de si lx)in ? Voilà ce que tout le monde se dit en le voyant aborder Néron au fort de l'émotion dont il n'a pas été maître, et qui dure encore. Cette curiosité seule pouvait faire écouter la scène , et toute l'adresse que l'auteur a donnée à Narcisse pouvait seule la faire passer. Mais comme l'effet général est d'attrister les cœurs que Burrhus avait charmés , je ne doute pas que cette inévitable impression n'ait contribué beaucoup au mauvais succès de la pièce dans sa nouveauté ; d'antant plus que c'est un des moyens dont se sert le plus aisément la malveillance , qui , dans ces occasions , se couvre d'une apparence de moralité. Le tems seul pouvait faire voir combien la marche de la pièce était