ACTE V, SCÈNE I. l
D'où vient qu'en m'écoiitant , vos yeux, vos tristes yeux, Avec de longs regards se tournent vers les cieux? Qu'est-ce que vous craignez ?
JUN lE.
Je l'ignore môi-même.
Mais je crains.
BRITANlSfTCUS.
Vous m'aimez?
JU is lE.
Hélas ! si je vous aime !
BRITAINNICUS.
Néron ne trouble plus notre félicité.
JUISIE.
Mais me répondez-vous de sa sincérité ?
Quoi ! vous le soupçonnez d'une haine couverte?
JUNIE
Néron m'aimait tantôt, il jurait votre perte;
Il me fuit , il vous clierche : un si grand changement
Peut-il être , seigneur , l'ouvrage d'un moment ?
* 17/2 si grand changement
Peut-il être, seigneur ^ Vowrage d^un moment?
Britannicus est confiant , et Junie est inquiète et alarme'e ; cela devait être; Famour , surtout dans une jeune personne, est naturellement accompagné de crainte , et combien plus en-^ core dans la situation de Junie , après son enlèvement , après
l64 BIUTANNICUS,
BFilTANÎs ICUS.
Cet ouvrage , tnadame , est un coup d' Agrippine :
le terrible entretien qu'elle a eu avec Néron ! Voilà ce que n'ont pas considéré ceux qui ont été surpris de cette défiance dans Junîe, qui ne connaît Néron et la cour que cTun jour. Ils se sont imaginés qu'il n'y avait que la politique qui dût avoir des yeux, comme s'il y en avait de plus perçans que ceux de l'amour. Ce n'est pas qu'on ait eu tort de le peindre aveugle et crédule , et ces deux vérités , qui semblent contraires , ne se contredisent point. Rien de plus crédule que l'amour sur tout ce qui peut le flatter; rien de plus clairvoyant sur tout ce qui peut l'alarmer. On va demander en conséquence pourquoi Britannicus ne partage point les frayeurs de sa maîtresse. D'abord cette différence est motivée par le caractère que l'auteur lui a donné dans toute la pièce , et qui est celui des belles ames, surtout dans la jeunesse , une confiance noble , qui ne peut imaginer le crime à moins de le voir ; et dès le premier acte , en avouant qu'on le trahissait tous les jours , il n'a pu se persuader que le traître fut ce même Narcisse qu'il regarde comme à lui. Ici Junie insiste encore sur ce Narcisse , et le prince répond comme doit répondre celui qui ne croit pas à la trahison , à moins d'en avoir des preuves ou des indices : ;SL Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défie ? H
11 est reconnu que cette franchise héroïque , contrastant avec * la méchanceté hypocrite de Néron , rend l'oppresseur plus odieux, et l'opprimé plus intéressant. De plus, l'amour doit avoir, dans les deux sexes , des teintes différentes, et l'inquiétude timide ne sied pas à l'un comme à l'autre. Quand l'amant de Junie lui dit: « Qu'est-ce que vous craignez? » elle peut répondre avec une ingénuité aimable :
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IElle a cru que ma perte entraînait sa ruine. Grâce aux préventions de son esprit jaloux, Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous. Je m'en fie aux transports qu elle m'a fait paraître ; Je m'en fie à Burrhus : j'en croîs même son maître ; Je crois qu'à mon exemple, impuissant a trahir, Il hait à cœur ouvert , ou cesse de haïr.
JUNIE
Seigneur, ne jugez pas de son coeur par le vôtre; Sur des pas différens vous marchez l'un et l'autre. Je ne connais Néron et la cour que d'un jour : Mais , si je l'ose dire , hélas ! dans cette cour Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence î Avec combien de joie on y trahit sa foi ! Quel séjour étranger et pour vous et pour moi î
Je l'ignore moi-même ;
Mais je crains.
Ce langage ne conviendrait pas à Britannicus : c'est à elle de craindre , et à lui de la rassurer.
A l'ëgard des vers qui sont l'occasion de cette remarque , Ne'ron m'aimait tantôt, etc.
j'observerai que , malgré l'inexpe'rience de Junîe , une sorte d'instinpt naturel à son sexe justifie ce qu'il peut y avoir ici de pénétration dans sa défiance : une femme n'a besoin que de fort peu de tems pour bien juger un homme qui s'est déclaré amoureux d'elle , et qu'elle n'aime pas.
Racine, ht. 8
l66 BIIITANNICUS,
BRITAISNICUS.
Maïs que son amitié soit véritable ou feinte,
Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans crainte?
Non , non, il n'ira point , par un lâche attentat,
Soulever contre lui le peuple et le sénat.
Que dis-je ? il reconnaît sa dernière injustice ;
Ses remords ont paru , même aux yeux de Narcisse.
Ah! s'il vous avait dit, ma princesse, à quel point...*
JUISÎJE.
Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point?
BRITAÎillSîICU s.
Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défie? '
JUN lE.
Et que sais-je ! il y va , seigneur, de votre vie.
* Et pourquoi voulez-çous que mon cœur s^en déjie ?
Racine a supprimé , dans la réponse de Britannicus , les vers suivans, et n'a conservé que le dernier, qui rend le dialogue plus vif et plus pressé. Après ce vers :
Mais Narcisse , seigneur , ne vous trahit-il point?
Britannicus répondait à Junie :
« Lui me trahir ! Hé quoi! vous voulez donc , madam^e,
>) Qu'à d'éternels soupçons j'abandonne mon ame !
» Seul de tous mes amis , Narcisse m'est resté.
» L'a-t-on vu de mon père oublier la bonté ?
» S'est-il rendu , madame , indigne de la mienne?
» Néron , de tems en tems , souffre qu'il l'entretienne ;
» Je le sais. Mais il peut , sans violer sa foi ,