‹ Anecdotes canadiennesChapitre 123 sur 350 · SIR GEORGES-ÉTIENNE CARTIER · texte numérisé non relu

SIR GEORGES-ÉTIENNE CARTIER

Dès le début de sa carrière comme homme public, Cartier s'était en quelque sorte identifié avec la construction des chemins de fer, dont il sut peser, de prime abord, toute la valeur économique. Ce fut grâce à son travail persévérant que le Grand Tronc put étendre les bienfaits de son réseau primitif à travers nos Bois-Francs et y faire marcher la colonisation à pas de géants. Il était donc le ministre tout désigné pour prendre à sa charge la création de notre grande voie nationale : le Pacifique Canadien.

Ce chemin de fer était, du reste, l'une des premières assises fondamentales de la Confédération, telle qu'adoptée par la conférence intercoloniale de 1864.

Sans l'annexion des domaines de la compagnie de la Baie d'Hudson et sans l'ouverture d'un chemin de fer pour soumettre ces immenses régions à l'agriculture et en faire de nouvelles provinces, l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord eut perdu sa raison d'être et serait resté à l'état de lettre morte.

On peut ajouter, avec certitude, que sans l'action de Cartier et son indomptable énergie, ces deux mesures n'auraient pu être menées à succès, en temps opportun.

Aussi, l'achat des Territoires et l'entreprise du Pacifique Canadien furent-ils les principaux éléments dont les adversaires de la Confédération se servirent, ou plutôt abusèrent pour soulever le peuple, surtout dans la province de Québec.

Cartier fut à la hauteur des luttes qu'il fallut soutenir pour conserver la confiance que l'immense majorité de ses compatriotes lui avait prodiguée jusque-là. Il n'épargna ni son repos, ni sa santé, ni ses intérêts personnels pour faire réussir ce qu'il croyait être une bonne et grande cause.

Les préjugés avaient été si bien exploités dans la province de Québec que l'acquisition des Territoires y était encore vue avec la plus grande défaveur, lorsque le parlement fédéral fut appelé, en 1869, à lui donner une sanction définitive. Certains députés, admirateurs et partisans dévoués de Cartier, l'approchèrent pour lui

HOMMES POLITIQUES

représenter qu'il était très difficile pour eux d'appuyer de leurs votes une mesure aussi impopulaire.

C'est à cette occasion que Cartier prononça ces paroles qu'on a vainement cherché à dénaturer en certains miheux.

« J'admets, dit-il, que c'est une mesure très impopulaire parmi nos compatriotes ; mais c'est précisément pour cette raison que j'ai le droit de compter sur votre concours. S'il s'agissait d'une mesure que tout le monde approuve, je n'aurais pas besoin de votre appui pour la faire passer ».

La Patrie, 22-8-03. J.-A. Chigoyne

Voici un trait qui peint l'adresse de sir Georges-Étienne Cartier, à profiter des circonstances. On débattait sur la milice. C'était le 31 mars 1868. M. Jones, ennemi des féniens, du pape et du bill de milice, demandait que l'on empêchât les jeunes gens gradués dans nos écoles militaires de prendre du service à l'étranger.

M. Cartier. « — Aucune loi n'oblige ces jeunes gens à rester dans le pays. Ils sont libres d'aller ou bon leur semble, et le pays ne peut qu'être fier d'avoir donné à ceux qui partent une éducation militaire. La jeunesse canadienne, je suis heureux de le dire, est d'humeur assez martiale. Il est notoire aujourd'hui que 50,000 canadiens se sont enrôlés dans l'armée américaine du nord, pendant la guerre de sécession. Et cent-cinquante jeunes gens viennent de partir volontairement pour s'enrôler dans l'armée pontificale.

» Ils vont combattre Garibaldi qui est le grand fénien de l'Italie. Ils vont défendre Sa Sainteté le Pape, qui est l'ennemi le plus déterminé des féniens. Et je suis sûr de ce que j'affirme ici, car, lorsque j'ai eu l'honneur, en compagnie de M. T. d'Arcy McGee, d'obtenir une audience de Sa Sainteté, la première question qu'Elle m'a adressée a été celle-ci : « J'espère, mon cher fils, que les féniens irlan- » dais d'Amérique ont cessé de troubler la paix de votre pays ». J'ajouterai, à ce propos, que toute l'Église catholique est opposée au fénianisme ».

