‹ Anecdotes canadiennesChapitre 122 sur 350 · SIR ÉTIENNE-PASCAL TACHÉ · texte numérisé non relu

SIR ÉTIENNE-PASCAL TACHÉ

Le colonel sir Étieiine-Pascal Taché, a joué dans notre histoire un rôle que, seul à ce tournant de notre destinée, il pouvait remplir. Sans diminuer ni sir John Macdonald, ni sir Georges Cartier, on pourrait dire qu'il a été le père, reconnu de tous, de la Confédération tiraillée au berceau par de nombreux parrains. Il est en outre parvenu à la postérité par un mot devenu historique. « Le dernier coup de canon tiré en Amérique, en l'honneur du drapeau anglais, le sera par un Canadien-français », dit-il un jour à Montmagny.

« Cela sent la poudre. L'image est belle, mais un peu ambitieuse. Canon, c'est beaucoup dire ; un geste hissant le drapeau suffisait à témoigner de notre loyalisme traditionnel.

» Mais, si cette dernière figure était assez pour rendre l'état d'âme de notre peuple, le cœur bouillant du vaillant colonel exigeait davantage. Il ne lui fallait rien moins que le canon, le canon de la citadelle de Québec tonnant au loin, et jusque dans l'histoire.

» Parmi tant de qualités civiques, qui lui firent supporter des heures d'angoisse physique et morale durant les longues heures de déhbérations d'où sortit la Confédération, se glissait un faible : le goût de la parade militaire qui, l'occasion se présentant, se fut vite changé au feu en ardeur guerrière.

» Quelques années avant la Confédération, débutant au journal i'(( Ordre » en quête de copie, un jour je fis un chic article où je raillais doucement, soyez-en sûr, les airs de soldat en temps de paix de l'orateur de Montmagny. C'était le défaut de la cuirasse mis à nu d'une main légère. La piqûre ne se guérit pas de longtemps, comme on va le voir.

» Quand, en 1866, la Confédération était en préparation, on se mit d'accord sur le projet de constitution ; mais aucun des hommes de premier rang ne voulait céder le pas à l'autre. Sir Georges Cartier était prêt à s' effacer de la première place, mais à une seule condition, c'est que sa province la prît. Il fit accepter sir Etienne Taché comme premier ministre, et le rappel de la parole retentissante sur le dernier coup de canon, on peut le croire, facilita l'avènement de sir Etienne.

» Au moment où les choses étaient encore en suspens, j'écrivis dans « Le Canadien », que je rédigeais alors, et qui occupait une sorte de situation intermédiaire entre les partis, un article qui, aussitôt traduit et commenté, fit sensation. On crut y surprendre un mot d'ordre venu de l'Archevêché. Dans cet article, je désignais sir Etienne Taché comme l'homme de la situation. Coïncidence heureuse ! Quelques jours après, il était appelé à former le cabinet.

» Il n'était pas possible de bouder un journaliste si bien inspiré. Notre maître à tous, M. Parent, en fit la remarque à M. Taché.

— Oh ! je sais, dit M. Taché, l'article est aimable, M. Fabre est un brave homme, et aussi un honnête écrivain ; je savais déjà que, malgré plus d'un écart, il avait du flair politique ; je crois qu'il pense tout le bien qu'il dit de moi dans cet article ; mais il était sincère aussi lorsqu'il me raillait autrefois ! Sa sincérité d'aujourd'hui n'efface pas le souvenir de sa sincérité d'alors. Je le reverrai, mais

un peu plus tard. C'est bien d'avoir écrit cet article, que je vais relire ; c'eût été mieux encore de ne pas écrire l'autre. Les deux articles étaient également sincères, et, je le crains, vrais. Il voit juste, vous le dites ; je le pensais déjà, je l'avais déjà senti...

— A tout péché, miséricorde, répliqua M. Parent. Le premier article était une boutade, qui ne blessait que votre amour-propre ; celui-ci est un acte qui consacre une situation acquise au pays. Que le patriote panse la petite blessure faite au soldat.

» En parlant ainsi, M. Taché montrait le cas qu'il faisait de la sincérité ; il s'honorait en se dévoilant. Cette petite injure avait du moins servi à me le faire mieux connaître et estimer à son prix. Pour lui, rien ne valait la sincérité. Sincère lui-même, la sincérité seule pouvait l'offenser ou lui plaire. Et, dans toutes ses paroles et dans tous ses actes, on retrouvait cette estime de la sincérité ».

La Patrie, 26-6-1903. Hector Fabre

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