C'était porter le coup avec une arme triangulaire.

Cartier était aussi un homme habile à se renseigner, sachant où prendre les éléments de sa science et la réduisant, une fois qu'il l'avait acquise, à un exposé clair autant qu'énergique. Un jour, il me demanda si je connaissais le travail du lin. Je lui dis que non — ensuite, après un silence, j'ajoutai :

« — Un tel, qui est ici en ce moment, est tout à fait votre homme dans cette partie.

Il éclata :

» — Comment ! diantre de diantre, vous dites que vous n'en savez rien, tout en m'indiquant où prendre la chose ! Souvenez-vous qu'un homme qui sait où se trouve un renseignement est capable de répondre à la question qu'on lui pose.

Le ton, le geste, toute cette colère c'était pour frapper mon imagination et me faire comprendre sa manière de travailler. J'en ai gardé mémoire.

Une autre fois encore :

» — Comment un tel a-t-il appris cela ?

— Par lui-même.

— C'est la bonne manière ! Je me suis formé seul : je m'en trouve bien ».

Son énergie perçait à tout instant. Il arriva que certains journaux attaquèrent vivement et avec malice un fonctionnaire public, lequel se jeta tout tremblant dans les bras du ministre, mais celui-ci se contenta de répondre :

« — La belle affaire 1 nous savons qu'ils ont tort.

— Oui, mais, sir Georges, ils m'abîment.

— Ah ! vraiment, qu'est-ce qui vous démonte ? Vous êtes payé pour cela ».

Et il se mit à rire.

Le matin d'une grande bataille parlementaire, je l'ai vu causer de mille propos, gai, alerte, mais revenant, de dix minutes en dix minutes, au sujet principal. Il s'agissait du bill pour la construction du chemin de fer du Pacifique. Entre deux anecdotes, il s'écriait :

« N'est-ce pas que c'est une grande idée ! nous relions les océans de droite et de gauche... Plus que cela, nous aurons à nos portes la Chine de l'Asie comme Lachine de Montréal... Qu'ils trouvent quelque chose de mieux ! je les y invite... Cela ne se voit pas tous les jours !

Il y avait comme une nuance de vantardise et de fierté dans ces tirades. Et lorsque, vers trois heures, sir John entra en dodelinant de la tête, selon son habitude, disant :

» — Well Cartier, let us have another field-day.

Sir Georges empoigna les papiers et sortit sur ces mots :

» — Voilà les mesures que j'aime, il y a de l'étoffe là-dedans ».

Lorsqu'il partait pour une ou deux semaines de durée, il allait dans tous les bureaux placés sous ses ordres donner la main aux employés et, le plus souvent, demandait des nouvelles de leurs familles.

L'un de ceux-ci vint lui demander la permission de quitter son travail pour fêter la Saint- Jean-Baptiste. Il lui décocha un « je n'ai pas le temps de vous écouter » ! qui fit trembler les vitres. L'autre parti, il se tourna vers moi et dit en ricanant : « — Allez donc lui faire comprendre qu'il peut fêter la Saint- Jean- Baptiste sans la tourner en question d'État ».

Un jour qu'il y avait plusieurs personnes dans l'antichambre, attendant son audience, il profita de ce que la porte était entrebaillée pour s'exclamer à pleine voix :

(V — Nous n'en finirons jamais ! Tant de monde ! Il faut que chacun se presse »...

rtOMMES POLITIQUES

Ces paroles produisirent un efîet magique ; chaque solliciteur fut bref, direct, précis dans ses explications.

Je l'ai vu bien gai, bien affectueux, bien simple, bien arrogant, bien peiné, bien énergique, bien indécis, jamais désespéré.

Vous souvient-il qu'un soir durant les débats, M. Mackenzie, faisant allusion à l'audace que déployait M. Cartier, dit que cela provenait du grand nombre de ses adhérents.

« — Sans doute ! fut la riposte de sir Georges, mais vous savez que je n'aurais pas autant d'amis autour de moi s'ils avaient des doutes sur mon caractère ».

Le Monde Illustré. Benjamin Sulte

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